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CHAPITRE XIII

Pour remplacer les luttes de gladiateurs, empruntées par la Gaule aux Romains, les Francs avaient adopté les combats d'animaux. Ils étaient déjà certainement en usage sous la première race, et la fameuse vision de la reine Bazine, femme de Childéric, telle que la rapporte le moine Aymoin, semble inspirée par un ressouvenir de cette coutume, parfaitement en harmonie avec les mœurs de Tépoque. Grégoire de Tours* nous apprend que Chilpéric fit bâtir ou restaurer des cirques à Paris et à Soissons, pour donner des spectacles au peuple, et il est très probable, bien qu'il ne s'explique pas sur ce point, que les combats de bêtes féroces faisaient partie de ces représentations. C'est en un divertissement de ce genre, à l'abbaye de Ferrièi*es, que le roi Pépin le Bref intervint, suivant le récit du moine de Saint-Gall, pour tuer d'un coup d'épée un lion et un taureau qu'on avait lâchés l'un contre l'autre, et qu'aucun des courtisans, spectateurs du combat, n'osait séparer. Histoire ou légende, le récit est significatif, et prouve tout au moins que, dès l'origine de la deuxième race, ce spectacle était pleinement passé en usage.

Nous voyons aussi dans les Gestes du moine de Saint - Gall que les ambassadeurs <r du roi des Africains d envoyèrent à Gharlemagne un lion et un ours de Numidie.

Sous les Capétiens, les documents abondent : nous ne prendrons que les plus caractéristiques. Philippe VI acheta, rue Froidmanteau ,

' Histoire des Francs, liv. V, ch. xviii.

près du Louvre, une grange pour y loger ses ours, ses lions et ses taureaux. Plus tard, les ménageries royales de bêtes fauves, qui figuraient sans doute dans les jeux et divertissements des cours plénières, furent transportées rue de la Calandre et, sous le roi Qiaries V, à riîôtel Saint-Paul; on pourrait même croire qu'il en subsista simultanément plusieurs en différents endroits. La maison d'un certain Nicolas le Calendreur, qui avait pris son nom de la rue où il demeurait, est désignée dans les Censiers de 1367 comme celle c où souloient estre les lions du roy *. I/hotel Saint-Paul avait sa tour des lions : sa ménagerie demeum longtemps célèbre, et le souvenir en est resté dans les noms du Parc-Royal et des Lions, donnés aux rues qu'on tra(;a sur son cMnplacement ou aux alentours loi'squ'il eut été détruit. A lexemple des souverains, beaucoup de grands seigneurs nourrissaient des bêtes féroces dans leurs hôtels, en même temps qae des singes et des jongleurs.

C; est sans doute pendant (jue les lions royaux logeaient rue de la Calandre, dans la Cité, que leur g-arde était confiée au maître des enfants de chœur de la Sainte-Chapelle, qui cumulait ainsi deux fonctions bien diverses. On prenait par an six cent soixante-dix livres tournois sur la recette des Aides, pour la nourriture et Venir ctenement. des uns et des autres. Mais les lions coûtaient plus cher que les enfants de chœur ; il en était du moins ainsi sous le règne de Louis XI, qui, pour célébrer son joyeux avènement, ordonna que la somme serait payée désormais sur son domaine, et dont l'ordonnance allouait deux cent quarante livres pour les enfants et deux cent cinquante pour les animaux*.

Les comptes d'Isabeau de Bavière, conservés aux Archives, montrent^ qu'elle avait une ménagerie, où, parmi beaucoup d'autres animaux très^ divers, on comptait un léopard, qui lui avait été donné par son fils le dauphin Jean, duc de Guyenne. Le g*arde des lions de Charles VI, qui était, en 1387, Guillaume Signier, et, en 1404, Perrin Hemîer, toucliait alors, d'après les comptes de Targentier du roi, trente-deux livres parisis [)ar mois. A cette dernière date, il avait deux lions et autant de lionnes sous sa garde.

Le Dauphin Louis, deimis Louis XI, de passage à Limoges, en 1439, reçut une jeune lionne en présent de la part de Duchàtel, sénéchal de Beaucaire. Le j)rince la fit attacher par une corde à la croisée, dans Tanticliambre de la maison qu'il habitait; pendant la nuit, elle sauta par la fenêtre ci resta suspendue à sa corde, qui l'étrangla. Ce fut un gros chagrin poui' le Dauphin, qui avait hérité du goût de ses

* p. Lacroix, Curiosités de'J' histoire du vieux Parié, p. 60.

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pères pour les bêles fauves'. En 1W7, se trouvant en Provence, i! reçut du même Duchàtel un autre lion, qu'il offrit au roi René. Deux ans plus tard, il envoyait lui-même au roi son père un léopard comme cadeau d'élrennes.

Ces présents singuliei-s étaient alors très usitës entre princes. On les retrouve partout. Quand Marguerite d'Anjou va épouser Henri VI

VcreailIeË, d'aprèe une ealampo du temps.

en Angleterre (liiT)), à peine arrivée à l'abliaye de Ticlifield, elle reçoit un lion en hommaf^c do l'un dos courtisans, et personne ne semble avoir été choqué d'un tel cadeau fait à une princesse de seize ans. Quelques années aprrs, ligurent dans une grande fi'le chevaleresque donnée près de Saumur par le roi René deux lions en vie, attachés par des chaînes d'argent et soutenant un écu symbolique'.

' Mimoirei dt la Soe'ili iltt anliquaira de France, t. XI , p. 363.

1 V. l'arlicle sur les Animaux vioanli jioiiédct au moyen âge par des princen et dts prin-

su), Uagaiin pUloreiqtie, l. .XXXLX , p. 213.

Louis XII lie dérogea point à Tusage; seulement il relégua ses lions à Tours, sous la garde et aux frais des bourgeois de la ville, qui ne parvinrent qu'à grand'peine à se débarrasser de ces hôtes gloutons et dangereux.

La passion de la chasse, que tous nos rois poussaient si loin, contribuait à accroître leur penchant pour les bétes féroces. Ce n'étaient pas seulement, en efTet, des faucons et des éperviers qu'on employait dans les chasses aristocratiques : Charles VIII se servit de léopards dressés, qui étaient enfermés dans un fossé du château d'Amboise, et Louis XII en eut également dans ses équipages de vénerie *.

François I^r rapporta de sa captivité en Espagne un goût plus prononcé encore que celui de ses prédécesseurs pour les ménageries et les combats d'animaux. L'Espagne, terre classique des corridas, recevait de ses possessions d'Afrique des lions qu'on mettait aux prises, les jours de fêtes, avec des tigres, des ours ou des taureaux, et ce divertissement fut offert plus d'une fois au royal prisonnier, qui n'eut garde d'oubher, à son retour en France, le plaisir qu'il y avait pris. Dès loi-s il se complut, pour ainsi dire, à vivre en compagnie des bétes fauves logées dans son palais et familiarisées avec lui. Le naturaliste Pierre Belon nous apprend qu'il avait parfois près de sa personne « qiiehiue lion, ou telle fière beste i>, comme nous avons des chiens et des chats.

Les comptes de dépenses de François I^»*, conservés aux Archives, portent, à la date du 3 mars 1529 : « A Geoffroy Couldroy, boucher, demeurant à Amboise, la somme de douze Hvres six sols tournois, pour son payement d'un thoreau qu'il a baillé et amené, de l'ordonnance du dict seigneur, es loges des lyons qui sont au dict Amboise, pour faire combattre le dict thoreau avec les dicts lyons, pour le desduit et passe-temps du dict seigneur*. »

Amboise était, comme on sait, une des résidences favorites de François I^r. Un jour qu'il y avait concert dans les appartements du roi, un sanglier, qui s'était échappé de sa bauge, se précipita dans rescalier, pcuirsnivi par les gens de service, et vint déboucher dans la salle au grand effroi des assistants; mais François, en digne héritier de Pépin le l]rof, tira son épée et jeta bas la béte'.

Qui ne connaît Taventure romanesque contée par Brantôme? Une dame, voulant éprouver lîi valeur de M. de Lorge, <r un jour que le roy François I^r faisoit combattre des lions en sa cour,... laissa tom-

1 Challamel, Mém. du peuple français, l. V, p. 119. — Lettres de Louis XU, publiées par J. Godefroy, l. 11, p. 42.

2 Archives curieuses de l'histoire de France, 1" série, t. 111, p. 80.

ber un de ses gants dans le parc des lions, estant en leur plus grande furie, et là-dessus pria M. de Lorge de l'aller quérir, s'il Taymoit tant comme il le disoit. Luy, sans s'estonner, met la cape au poing et Tespëe à l'autre main, et s'en va assurément parmi ces lions recouvrer le gant. En quoy la fortune luy fut si favorable, que, faisant toujours bonne mine, et montrant d'une belle assurance la pointe de son espée aux lions, ils ne l'osèrent attaquer, et, ayant recouvre le gant, il s'en retourna devers sa maistresse et luy rendit... Mais on dit qu'il luy jeta par beau dépit le gant au nez'. j>

Le 22 juillet i547, Henri 11 écrivait au prévôt des marchands : <r Nous voulons faire nourrii* en nostre ville de Paris, pendant nostre voyage, les bestes qui nous ont été admenées d'AlTrique. A ceste cause, vous les recevrez, et donnerez ordre à leur nourriture et à l'entretenement de ceulx qui en ont la charge. )> L'assemblée de ville répondit d'abord par un refus ; mais , le monarque étant revenu à la charge, elle vota vingt sols tournois par jour pour les gouverneurs du dromadaire, de l'ours et du lion du roi, somme sur laquelle chacun d'eux devait nourrir Tanimal confié à sa garde*.

L'amour des combats d'animaux ne perdit rien de sa vivacité jusque vers la fin du xvi^ siècle, et particulièrement sous Charles IX, que son caractère et son éducation n'étaient pus faits pour éloigner de ces jeux sanglants. Un jour qu'un de ses lions avait mis en pièces ses meilleurs chiens lâchés contre lui, Charles IX, tout bouillant de colère, voulait sauter dans l'arèno pour les venger : il fallut le retenir de force. Son frère et successeur Henri III renonça le premier, non par humanité, mais par superstition, à un usage enraciné depuis si longtemps dans les mœurs. L'Estoile nous appi'end que ce fut en revenant du couvent des Bonshommes, où il avait fait ses pàques, qu'il ordonna de tuer à coups d'arquebuse <r les lions, ours et semblables bêtes qu'il souloit nourrir pour combattre avec les dogues i». Il avait rêvé, la nuit précédente, que ces animaux se jetaient sur lui pour le dévorer : avec un homme tel que Henri III, il n'en fallait pas davantage pour prononcer leur arrêt de mort. Ces animaux sauvages étaient nourris au château de Madrid, et le roi les faisait souvent combattre dans la cour du Louvre les uns contre les autres, ou contre des taureaux échaufles.

Vingt -cinq ans plus tard, le duc de Guise arquebusa lui-même, mais pour un motif plus sérieux, une lionne qu'il nourrissait par

^ Vies des dames galantes , discours vi*. — Tallemanl des Réaux raconte le même trait, mais il en fait honneur à Bussy d'Amboise (Historiette de Montsoreau). * P. Robiquet, Histoire municipale de Paris, 1880, in-8o, p. 412-3.

plaisir à son hôtel, et qui avait abusé de son hospitalité pour étrangler un de ses laquais *.

La mesure radicale prise par Henri III n'avait donc pas détruit la tradition. Des combats d'animaux tii'és des ménageries royales eurent lieu plusieurs fois sous les yeux de Henri IV, notamment à Fontainebleau et dans les salles même du Palais. Héroard raconte que, le 19 novembre 1606, le petit Dauphin, depuis Louis XIII, fut <r mené au roy dans la salle de bal pour y voir combattre les dogues contre les ours et le taureau. Un ours ayant mis sous luy un des dogues, il se prend à crier: « Tuez Tours! tuez l'ours! » Ce spectacle avait produit sur le jeune prince une telle impression de plaisir, que le soir, au lieu de se laisser coucher, il se fit tenir par la lisière pour imiter les dogues qu'il avait vus tirant sur la laisse, dans leur ardeur à se jeter sur les ours. Une autre fois encore, excité par les récits du duc d(î Guise, il se rend dans la chambre ovale du palais de Fontainebleau, pour voir une lutte pareille, organisée par un Anglais qui en faisait métier, et qui traînait à sa suite une troupe d'ours et de dogues furieux '.

On peut suivre la persistance de cet usage d'un bout à l'autre du xvii<5 siècle, et même pendant une partie du xviii®. Sous Henri IV et Louis XIII, la ménagerie occupait, au jardin des Tuileries, un grand bâtiment qui foisait vis-à-vis à la Seine, et qui éUiit fort hanté des curieux. Le li juin 1610, raconte encore Héroard, le petit Louis XIH, qui venait de faire <r voler trois cailles par deux de ses émérillons >, et qui le surlendemain devait aller au Pré-aux-Clercs « pour y courii* un chat à force de cheval *, va aux Tuileries, « où il voit un lion attaché contre un arbre, auquel on jette un chien, qu'il étrangle soudain. D La Comédie des Tlniileries, commandée par Richelieu aux cinq auteurs, et jouée à la cour en 1635, n'a eu garde d'oublier cette ménagerie, que décrit le prologue :

AprOs on m'a monlr^', dans un antre sauvage, Des bcsles dont Ir? yeux ne llambent que de rage: Dr's tigres, des lions, des ours, des k^opards...

Le gardcur de lions figure parmi les personnages de la pièce et raconte (acte IV, se. v) comment Aglante, poussé par son désespoir amoureux, s'est jeté dans la fosse aux Hons.

> L'Estoile, Journal des nV/ncs de Henri JII et de Henri IV, années 1583 et 1608.— Pasquier, Lettres , liv. XIV, leUre ii. — Voir aussi Saint-Foix, Essais historiques sur Paris, l. I, p. 131, 219; t. II, p. 211, et Archives curieuses de Vhisloire de France, 1'» série, t. 111, p. 4'i8, pour les bètes féroces de Henri 11.

* Journal do Jean Héroard, t. 1, p. 227; l. II , p. 83.

En 1644, le voyageur «inglais John Evelyn, dont la Société des bibliophiles a publié par extraits le Journal de voyage, vit encore aux Tuileries le bâtiment « où Ton garde les bêtes sauvages pour le divertissement du roi i>, et qui contenait entre autres un ours, un loup, un sanglier et un léopard. Quelques années plus tard, il raconte (18 novembre 1649) qu'il aperçut le jeune Louis XIV, sur la terrasse du Palais-Royal, où il hal)itait alors, occupé à un combat de taureaux. Il s'agit peut-être de la chasse à courre organisée par Mazarin, le jour de la Saint-Hubert, dans le jardin du Palais-Royal, pour distraire lenfant-roi et lui permettre un exercice dont il avait pris l'habitude à Saint-Germain et à Compiùgne. Cette chasse à courre, racontée dans une plaquette du temps et dans le Journal de Dubuisson-Aubenay, à la date du 4 novembre, se termina par un combat entre un taureau et les chiens, qui venaient de forcer successivement un lièvre, un cerf et un sangher.

Vincennes, puis Versailles, héritèrent ensuite de ces hôtes incommodes. Lors de la transformation du château de Vincennes par Mazarin, les fossés furent peuplés d'ours, de lions et de tigres', entre lesquels, dans certaines circonstances, on organisait des rencontres et des luttes pour l'amusement de la cour. La ménagerie de Vincennes portait le nom de sérail; cest ainsi qu'on la trouve désignée dans plusieurs pièces du registre de la trésorerie, réglant les sommes à allouer au sieur Jacques Petit-Maire, « gouverneur du sérail de Vincennes,... à-compte de la nourriture et entretenement des bestes farouches*, d Loret raconte en son style que la reine s'y rendit le 19 juillet 1663, avec Mo*' d'Orléans et beaucoup de dames, et, après avoir décrit le banquet et la chasse dans le parc, il ajoute :

En^uilo ou devant cet ébat On vit le furieux combat l]t les contorsions féroces DiMliverses bestes atroces, Dont les assauts fieis et niordans Divertissoient les regardans ^.

Les dames dont il est ici question n'étaient pas les moins avides de ce spectacle. Plusieurs avaient des ménageries privées, qu'elles ne laissaient point sans doute entièrement inactives. On sait, par une lettre du P. Quesnel à Arnauld, — qui se fût attendu à trouver là un renseignement pareil? — que M"^o de Montespan nourrissait deux

* L. de Laborde, Palais Mazarin, p. 35.

* Jal, Dictionnaire critique, art. Sérail de Vincennes, ' Muse historique, liv. XIV.

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ours qui allaient et venaient suivant leur bon plaisir, et que ces intelligentes bûtes, comme si elles eussent voulu venger leur maîtresse, dont la faveur s'effaçait aloi-s devant Téclat passager de M^i® de Fontanges, entrèrent un soir dans le magnifique appartement qu'on préparait à celle-ci, et dont les peintres avaient oublié de fermer la porte : elles y passèrent la nuit et n'y perdirent pas leur temps, car le lendemain l'appartement n'était plus reconnaissable. Mais ces ours rentraient évidemment dans la catégorie des animaux apprivoisés, comme les singes et les nains qui faisaient alors partie des meubles de toute grande maison. Tristan l'Hermite raconte de même, dans le Page disijracié, que le jeune prince au service duquel il était entré, le marquis de Verneuil , avait toujours sa chambre remplie de toutes sortes de bétes, et particulièrement d'ours.

Achevons rapidement l'histoire de la ménagerie royale. Elle fut transférée à Vei'sailles, dans un bâtiment construit par Mansard près du grand canal, sans doute vers la fin de 1694, date de la suppression du sérail de Vincennes *. Mais, bien auparavant, Louis XIII avait déjà fait étabhr dans cette ville un enclos où l'on élevait des cerfs et d'autres bétes fauves, et qu'on nommait le Parc aux cerfs. I^ ménagerie de Versailles comprenait un pavillon au centre d'une cour octogone, qu'une grille séparait de sept autres cours destinées aux animaux. I^ pavillon renfermait un appartement d'été et un appartement d'hiver, reliés Tun à l'autre par un grand salon que décoraient les portraits des principaux animaux de la ménagerie, peints par Desportes; du balcon qui régnait autour de cette pièce, on dominait les sept cours d'animaux'. Mais cette brillante installation ne l'empêcha pas de tomber peu à peu dans un rôle très effacé. Ce n'est pas à la ménagerie royale qu'on s'adresse, c'est à la ménagerie de l'hôtel de la Ferté, quand on veut donner au jeune roi Louis XV, à l'expiration de son deuil, le divertissement d'un combat d'animaux ^. Elle demeura reléguée à Versailles jusqu'à l'année 1792, où on la licencia pour faire place aux prisonniers condamnés après le 10 août, et ses derniers hôtes, expédiés à Paris, allèrent formel*, en s'adjoignant aux confiscations opérées sur les ménageries foraines pour cause de contravention, le I)remier noyau de cette riche collection du Jardin des Plantes, aujourd'hui populaire dans le monde entier. C'était pour protéger les prisonniers d'Orléans que le conseil général, en apprenant leur arrivée

* Jal, Dictionnaire critique, p. 1123.

' Magasin pittoresque , t. XIIl, p. 4(Vi. 3 Gazette de France , 2 septembre 1716.

à Versailles, avait décidé de les loger dans Tex- ménagerie, « qui, par son nom même, aura Tavantage de satisfaire en quelque sorte Tanimadversion populaire et d atténuer le sentiment de la haine en fixisant naître des idées de mépris ^ » D'ailleurs, la ménagerie de Versailles avait été réduite à sa plus simple expression par le peuple souverain , qui avait fait main basse sur tout ce qui s'y trouvait de mangeable, et ne put fournir que cinq animaux au Jardin des Plantes.

Il ne sera ni sans intérêt ni en dehors de notre cadre de raconter un peu plus en détail la façon toute révolutionnaire dont, le 15 brumaire an II (5 novembre 1793), le Jardin des Plantes, qui jusqu'alors était resté absolument fidèle à son titre, reçut ses premiers hôtes vivants. Paris était alors encombré de montreurs d'animaux féroces, qui gênaient la circulation et compromettaient la sécurité publique. Le procureur de la Commune, Chaumette, prit de son chef un arrêté parfaitement arbitraire et même illégal, portant que tous les animaux stationnant sur les places de Paris seraient saisis sans délai et conduits au Jardin des Plantes pour y demeurei*, après une estimation sommaire de leur valeur et une indemnité payée aux propriétaires. Avant même que les professeurs eussent reçu aucun avis, ils virent affluer aux portes de rétabhssement un bataillon de bêtes fauves, conduites par leurs gardiens et escortées d'agents de police. Bien que le Jardin des Plantes ressortît à l'État et non à la Commune, Etienne Geoffroy Saint- Ililaire, cliargé de la chaire de zoologie, qui se trouvait alors dans son cabinet et qu'on vint prévenir en toute hâte, prit aussitôt son parti, donna ordre d'ouvrir les portes et se chargea jusqu'à la décision légale du gouvernement d'entretenir à ses frais les animaux et leurs gardiens. L'illustre savant et Bernardin de Saint- Pierre, qui avait été nommé, en 17l>2, intendant du Jardin du Roi, ne parvinrent pas sans peine à faire vivre ces hôtes voraces, en faveur desquels l'administration, qui avait déjà tant de mal à alimenter les citoyens, se montrait peu empressée de se mettre en frais. Ils n'y ménagèrent aucun sacrifice, et il arriva même un moment oii , pour sauver les uns, ils durent se résoudre à leur faire manger les autres. Cette première fournée comprenait un léopard, deux ours blancs, un chat-tigre, un vautour, deux aigles, une civette, des agoutis, des singes, etc., le tout évalué à une somme de 33,000 francs.

Bientôt aux carnassiers vinrent s'adjoindre des animaux plus pacifiques. Après l'exécution de Philippe -Égalité, on avait confisqué le

* Le Roy, Hiêioire de Versailles, t. U, p. 262.

parc (lu Kaincy. IjC [iroconsul de Seine-et-Oise, Ci-assous, cassant l'adjuification de la cliasse qui uvail élé faite, par voie d'enchères,

Au Jardin de:^ Plantes. — La Cosse

au marquis de Livry et à Merlin île Thionvillo, décida que les bètes du parc, cerfs, daims, chevreuils et autres, seraient mises à la disposition du ,I;irdin lies PLuilcs. Oti y joignit deux dromadaires confisques au clifileau de Bel-Air, qui appartenait au prince de Ligne, puis

successivement un éléphant et un lion achetés u des ménageries qui couraient les foires de province, et des représentants de toutes les espèces acclimatées en France, saisis dans les forets de TÉtat. Bref, la ménagerie du Jardin des Plantes fiiisait déjà très bonne figure quand, le 21 frimaire an III, a la suite d'un rapport de Thibaudeau, la Convention sanctionna enfin par un décret Texistence de cet établissement, désormais national*. Dans cette réorganisation, Bernardin de Saint-Pierre était mis à la porte du Jardin, que son court passage avait illustré : ce fut la manière dont on le paya de ses efforts et de ses sacrifices.

Des entrepreneurs privés avaient organisé également des ménageries pour donner au public le spectacle des combats d'animaux. L'Anglais que nous avons vu plus haut faire lutter des dogues contre un ours dans la chambre ovale de Fontainebleau, sous les yeux du jeune Louis XIII, était un de ces industriels vagabonds, et il ne demanda pas mieux que de se consacrer au service du roi et de lui entretenir une meute de vingt- cinq dogues de combat, moyennant une pension de mille écus. Dos lettres patentes du 3 août 1645 accordèrent à Cl. de Thou et Ch. Galhot lautorisation d'établir à Paris un théâtre pour les joutes et batailles de taureaux, de lions, d'ours, de chiens et autres animaux*. En 1674, Henri Guichard, intendant des bâthnents et jardins du duc d'Orléans, obtint encore un brevet du roi pour bâtir un cirque ou amphithéâtre, dont ce spectacle devait former un des principaux attraits ^ ; mais on ne voit pas qu'il ait jeté grand éclat ni fait beaucoup de bruit. Nous savons aussi que le célèbre sauteur Maurice avait, â la foire Saint- Germain, vers la fin du siècle, deux loges dont l'une était destinée à des combats de taureaux*. La chose n'était pas encore passée dans les habitudes du peuple aussi complètement que dans celles des grands. C'est au xvnp siècle que les combats d'animaux prirent un développement considérable. Voici le prospectus d'un de ces combats, donné par

^ Magasin pittoresque, t. VI, p. 106-8. — Arthur Mangin, les Jardins, in-folio. > Collection Lamoignon, archives de la Préfecture de police, t. XII, p. 607. 3 Correspondance administrative de Louis XIV, t. IV, p. 595. / Spectacles de la Foire, 2 vol. in -12, 1743.

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l'une (les ménageries qu'on trouvait toujours alors installées sur les vieux remparts de Paris :

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