PAR PERMISSION DU ROY
ET DE MONSIEUR LE LIEUTENANT -Gé!fl?.RAL DE POLICE
Vous estes avertis que l'on prépare pour dimanche, 8 octobre 1713, un combat jusqu'à la mort d'un taureau qui est d'une prosseur et beauté à faiie plaisir, comme aussi tout ce qui suit qui sera fait et bien ex^'cuté. Premièrement : plusieurs bravos dogues promettent de tenir jned ferme à plusieurs nations toutes diiït'renles , et livrer bataille à tout ce qui se présentera. Le premier choc se donnera d'abord à quatre heures précises contre la nation mâtine; le deuxième, contre celle des ours; le troisième, contre celle des loups; le quatrième, contre celle des taureaux; le cinquième, contre colle des t(»ssons ( blaireaux ) ; le sixième , contre celle des prapards ( guépards ) ; le septième sera le combat général où le gros chef p«*nlra la vie. La fin sera un dogue qui se battra en l'air au milieu d'un grand feu d'artifice, où il y aura de l'extraordinaire.
On pi*endra, au parlciTe : dix sols; galerie: vingt -cinq sols; grand balcon : cinquante sols; et petit balcon: trois livres '.
On voit qu'il en coûtait presque aussi cher pour aller au coml)at de taureaux que pour entrer à la Comédie française.
Trois ans après, en 1710, nous trouvons aussi un combat du taureau établi à la barrière de Sevrés, sous la direction d'un sieur Nicolas Saint-Martin. Il durait encore vers le milieu du siècle, et avait alors pour directeur le fils du précédent, qui, en convoquant le public à son spectacle, l'avertissait en outre qu'il tenait à sa disposition de l'huile d'ours contre les rhumatismes, pour foire croître les cheveux et pour fortifier les reins des enfants *.
La joute aux coqs, dont il est parfois question dans nos anciens chroniqueurs, n'a jamais l)ieu pris racine que chez nos voisins les Anglais. Le Mercure de 1735 nous apprend qu'on essaya alors de l'acclimater parmi nous. En 1772, les directeurs de l'établissement du Colysoe, ne sachant plus que faire pour attirer le public récalcitrant, imaginèrent aussi (ranntaicer un combat de coqs. Cette première tentative échoua piteusement. <r Quand le monde, en petit nombi'e, a été rassemblé, racontent les Mémoires secrets, on en a tiré un de
' La Mosaïque, année 1873, p. 102.
* Campardon, Spectacles de la Foire, t. II, p. 372.
COMBATS D'AMMAUX KT D()MI»Ti:UUS /40I
son sac, qui a déployé une grande fierté. Son rival ne s'est pas animé à celte vue; on n'a pu le maintenir sur la table, et il est allé chercher un asile sous les jupes des dames. On en a présenté un second, qui n'a pas été plus courageux, en sorte que le public indigné a crié que c'était se moquer de lui : il a réclamé son argent. j> Une nouvelle tentative, quatre ou cinq jours après, réussit mieux : les deux rivaux s'acharnèrent l'un contre l'autre et restèrent tous deux morts sur le champ de bataille. Mais le public n'en persista pas moins à s'abstenir*. On tenta encore de renouveler les combats de coqs, vers la fin de la Restauration, au bois de Boulogne, sans obtenir beaucoup plus de succès.
En 1781 s'ouvrit, rue de rHopital-Saint-Louis, sur l'ancien chemin de Pantin, un amphithéâtre, (|ui lut un peu rapproché de la barrière quelques années plus tard et subsista jusqu'en 18,'i3. C'est là qu'avait lieu le combat du taureau. Des dogues, fournis par l'établissement ou amenés par les amateurs, étaient lâchés contre des animaux sauvages de tout genre : sangliers, loups, et mémo, dans les grandes circonstances, léopards, tigres et lions, mais surtout contre des taureaux. Les jours de fêtes, pour allécher le puljlic, on portait la mort du taureau sur les affiches, et celte pai'tie du programme s'exécutait au son des fanfares les plus éclatantes. Des ilèches, garnies de pétards et de fusées, étaient décochées à ces pauvres bêtes affaiblies par l'âge et par le jeune; puis, lorsqu'elles étaient suffisamment exaspérées et ahuries, on les faisait déchirer par une meute ^ Le tout se terminait géncM'alement par un feu d'artifice dans lequel on enlevait un bouledogue.
Pour compléter l'attrait du spectacle, on y donnait aussi le divertissement du hourvary et du pcccata, où l'on voyait un àne assailli, houspillé, mordu à outrance par une bande de chiens lâchés contre lui'. Cette partie de la représentation avait généralement un grand succès, — succès de rire, et quelquefois succès d'admiration auprès des connaisseurs ; car l'àne n'était pas toujours le moins terrible athlète de ces luttes, et son habileté à esquiver les coui)S de dents, le sang- froid avec lequel il saisissait le moment opportun pour détacher
» Mémoires secrets, l. XXIV, p. 212, 217.
' Du Coudray, Nouveau tabJeau de Paris, l. IV, p. 230. Le sieur Loleu, entrepreneur do ce spectacle, avait même essayé d'y représenter des combats de taureaux comme en Espagne, avec des toréadors. Mais, malgré la précaution qu'il prenait de faire saigner largement ranimai avant de le lancer dans l'arèno, pour lui enlever toute sa fougue, la police interdit cette partie de la représentation comme trop dangereuse.
' Thiéry, le Voyageur à Paris, i, I, p. 188.— J. Rosny, le Péruvien à Paris, 1801 , t. III, p. 180.
à SOS ennemis une ruade décisive qui leur fracassait la mâchoire, lui valaient maintes fois des applaudissements chaleureux. Ia^s pei'sonnes lie la plus haute i[ua!ilé, les dames de la cour elles-mêmes assistaient souvent à celle odituise parodie des corridas de Madrid, et y pi-enaient un vif plaisir. Dans certaines circonstances, on vit une (île de hi'illants équipaj^M^s alignés à la porte de ce cirque de bas étage, qui n en fut jkis moins fermé par ordonnance en 1780, Peu do temps a[»rùs il se louvril, sous la direction de Monroy, qui, pour être toléré par la police, s'engagea à ne plus admettre dans sa troupe que des acteurs choisis et expurgés avec soin, cachant une grande douceur de m(i.»ui\s sous les ai>parences de la férocité. Son taureau n'avait que de courts accès d'humeur sombre, tempéiés par une éducation savante, et ses lou[)s étaient des loups pleins d'urbanité et de savoir-vivre, dressés à ne se fâcher que pour la forme. Quant à Toui's, le fameux (larpolin, dont le nom figurait toujours en grandes majuscules sur l'afiiche, ce n'était jilus qu'un fantôme d'oui's, invalide de la profession, une vieille fourrure, à moitié vide, à moitié empaillée, et que, par surcroît, on avait la précaution de museler pour se tenir en garde conti'e ses moindres retours de jeunesse. Carpolin était le souflixîdouleur de l'arùne; heureusement l'épaisseur de sa peau lui servait de bouclier contre les morsures.
Sur la lin de sa vie, l'oui's Carpolin, tout décrépit et désormais hors d'état de faire même une apparence d'illusion, fut vendu à un coilïeur de la place de la Bourse, qui s'empressa d'inonder Paris de prospectus pour annoncer la pommade infaillible contre la calvitie qu'il venait de confectionner avec la graisse de cet athlète. Telle fut la lin déidoi'able d'un héros. Sic transit gloria miindi !
Des les premiers temps de la révolution, il fut question de supprimer le combat de taui'eaux. Le Moniteur du 42 mars 1790, — juste à la même époque où l'on voyait sui' le l)Oulevard du Temple une ménagerie de bêles féroces, avec cette inscription empi'eiute du génie de l'époque : Grands Aristocrates d'Afrique \ — fulminait un article contre n cet horrible anuisement... où une multitude aveugle va i)iendre des liMjons de barbaiûe et s'accoutumer à verser le sang avec la Iranipiillité d'une action ordinaire et le calme d'un goût siitisfait i. Cet article nous aj>[)ren(l que le combat de taureaux n'avait lieu
1 Courrier de Gorsas, n^ du 7 juin 1700. Cette ménagerie, peu de temps après, fui traosporlôe aux environs du Champ do Mars; mais, au moment de la fôte de la Fédération, elle reijut l'ordre do déinniiager, de peur d'accident. On craignait que cette bande d^aristocrates ne se ruât sur les patriotes rassemblés de tous les points de la France et n'eu fit un carnage
que les jours de grandes fêtes et de fêtes de la Vierge, ce qui explique en partie son succès; car les petits et grands spectacles étant fermés ces jours-là, le peuple n'avait pas d'autre amusement : « On les lui a interdits par respect pour la religion, continue ladminislrateur de police Peuchet, auteur de l'article, comme s'il était d'exemple plus dangereux, de délassement plus opposé aux principes religieux et aux principes de la raison que celui qui habitue l'homme au sang, qui le dresse à l'insensibilité et l'organise de manière à porter dans la société le germe de toutes les atrocités... Le peuple nous a rendu d'assez grands services pour que nous ambitionnions d'épurer, d'adoucir, de civiliser ses mœurs, et ce ne sera pas par des scènes de sang et de carnage que nous y parviendrons; ce ne sera pas en le livrant à lui-même sur ce qui peut lui plaire que nous y réussirons. On Ta trop méprisé autrefois pour l'instruire et l'admettre au plaisir de la raison et de la sensibilité. Je demande la destruction du combat de taureaux, comme un spectacle qui fait honte à la capitale, et qui nous rappelle un temps d'ignominie. »
Une note ajoutée à l'article nous ap[)rend que l'administration « vient de prendre des mesures pour supprimer ce dangereux amusement ». Le 15 août, en effet, la municipalité de Paris, sur l'instigation du maire Bailly, et le département de police rendaient un arrêté d'interdiction. Mais le combat de taureaux ressuscita dans les premiers mois de l'année suivante, <r avec permission du maire; i> et, sur les plaintes de Peuchet, Ikiilly lui répondit que l'arène, étant placée à Belleville, échappait au ressort de la municipalité de Pai'is, et que la permission du maire annoncée sur l'affiche était celle du maire do Belleville. Peuchet en appela alors au directoire du département ^ En cette même année 1791, Manuel, procureur de la commune, pronon(;a derechef la suppression du combat de taureaux, comme <r déshonorant les mœurs et les lois d'un peuple libre ». Mais ce tenace spectacle résista encore à l'anathème porté contre lui , ou du moins il ne tarda pas à se faire tolérer de nouveau. Il subsistait certainement, ou il avait repris à la fin de 1795 et en 96, quoiqu'il fit alors de peu biillantes affaires. Les événements politiques n'avaient pas été favorables à sa prospérité. En fait de sang, la révolution avait mieux à offrir aux amateurs que celui des dogues ou du taureau.
Pendant la Restauration , le Cirque de la barrière du Combat reprit quelque vogue, mais à peu près exclusivement dans la populace.
> Réimpression de rancien Monileur, t. HI, p 587; t. V, p. 299, 420; t. VHl , p. 2ii, 358, 660.
Situé à 1 cxliémilo duii des faubourgs les plus populaires, entre la Villette et IMleville, il ne ressemblait en rien aux amphithéâtres romains, i>as même à nos cirques équesti^es. Des bâtiments d assez sinistre apparence entouraient une vaste cour quadrangulaire , ayant au centre un anneau pour y attîicher la bête fauve, et traversée à la hauteur du toit pai* des chaînes de fer pour l'ecevoir les roues d aitilice et i)0ur y suspendre les chiens à la force de la mâchoire. Point de gradins ni de banquettes : les spectateurs et les parieurs, ainsi que le maître du lieu et ses valets, se tenaient debout sur la bordui*e de pavés qui encadrait larùne. Si Ton tenait essentiellement à une baignoire, le belluaire ouvrait une cage, donnait un coup de pied à Tours ou au loup qui l'occupait, le faisait passer dans une bauge voisine, et vous mettait à sa place; rien de plus simple. Vous étiez véritablement en logo grillée ^ Tous les dimanches et tous les lundis, après l'apposition de la longue afliche jaune qui portait le programme du spectacle, avec son bois giossier représentant Tours indomptable de la men* du Nord, le fameux bouledogue Maroquin, le jeune et vigoureux taureau d'Espagne faisant sauter en Tair des chiens éventrès, au milieu de piqueurs habillés en sauvages comme ceux du bœuf gras, Tenceinte avait peine à contenir une foule où ne manquaient même ni les enfants ni les femmes. Toutefois les loges à deux francs restaient généralement vides. Aux places à cinqimnte centimes, les garçons bouchers formaient le noyau principal. Ils amenaient leurs chiens pour les pousser contre les ours, les loups, les tiiureaux, les cerfs, ou les uns contre les aulies, engageant des paris, aux applaudissements des plus ignobles voyons des faubourgs, qui venaient là poursuivre leur éducation, commencée dans les cabarets, à la cour (Tassises et autoui' de la guillotine.
On raconte que, pendant sou séjour à Paris en 1824, Tinfant don Miguel, dev(»nu un des plus lidcles habitués du combat de taureaux, y conduisit un jour dcMix énormes bouledogues pur sang, afin de les faire liattre contre ceux des spectateurs habituels. Tout se passa bien d'aboid. Les bouledogues étranglaient, éventraient les chiens à la satisl'aclion du piince, quand tout à coup une troupe de garçons bouchers se i)réci[ûla dans la mêlée et lit une décharge de rotins sur les |)ur sang. Le [>rince se fàclia, les bouchers lui ripostèrent, et comme il avait alïaire à trop fort(^ pai'tie, il jugea prudent de s'esqmver. Il ne put iegagn(M' sa voiture qu'à travers une grêle de tous les projectiles dont un tas (Tininiondices peut être Tarsenal.
' Arthur Maiigiii , l'Homme et la bcle, p. 'ilO. — Théophile Gaulier, Caprices et ztgsags.
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COMBATS D'ANIMAUX ET DOMPTEURS /joo
Le lendemain il se présenta aux Tuileries :
d Comment trouvez- vous les Français? lui demanda Louis XVllI, déjà au courant de Taventure.
— Très impolis, répondit don Miguel.
— Je le crois bien, reprit le roi; vous navez vu jusqu'ici que nos garçons bouchers. »
Dans les premières années du règne de Louis -Philippe, deux des amateurs les plus distingués étaient lord Seymour et un gentilhomme français à qui sa fantastique maigreur avait fait donner le surnom de Squelette. Celui-ci possédait surtout une paire de chiens fameux, vainqueurs en cent combats publics ou privés, qu'il appelait Loubet I et Loubet II. En dehors de la barrière du Combat, les amateurs de ce genre de sport se rendaient le plus souvent aux moulins de Montmartre, pour y mettre leurs champions aux prises. Un jour, le Squelette paria contre lord Seymour que Loubet I tiendrait plus longtemps que n'importe quel autre. Lord Seymour accrocha son chien King, le plus beau bull du Royaume-Uni, à Tune des ailes du moulin, et Loubet 1 fut suspendu à la suivante. Comme il faisait du vent, les ailes se mirent à tourner, entraînant les pauvres bêtes dans lespace. Au bout de quarante-deux minutes, King tomba. Loubet tenait toujours; seulement on le vit se débattre, puis il ne bougea plus. « Ici, Loubet! » cria son maître. Il ne remua pas. On s'approcha; il était mort, ses crocs plantés dans le bois ^ Waterloo était vengé! Il y avait ainsi entre les champions français et les champions britanniques, de véritables batailles nationales, et un des grands souvenirs de la barrière du Combat est celui du duel où Loubet II , quoique chargé d'ans et devenu aveugle, vainquit et étrangla Bobb, fils de la perfide Albion. On assure que des Anglais, jaloux et furieux, lirent empoisonner ce vieux brave,
M. Delessert, le dernier préfet de police sous Louis-Philippe, ferma définitivement l'ignoble arène, qui ne s'est plus rouverte depuis. Ce spectacle a été remplacé, il y a quelques années, par des combats de chiens et de rats importés d'Angleterre : combats non, étranglements plutôt, et dont l'apphcation de la lui Grammont a du suffire à faire justice.
* Tony Hévillonf cilé par Larousse dans lo Grand dictionnaire; arl. Chien.
I^s combals d'animaux firent place, dans la faveur publique, au spectacle des dompteurs, c'est- à-dire de l'homme luttant lui-même contre la brute, de la force morale aux prises avec la force matérielle. Les deux sujets se tiennent de si près qu'il est presque impossible de les séparer. La vue des ménageries, la férocité des bêtes fauves qu'on lançait les unes contre les autres, devaient faire naitre l'idée de les apprivoiser, de les adoucir, de les réduire à Timpuiasance en les dominant. C'était un progrès : si le nouveau spectacle a quelque chose de sauvage encore, du moins il n'est plus ignoUe, et il excite une curiosité qui se mêle de terreur sans se mêler de dégoût.
Non que les dompteurs aient attendu la disparition des combalt d'animaux pour paraître sur la scène : on peut môme dire, en qb certain sens, qu'il n'y a jamais eu de ménagerie sans dompteurSy 4fc qu'il s'est rencontré de tout temps des hommes habiles et hardis qpi ont su changer les lois ordinaires de la nature animale par le seyl ascendant de leur volonté. Peut-être Androclès, cet esclave dont Aulu- Celle et Sénèque ont conté la dramatique et touchante histoire, devenue classique dans tous les recueils d'anecdotes, était-il simplement un dompteui*. M. de Lorges, quand il descendit dans le parc aux lions pour chercher le gant de sa dame, fit précisément le métier de dompteur eu contenant les fauves par son attitude. De tels exemples ne sont pas rares, mais ne rentrent point dans notre sujet. Il ne s'agit ici que de la profession spéciale et du genre de spectacle que rappelle le mot de dompteur.
Envisagé ainsi , le dompteur est chez nous de date récente et presque contemporaine. L'idée de donner en représentation la lutte victorieuse de la volonté, du regard, du geste de l'homme contre les instincts de l'animal féroce, est le fruit d'une civilisation avancée, et il n'y a guère qu'un demi -siècle que ces périlleux exercices ont pris rang parmi les spectacles publics.
Le premier dompteur, celui qui ouvrit la voie aux autres, est resté aussi le plus remarquable et le plus heureux de tous. Quelques-uns de nos lecteurs peuvent encore se souvenir de l'avoir vu à Paris.
Mai'tin, dont on a fait à tort un Hollandais, probablement parce
que, dans le cours de ses premières pérégrinations avec les troupes «l'écuyei's dont il Taisait partie, il avait séjourné dans les Pays-Bas, où il épousa la fdie d'un directeur de ménagerie, M"*' Van Aken, peuUèli'c aussi parce qu'il a pris sa retraite dans cette contrée, était né à Marseille, d'un fabricant de parfumerie et de pâtes alimentaires, le -10 janvier 1793, en pleine ménagerie révolutionnaire. Il s'appelait Henri Martin, comme l'Iiistorien. Ce futd'abord, dans sa jeunesse, un
s Porte-Saint- Marlin
d'après le Monde dramatique
gymnaste et un écuyer. Il avait été aussi matelot ou soldat. Après avoir parcouru l'Allemagne et la Hollande dans une troupe équestre, il monte un cirque à ses frais, se ruine, ce qui n'était d'ailleurs pas bien difficile, est séduit par les yeux de W^'^ Van Aken, copropriétaire d'une ménagerie ambulante, et, pour conquérir sa main, pénètre audacieusement dans la cage du tigre.
i^ ménagerie Van Aken, avec son magnifique tigre royal Atir, sa lionne, son oui"s brun, sa hyène, etc., devint le noyau de celle que Martin rendit plus tard si illustre. Elle lui fournit les premiers sujets sur lesquels il étudia et appliqua les procédés de dressage qui lui avaient si bien réussi avec le tigre. C'est seulement en mars 1829, après avoir longtemps parcouru les pays étrangers, qu'il rentra en
France par Lyon, avec sa ménagerie considérablement accrue par des acquisitions nouvelles, par des cadeaux princiers et par d'heureux événements de famille. Le lion Cobourg, en particulier, dont la docilité, la gentillesse et les formidables espiègleries faisaient l'admiration de tous ses visiteurs, était né en cage et avait été nourri par une chienne; il mourut, le noble animal, pour avoir avalé une pantoufle dans Tappailement où on le laissait folâtrer en liberté.
Quand il se montra à Paris, le 3 décembre 1829, Martin était dans la fleur de Tàge. Toute sa constitution annonçait la vigueur : de fortes moustaclies, des yeux enflammés et des cheveux noirs accentuaient encore sa figure énergique.
Il amenait avec lui, outre des boas et d'autres animaux plus inoffensifs, des lions et honnes (Néron, Cobourg, Fanny, Carlotta), une hyène et un tigre *. Il alla s'installer dans un vaste terrain du boulevard Bonne- Nouvelle, sur un emplacement assez difficile à déterminer aujourd'hui, mais qui paraît avoir été à peu près celui que recouvrent actuellement les magasins de la Ménagère, Henri Heine nous apprend, dans une de ses lettres, que Martin eut pour successeur à cet endroit l'abbé Chàtel et TÉglise française, qui, à force de déménager, se trouvait alors presque ^ état de vagabondage : l'histoire a de ces rapprochements bizarres. Il allait également donner des représentations dans la salle Franconi.
Dès le premier jour où parut Martin, on s'écrasa à la porte. Lorsqu'on eut vu ses prodigieux exercices, ce fut bien autre chose encore. La foule, qui n'était pas blasée par l'habitude, accourait tous les soirs plus nombreuse et plus avide qu'au drame le plus émouvant. C'était bien un drame, d'ailleurs, qu'il jouait avec ses terribles partenaires, drame dont le dénouement restait toujours incertain, et où sa vie était l'enjeu qu'il posait contre les applaudissements du parterre.
Martin n'avait pour armes qu'une lance de bois et un fouet. 11 se vantait que personne ne l'avait jamais vu avec une cravache. Il se présentait d'abord avec sa hyène, la conduisant en laisse comme un cliien, au moyen d'une chaîne de fer passée dans son collier, s'en faisant suivre sans résistance dans tous ses tours et détours, qu'il se plaisait à embrouillei' et à contrarier l>rusquement pour qu'il ne restât pas le moindre doute sur sa docilité. Il se faisait rapporter ses gants
^ Le prospeclus de sa Ménagerie royale, avec une gravure grossière qui le représente couché sur son lion Cobourg, annonce des kanguroos, maribas, singes, lions, chevaux bleus d'Afrique, sans poil ni crinière, roukans au nangé poivre, tigre royal (le seul existant dans le royaume!), lion de Perse, portant une crinière jusque sous le ventre.
COMBATS D^AxMMAUX Eï DOMPTEURS 459
par elle. Puis, après lui avoir jeté plusieurs morceaux de viande qu'elle avalait goulûment, il lui ouvrait la gueule toute grande, afin Je montrer sa mâchoire aux spectateurs, et l'emportait sous son bras comme un épagneul.
Alors, derrière la toile en lil de fer à larges mailles qui la séparait des spectateurs sans rien dérober à leur vue, on voyait accourir la lionne, Toeil animé, la gueule béante, battant sa queue de ses flancs et poussant des rugissements rauques aiguisés par la faim. Martin choisissait pour ses exercices l'heure où elle attendait son repas, et se plaisait à exciter sa colère au moment le plus périlleux pour lui. Avec sa lance de bois, il entrait chez elle, la faisait reculer, la délogeait de coin en coin, malgré ses rugissements, et lorsque, poussée à bout, elle bondissait pour saisir dans sa gueule le bâton menaçant, il la maîtrisait encore du regard et de la voix, la forçait à lâcher prise et s'en allait en tenant les yeux fixés sur elle.
C'est au sortir d'une de ses représentations, où Martin donnait la plus haute idée de la puissance humaine en dominant les plus terribles animaux par la seule force du regard, que Ch. Nodier s'écriait : « Les circonstances ont fait un dompteur d'animaux de celui qui eût pu devenir un dom[)teur d'hommes. A la tète d'une armée, Martin aurait été peut-être un Bonaparte. »
Le lion Néron et le tigre vivaient en bonne harmonie dans la même cage. A l'aj^proche du dompteur, on leur voyait donner les signes d'une agitation extraordinaire. Néron secouait sa lourde crinière ; Atir se dressait contre les barreaux de fer, puis tous les deux se promenaient en sens inverse dans l'étroite cage. C'est alors que Martin s'introduisait au milieu d'eux, armé d'un fouet. Il les faisait aller et venir, tourner à droite et à gauche comme des chevaux savants, poser la tête sur ses genoux j se couclier à ses pieds, les frappant, au moindre retard, à la plus légère hésitation, de coups qu'ils recevaient le front baissé et la queue serrée entre les jambes. Dès qu'il croisait les bras, tigre, lion ou hyène venait poser ses pattes sur l'épaule du dompteur.
De tous ces animaux, le plus docile et le plus affectueux était le tigre. « Il vient à chaque instant, écrit un historien et spectateur de la ménagerie Martin*, réclamer les caresses de son instituteur, et, dés qu'il en a reçu l'ordre, il se presse, place les deux pattes sur ses épaules et frotte sa tête contre la tête de son maître avec toute la grâce du chat le plus aimable et le plus doux, d Dans une des pièces
' Ed. de Fontanes, dans le Journal des Enfants, t. U, p. 309.
qu'il allait jouer à Franconi avec ses animaux, ce tigre était dressé à poursuivre un enfant tout autour du cirque. Un jour, il s'échappa de la ménagerie et fit subitement sur le boulevard une brusque apparition, qui, comme on peut le croire, y jeta un grand trouble. Mais, tandis que les passants prenaient la fuite en jetant des clameurs d'épouvante, le tigre, après quelques bonds folâtres, s'arrêta comme dépaysé et rentra de lui-même à la maison K
Pour couronner ses représentations ordinaires, Martin se plaisait à aj^iicer son lion et son tigre au moment où on leur jetait la viande qu'ils attendaient avec impatience, et à bi^aver leur fureur impuissante à Taide d'un énorme bâton, qu'ils broyaient entre leurs dents. IjH grande taille, la belle figure calme et résolue du dompteur, son œil d'un éclat magnétique, ajoutaient encore à l'intérêt de ses exercices et à l'admiration qu'il excitait dans la foule.
€ Ah! canaillasse, disait Martin à Néron avec son accent provençal, je sais bien que tu me croquei^as un jour; mais d'ici là tu auras reçu tant de raclées, que je ne l'aurai pas volé. • Cette prédiction sinistre qu'il se faisait à lui-même ne se réalisa pas. Il s'en fallut de peu pourUmt. Un jour, un de ses lions voulut le dévorer ; Mai'tin fut sauvé par son tigre, qui vint se planter devant lui d'un air résolu. Un autre jour, à Boulogne, il fut terrassé par Cobourg, qui lui enfonça ses crocs dans la cuisse et faillit lui broyer la main gauche.
Martin avait retrouvé tout d'abord, parmi ses spectateurs les plus assidus, le duc de Brunswck, une de ses anciennes connaissances, qui lui avait jadis fait bon accueil dans sa capitale, et il conquit bien vite aussi la protection de la duchesse de Berry, qui s'intéressait à toutes les formes de l'art. En homme avisé, il résolut de profiter de cette haute faveur. La révolution de 4830 éclata juste au moment où Martin venait d'arborer au-dessus de sa porte les armes de la duchesse, et où il était en train de soUiciter le titre de zoogymnasle breveté de Son Altesse Royale. L'aimable duchesse s'intéressait beaucoup à son futur zoogymnaste et au zoorama qu'il avait conçu le projet de créer. En attendant, elle l'avait nommé inspecteur honoraire de sa ménagerie de Rosny. Les journées de Juillet vinrent se jeter à la traverse de tous ces beaux desseins. Martin y assista en directeur désappointé, mais se hâta de remplacer prudemment à sa porte les armoiries de la duchesse par le drapeau tricolore, et d'adresser à ses frères d'armes de la garde nationale des billets d'entrée patriotiques a prix réduit.
^ Arthur Mangin , V Homme et la béte, p. 4^0.
Hélas! les esprits étaient tournés ailleurs, et Martin eût été contraint (le reprendre sa vie nomade si le directeur du Cirque Olympique, Adolphe Franconi, n'avait eu l'idée de rappeler le public à son théâtre en y faisant débuter les animaux féroces du boulevard Bonne-Nouvelle, dans un scénario qui donnerait pour cadre aux exercices du dompteur une action dramaticjue et suivie. Avec trois de ses fournisseurs ordinaires, MM. A. François, Th. Nezel et II. Villemot, il imagina les Lioyis de Mysore, drame en trois actes et sept tableaux, qui fut représenté pour la première fois le 21 avril 1831. Nous avons lu cette pièce, où Martin jouait le rôle d'un paria persécuté par un rajah, qui se liait d'amitié avec les lions dans les forêts, et que protégeaient ses fauves en combattant pour lui contre les satellites de son persécuteur. Mais elle fait assez piteuse mine séparée de la chasse aux tigres, du combat contre les boas constrictors, de l'exhibition de toute la ménagerie, semée plus ou moins ingénieusement dans chaque scène, et surtout du tableau final où Martin, condamné à être jeté aux bêtes, combattait contre un lion en costume de gladiateur et le terrassait ^
Après avoir enthousiasmé Paris, les Lioyis de Mysore entreprirent une tournée triomphale à l'étranger. Puis Martin parcourut la France, volant partout de succès en succès. A Metz, il éclipse M^'c Mars; à Nîmes, il inspire à Reboul un long dithyrambe. En 1834, il était de retour à Paris, où une autre ménagerie essayait vainement de lutter contre la sienne. Puis il reprit encore sa vie cosmopolite jusqu'en 1830. A cette date, jugeant qu'il avait suffisamment rempfi sa carrière, il vendit tous ses animaux à son beau-frère, également directeur d'une ménagerie ambulante, et prit sa retraite dans le pays natal de sa femme.
Dans sa nouvelle patrie, Martin contribua à fonder le Jardin zoologique de Rotterdam, et finit par le diriger. Il n'est mort que le 7 avril 1882, près de cette dernière ville, à Overschie, où il occupait ses loisirs, comme un bon bourgeois, à pêchei* à la hgne et à cultiver des roses.
Ce fui'ent surtout les successeurs de Martin , Carter et Van Ambui'gh , qui usèrent du mode d'exhibition scénique inauguré dans les Lions de Mysore.
L'Améiûcain Van Amburgh fit sa première apparition à Paris sur le théâtre de la Porte- Saint -Martin, au mois d août 1839, dans une pièce intitulée la Fille de VÈmir, où il était chargé de représentei'
* Pichot, Mémoires d'un dompteur, 1877, in -12.
l'Arabe Saïd-ol-Maïdir, qui sauve sa petite fille jetée aux bêtes féroces par son ennemi Abmed-Bermud. L'affluence des spectateurs était énorme et leur impatience poussée à tel point, qu'on ne put acbever Victorine, ou la nuit porte conseil, qui commençait le spectacle. A cbaque instant un grand cri s'élevait de la foule : « Les bétes ! les bétes! » et durant l'entr'acle, les trépignements et les vociférations d'une curiosité exaspérée jusqu'à la fureur ne cessèrent de se faire entendre.
I^s premières scènes de la Fille de VÈmir furent à peine écoutées, jusqu'au moment où un mot, accueilli par des applaudissements frénétiques, annonça enfin l'introduction de la ménagerie dans le drame. Quand le rideau se releva au second acte, toute la largeur du théâtre était occupée par deux grandes cages où se prélassaient deux magnifiques lions et une lionne, deux tigres, des panthères et des léopards. Debout sur la plate- forme des cages, Ahmed-Bermud lançait la fille de l'émir, — c'est-à-dire un mannequin, car la police n'avait pas voulu autoriser cette scène de l'enfant qui se jouait au naturel dans les représentations données d abord en Angleterre, — par la trappe ouverte, en défiant son père de la sauver. Celui-ci se précipitait alors dans la première cage. Son burnous, jeté à terre, laissait voir un costume d'empereur, avec cothurne et justaucorps en forme de cuirasse. Il tenait à la main une petite houssine, dont il fustigeait les animaux à droite et à gauche pour se frayer un chemin. Il ouvrait la gueule du lion et y fourrait sa tête, après y avoir enfoncé son bras; il le renversait, grimpait sur lui, distribuait des coups de pied, des coups de cravache et des soufflets, accueilhs comme des caresses par toutes les bétes, qui venaient se frotter à lui, le lécher en rampant et mettre amicalement leurs pattes sur ses épaules.
Après avoir accompli les mômes exercices avec plus d'audace encore dans la seconde cage , il finissait par jeter au milieu de tous ces fauves, en guise de défi et pour mieux montrer son empire, un petit agneau qu'aucun d'eux, malgré tous les aiguillons de la convoitise, n'osait toucher du bout des dents ou des griffes; puis il reparaissait derrière la cage, avec la petite fille, dont il était censé avoir sauvé la vie.
Van Amburgh était un jeune liomme (le moins de trente ans, flegmatique, bien découplé, de grande taille, à la figure douce, aux cheveux blonds, à l'œil blanchâtre et verdàtre, illuminé de lueurs blafardes'. Le fameux capitaUste américain, James Fish, assassiné
* Théophile Gautier, fJist, de Varl dramatique, t. I, p. 288-95.
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en 1871 à New-York, après avoir acquis en sept années une fortune de plus de 200 millions, avait servi pendant huit ans, dans sa jeunesse, chez le dompteur Van Amhurgh, pour nettoyer les caches des animaux et recevoir les billets à la porte.
La même année, quelques mois après. Van Amburgh était dépassé par Cai^ter.
C'est au Cirque Olympique, théâtre naturel de ce genre de représentations, dans le Lion du désert, pièce en trois actes de MM. F. Laloue, Labrousse et Anicet Bourgeois, que Carter se livrait à ses exercices. Cette fois, plus de cage; rien qui séparât la panthère et le lion des acteurs ni du public. I/intérèt du spectacle s'assaisonnait d'une pointe d'épouvante; il arrivait un moment où les bûtes féroces semblaient sur le point de bondir dans le parterre, et où les spectateurs craignaient pour eux-mêmes.
Au premier ado, l'Arabe Al)dallah luttait corps à corps avec la panthère, qui l'avait suqiris pendant son sommeil ; et tous deux roulaient en se dél)attant jusqu'à la rampe. Au deuxième, Abdallah domptait un lion qu'il avait rencontré dans le désert, le harnachait comme un cheval et le conduisait par la bride. Au troisième, il se faisait ti-ainer par lui sur un char antique, en le stimulant à coups de fouet et de bâton, puis il grimpait sur son dos et l'enfourchait comme un cheval. Rien n'était plus singulier que l'air piteux, débonnaire et déconfit du pauvre lion attelé au char de carton peint, et tirant le cou comme une rosse de fiacre, empêtré sous un ignoble attirail de brides rouges.
Après la pièce. Carter faisait comparaître toute sa ménagerie en bloc sur la scène; et le plus simplement du monde, sans aucun étalage de geste ou de regard magnétique, il se roulait au milieu de ses animaux, les fouaillail, les excitait, les retournait en tous sens. Rappelé, il venait saluer le public en compagnie d'un de ses acteurs à quatre pattes ^
Carter était plus grand encore que Van Amburgh, d'une cai*rure plus athlétique aussi, mais d'une physionomie non moins douce et flegmatique. On ajoute qu'il avait dans toutes ses manières quelque chose de gracieux et même d'efféminé, qui formait un parfait contraste avec ses exercices.
Carter ne reçut jamais la moindre égratignure. Quant à Van Amburgh, qu'un Anglais, selon la légende, suivait de ville en ville et de
* Théophile Gautier, Histoire de l'art dramatique, t. I, p. 334-338. — J. Janin, Histoire de la littérature dramatique , t. I , p. 374.
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tluVilre en tlicVilre (souvenir «lonl s'inspira sans doute Eugène Sue lorsqu'il eut à peindre le Moiock du Juif-Errant), parce qu'il avuil l)arié mille livrets que ses hêtes Uniraient par le manger, il eut un jour le liane labouré par un coup de griffe de sa lionne.
Van Amburgh et ('arler oi'('U[>erent toutes les voix de lu it?nonimée à Paris pendant Tannée \KVJ. l^a foule se renouvelait sans cesse pour voir leurs péi'illeux exercices, tous les journaux i^tentissaient de leurs noms, on publiait leurs portraits, on les mettait même au tliéàtre; Tliéaulon lit jouer au Vaudeville, le 27 février 1840, en collaboration avec Armand Dartois, le Dompteur de hèles féroces, parade en un acte. Van Andjui'gb figurait également dans les Bamboches de Vannée, revue donnée au Palais-Royal en décembre 1839, par Th. Muret et les frères (logniard. Mais, j^armi ses lions, il y en avait un qui s'api)elait Coboui'g : la censure, toujours pleine de zèle, exigea absolument que le nom fut changé, par respect pour S. M. Léopold de Cobourg, roi des Belges et gendre dé Louis- Philippe. I^s auteurs y substituèrent donc, contraints et forcés, celui de Marlborough. Mais, le jour de la ivprésenlation venu, Facteur ne songea pas au changement, et il làclia le nom de Cobourg, qui ne prodidsit pas la moindre émotion dans le l)artel'I•e^
Après ces illustres rivaux, il s écoula un certain nombre d'années sans qu'il [Kirùt sur la scène parisienne un successeur digne d'eux. Il faut aller jusqu'en 1851 pour rencontrer la ménagerie Huguet de Massilia avec son dompteur Charles.
Elle s'était installée dans une sorte de gi^and hangar, dans une vraie baraque foraine, établie, autant qu'il m'en souvienne, sur le boulevard cki Temple. Le spectacle netait mêlé d'aucun élément étranger. Aux accents d'un orchestre de barrière, où dominaient les cuivres vi()l(Mits et ipii déchirait les oreilles, Cbarles, en pantalon noir et en manches de chemise, pénétrait au milieu de ses redoutables élèves. Il était d'une intrépidité rai*e, même dans sa profe*» sion : il agîirait les hyènes, Uiquinait les panthères, s'amusait à les frapper à tmir de bi-as, à exciter leur gourmandise sans la satisfaire, à leur retirer de la gueule un morceau de sucre ou de viande, et (inalenuMit il s'ét(Mi(lait sui* un lit moelleux composé de tigres, (le lions et de léopards, dont il ramenait les grilTes sur sa poitrine et les crinièies sur sa ligure, pour se tenir chaud. Quand on essayait de le détourner de ces dangereux exercices : « Allons donc, disait-il en ri;nit, il n'y a |>as de danger. J'aime mieux donner ma
1 Th. Muret, Vllistoire pur le Thênirc , t. HI, 255.
COMBATS D'AMMAIJX ET DOMPTEURS 'i07
tête à un tigre élevé par moi que ma main à un chien que je ne connais pas. »
Après le succès obtenu par la ménagerie de Huguet et les exercices de Charles, les dompteurs se multiplièrent, et il devient presque impossible de s'arrêter à chacun d'eux. On vit même une femme se signaler dans la carrière. C'était à l'Hippodrome : elle représentait une jeune chrétienne Hvrée aux bêtes, et commençait par faire le tour de l'arène, prenant des poses plastiques et mystiques en rapport avec son rôle. Puis, à un moment donné, le plafond de la grande cage sur laquelle elle se tenait agenouillée, s'abaissait sous elle, et la martyre descendait au milieu des lions, qui venaient lui lécher les pieds.
James Crockett, Anglais d'origine, avait d'abord pratiqué dans sa patrie, et il était âgé de trente ans quand il vint à Paris, en ISCkî. Il avait débuté comme ti'ombone dans la troupe de musiciens attachée à la ménagerie royale d'Astley, et c'est là qu'il avait pris le goût de sa nouvelle profession. La ménagerie de Crockett se composait surtout de lions et de lionnes qu'il se plaisait à traiter en véritables toutous, et dans la cage desquels il entrait vêtu d'un simple maillot.
En même temps que Crockett au Cirque, le dompteur Ilermann opérait à l'Hippodrome, à grand renfort de réclames phis ou moins burlesques, enfantées chaque jour par l'intarissable imagination du directeur de cet établissement. Horripilé par ces moi'ceaux lyriques, Crockett adressa à son rival, le '29 mai 181)3, un défi qu'il rendit public, et qui semblait promettre aux amateurs les émotions les plus épicées :
« Paris, 28 mai 1863.
<f J'offre d'entrer pendant une représentation publique dans la cage de tous les animaux réunis de M. Hermann, lions, hyènes et ours noir, et ensuite d'entrer dans la cage de votre terrible ours blanc, de cet ours blayic dont la férocité ne laisse rien à désirer, de cet ours blanc dont Vexhibition va être incessamment supprimée, le téte-d-tète avec cet animal devenant de plus en plus dangereux.
<r Au cas où vous accepteriez ma proposition, je pose, comme condition, que la recette faite aux portes de rétablissement où elle aurait lieu m'appartiendra, si je ne suis pas mangé par vos terril)les animaux.
« Si, au contraire, je suis mangé, je m'engage alors à ne pas vous disputer la recette; ce pourquoi vous n'avez, je pense, que bien peu
de chances, malheureusement pour vous, j'en conviens, mais, vous en conviendrez aussi, je l'espère, bien heureusement pour moi.
n Agréez, Monsieur, mes salutations.
€ Crockett.
t P, S. — Je pose une seconde condition à l'exécution de ma projïusition, c'est qu'au cas où je survivrai vous ne m'infligerez pas la promenade en char traîné par vos claqueurs. »
Mais ce cartel, renouvelé le 3 juin, demeura sans réponse.
Mùme après Umt de braves, Batty trouva moyen de se distinguer encore par son audace. Il était étonnant de calme et d'aisance au milieu de ses féroces pensionnaires. Quand on le voyait, avec ses cheveux en accroche- cœur, son pantalon collant et sa petite redingote à brandebourgs, sur laquelle s'étalaient plusieurs médailles, entrer dans la cage de ses cinq lions, les caresser, les taquiner, les fouailler, se promener au milieu d'eux sans avoir l'air de les apercevoir, et même en leur tournant le dos, leur faire tirer la langue, leur regarder la mâchoire de tout près comme un dentiste, et linir par fourrer sa tète dans leur gueule, les plus blasés ne pouvaient s'empêcher de ressentir un petit fiisson. Un jour, il retira sa tète couverte de sang : la formidable mâchoire s'était refermée sur lui en appuyant un peu trop fort. II demanda avec sang-froid un linge mouillé, s'essuya tranquillement et continua la séance. Un autre jour, il n'échappa à une blessure plus grave, et peut-être à la mort, que grâce à la divei'sion opérée par son aide, qui s'appelait Lucas.
lîatty n'en a pas moins définitivement échappé aux périls de sa profession, et on assui'e qu'il est aujourd'hui retiré aux environs de Berlin, où il s'est fait débitant de bière et de choucroute. Son aide Lucas ne devait pas être si heureux.
Quelques années plus tard, celui-ci paraissait à l'Hippodrome, à la tète d'une ménagerie cpii lui appartenait en propre, et il s'y livrait à tous les exercices ordinaires des dompteurs. Nous n'aurions rien de particuliei* à en dire sans la catastrophe qui l'a rendu fameux dans les fastes de sa dangereuse profession.
Le mercredi 18 août 1809, pendant une de ses représentations, sa lionne, àgc'c de douze ans, et qui déjà auparavant avait blessé grièvement un dompteur à Rochefort, se jeta sur lui et le terrassîi. Dès qu'il fut à terie, les autres lions plus jeunes se joignirent à elle. On juge de 1 épouvante des spectateurs. Tandis que les femmes s'évanouissaient, que les hommes enjambaient les bancs pour s'enfuir en
désordre, ou pour descendre au milieu du cirque, Faide de Lucas se précipitait dans la cage avec une intrépidité et un dévouement admirables, armé d'une barre de fer dont il frappait à coups redoublés sur les animaux. Après une lutte de quelques instants, il parvenait à leur faire làcber pi'ise, et Lucas pouvait enfin sortir, ou plutôt être emporté. Son maillot gris -perle et sa tunique de velours noir à brandebourgs d'argent étaient inondés de sang. Il avait tout le corps, particulièrement la tête, le bras et la cuisse, déchirés de coups de griffes et de coups de crocs. Il était horriblement pâle et se soutenait à peine.
Lucas, dompteur par goût et par vocation, exerçait en même temps, boulevard Ilaussmann, un petit commerce de marchand de vin et de liqueurs. Dans Timpossibilité de le soigner chez lui, car la plus grande partie du logement était occupée par la boutique, que tenait sa femme, on le transporta chez son beau -père, maréchal -ferrant dans Tavenue Montaigne. Paris s'intéi'cssa au sort du pauvre dompteur, saci'i- (ié à ses plaisirs , et pendant cinq jours les trois docteurs qui le soignaient pul)lièrent dans les journaux, comme s'il se fiU agi d'un prince, le bulletin de sa santé. Le 23 août, il succombait aux suites de ses l)lessures.
Il fallut bien convenir alors que décidément cette scène n'avait pas été une petite réclame dramatique, arrangée de concert avec la direction pour allécher le bourgeois sensible et nerveux, comme d'aimables plaisants commençaient déjà à le dire.
Le public lui-même, rassuré outre mesure par l'apparence souvent placide et débonnaire de ces animaux, et l'aisance parfaite avec laquelle le dompteur se comporte à leur égard, est trop porté à croire que ces exercices sont absolument inoffensifs. Que de plaisanteries faciles n'a-t-on pas faites à ce sujet!
« C'est un faux lion. Il est en carton, — ou en pain d'épice.
— Le tigre est empaillé ; il ne lui manque que des roulettes.
— Je connais l'homme qui fait l'ours ; on le paye 3 fr. 50 c. la séance.
— La panthère n'a plus de dents ; on lui a mis un râtelier Fattet. Elle ne vit que de bouillons, qu'on lui ingurgite avec un entonnoir, i> etc. etc.
Un chroniqueur facétieux assurait dans le temps qu'il avait surpris un jour les hyènes et les lionceaux de Pezon jouant aux quatre coins dans un entr'acte, sous les yeux maternels de M"™^ Pezon, qui tricotait tranquillement une paire de chaussettes pour son mari. C4'est la panthère qui était le pot. Et un autre racontait un jour que
^7(» LE VIKUX PARIS
Biclel, saisi d'un accùs rie férocité au moment où son tigre venait lui lécher la main, avait failli dévorer le pauvre animal, qu'on n'avait eu que le temps d'ariticlier de ses mains, tout tremblant et les larmes aux yeux, et qui en était heureusement quitte pour quelques égratignures.
Jusqu'au jour où ce lion en pain d'épice, ce tigre empaillé, cette panthère sans dents croquent la jambe ou le bras de leur maître. Et alors, c'est un autre chœur :
€ Comment tolère-t-on des exhibitions pareilles? A quoi pense la police?... Qu'on nous ramène tout de suite aux gladiateurs!... i>
Le jour où Lucas fut déchiré par ses bêtes, on pouvait voir s'étaler à tous les kiosques une charge d'André Gill, qu'on se hâta de faire disparaître, montrant le dompteur qui distribuait des coups de cravache à de vieilles descentes de lit en peaux de loups, à des tapis à têtes de lions. .
Sans aller aussi loin que les journaux de l'opposition avancée, qui imputaient la mort de Lucas au gouvernement ; sans demander une loi pour régler les représentations de l'Hippodrome ; sans même réclamer l'intervention de la police, il semble qu'il y aurait quelque chose à faire. Mais ce quelque chose regarde le public. On lui sert le spectacle qu'il aime et qu'il encourage. C'est à lui, c'est à ce badaud féroce et blasé, c'est à ce Moloch insatiable de la curiosité parisienne, que Lucas a été servi en pâture. Son abstention serait plus efficace contre de tels amusements que toutes les prohibitions du monde. Qu'il n'aille pas voir travailler les dompteurs, et les dompteurs ne seront plus mangés par leurs bêtes.
Mais c'est trop exiger de son tempérament. Le jour même où l'on enterrait Lucas, un monsieur et une dame, doués d'une physionomie britannique des plus prononcées, assistaient à la représentation de l'Hippodrome. Durant le cours du spectacle, ils étaient distraits et indifférents, et à mesure qu'approchait la lin on leur voyait donner des marques non équivoques d'impatience et de désappointement. Enfin, lorsque tout fut terminé et que l'assistance commença à sortir, ils éclatèrent en récriminations et en imprécations que leurs voisins eurent beaucoup de peine à comprendre. Ils réclamaient LioucaSy en montrant du doigt avec colère le progi'amme de l'Hippodrome, imprimé à la quatrième page d'un journal qu'ils tenaient à la main. Ce journal était le Gaulois du 25 août, et on y lisait en effet :
Hippodrome. — De 3 à 5 heures, exhibition d'animaux féroces par
C0MI3ATS DWMMAÏX KT DOMI^TKURS M\
Il est vrai qu'à la première page ils auraient pu lire : « Le dompteur J^ucas vient <le succomber aux suites de ses blessures, d 11 était diflii-ile que Lucas sortît du tombeau pour désarmer le courroux des deux insulaires. Un voisin compatissant leur montra cette première note, inconciliable avec la seconde, et tenta de leur expliquer par quelle étourderie ou quelle négligence le cliché de la quatrième page avait pu être conservé sans qu'on s'en aperçût. Mais l'Anglais s'en alla en jurant de faire un procès au journaL
Ah ! si Ton se fût douté de la scène palpitante ([ui attendait les spectateurs de l'Hippodrome, quelle recette! On aurait pu doubler les prix, comme les jours où la Patti chante, et il n'y auniit pas eu assez de places pour tout le monde. Pensez un peu à TefTet d'une affiche conçue en ces termes : Pour la dernière représentation du dompteur Lucas, qui sera dévoré aujourd'hui par ses lions. Hélas! on n'en savait rien. On se doutait bien qu'il serait mangé quelque jour; mais où? mais ipiand? Fatale incertitude! Et c'est ainsi qu'on manque les plus belles affaires! Du moins on fit ce qu'on put, en promenant partout les lions qui avaient dévoré Lucas, et on les rencontrerait probablement encore aujourd'hui, sur quelque foire, avec cette affiche que nous avons vue :