‹ Le vieux ParisChapitre 33 sur 35 · DONT LA MORT A CAUSÉ DANS TOUTE LA FRANCE UNE PÉNIBLE SENSATION · texte numérisé non relu

DONT LA MORT A CAUSÉ DANS TOUTE LA FRANCE UNE PÉNIBLE SENSATION

et avec des explications destinées à apprendre au public que ces lions avaient déjà blessé Crockett et Batty avant de dévorer l.ucas, et à lui faire espérer que le quatrième dompteur pourrait bien avoir le même sort.

Dans les derniers mois de Tannée 1873, on vit paraître aux Folies- Bergùres un dompteur nègre du nom de Delmonico, avec sept lions. Ses exercices formaient un étrange contraste avec le genre de représentations habituel de ce théâtre. Quoiqu'il fut assez neuf encore dans son métier, puisqu'il l'avait commencé depuis quelques mois seulement, Delmonico s'en tirait à merveille, quand, le 14 janvier 1875, il lui arriva un accident qui faillit avoir les suites les plus graves. Les sept lions étaient plus animés que de coutume, ils avaient leurs nerfs, et l'un d'eux, dans ses évolutions, mordit assez cruellement le dompteur au pouce de la main droite. Avec une rare présence d'esprit, bien nécessaire en pareil moment, celui-ci demanda un mouchoir et en enveloppa sa main, pour cacher la vue du sang aux féroces

animaux: il n'en continua pas moins ses exercices, mais au milieu d'un danger plus sérieux, car il faillit encore être atteint à la jambe par un des lions qu'il craignait le moins.

Delmonico passa ensuite en Allemagne, et le bruit de sa mort sanglante courut un moment les journaux. La nouvelle était si vraisemblable qu'elle parut naturellement vraie; elle ne l'était pas cependant, elle le sera peut-ôtre quelque jour. On en parlera pendant dix minutes. Ces cboses-là n'émeuvent que lorsqu'on les voit de ses propres yeux. — Ce n'est rien : c'est un dompteur mangé par ses botes. Que voulez- vous? chaque métier a ses désagréments.

Combien n'en avons-nous pas vu d'autres encore après lui, depuis TAmcTicain Cooper, qui travaillait au Cirque en 1874, jusqu'à Edward Williams, qu'un de ses lions a failli manger à l'Hippodrome en 1885; depuis Pezon, à lu mine rustique, jusqu'à Bidel, qui opère en frac à la française et qui a offert un jour à son public le nigoiit d'une jeune actrice des Variétés jiisque-là parliutement inconnue, M^^c Gliinassy, entrant avec lui dans la cage aux lions et conquérant ainsi du coup une célébrité qui se faisait trop attendre. Bidel a été lui-même renversé par ses fauves, qui lui furent dix-sept blessures, à la foire doNeuilly, au mois de juillet 1886. A peine en a-t-on parlé pendant vingt- quatre heures. Plus nous allons, plus les dompteui*s se multiplient. Cela devient presque un spectacle banal, et c'est à peine si Ion y prrte encore quelque attention. Il faut des prodiges d'audace et des bravades poussées, pour ainsi dire, jusqu'à la folie pour forcer la curiosité de la foule.

Un mot maintenant sur le personnel des ménageries en général, sur la façon dont il est recruté, puis dressé.

Il existe en Angleterre, en Hollande et en Belgique des marchands d'animaux féroces, comme sur les quais des marchands d'oiseaux. Ces négociants ont des commis voyageurs qui c font > les Indes- Orientales, l'Africiue, TAmérique du Sud, et achètent sur pied un crocodile, un éléphant ou un rhinocéros, comme un armateur achète du coton en tige ou du sucre en canne. Mais les ménageries d'Europe sont surtout alimentées par la foire qui se tient au jardin zoologique d'Anvers du 5 au 10 septembre. Les adjudications se font à la ci'iée, absolument comme à l'hôtel Drouot; seulement l'article se met rarement c en main y>.

Il paraît que la plupart des lions ne sont pas, comme on le croit généralement, dressés par les dompteurs qui les exhibent, mais élevés par des entraîneurs particuliers, qui, lorsqu'ils les ont mis en état d'exécuter un certain nombre d'exercices, les envoient en repré-

sen talion avec un employé spécial. Celui-ci répond de leur santé, et verse un cautionnement à cet effet. On ne dit pas si les compagnies d'assurance sur la vie assurent celles des dompteurs.

La principale école de lions, lisons- nous à ce propos dans un journal que nous reproduisons sous bénéfice d'inventaire, se trouve à Madrid, et le € maître de pension » y a amassé une fortune considérable. Il faut, en effet, pour élever avec succès ces aimables quadrupèdes, se trouver dans une ville où la viande soit à bon marché, et les taureaux tués aux corridas fournissent là-bas une nourriture coriace, mais abondante et peu chère.

Quoi qu'il en soit de ces renseignements, qui nous semblent, à vrai dire, un peu sujets à caution, rien ne donne plus l'idée de la supéi'iorité de l'homme que ces victoires qu'il remporte chaque jour, par la seule force de sa volonté, par le seul ascendant de sa supériorité intellectuelle et morale, par le seul rayonnement de son regard, sur les forces les plus aveugles et les plus terribles de la création. C'est l'àme victorieuse de la matière. Quel dommage qu'un pareil triomphe, si grand en soi, si significatif, si glorieux, soit devenu un exercice de baraque, un spectacle forain, un jeu de saltimbanque!

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