LIi VIEUX l'AIIIS
Batelière chantés par Regnard, qui avait justement sa maison par là, mais encore les cimes de Montmartre, avec leur groupe de moulins à vent, leurs deux églises et leur dôme, « perspective qui n'a pas sa pareille, » comme s'exprime l'Iiistorien de Paris, Sauvai.
Toutefois les anciens boulevards, à vingt pas desquels on ti-ouvail la campagne et que Lordaient presque sur toute la ligne de grands
Vue du Jeu de paui d'après une eslami
jardins du cùté de la ville, restèrent longtemps déserts et silencieux. Ce ne fut guère que vers le milieu du xviii'' siècle qu'ils commencèrent à prendre vraiment la physionomie d'une promenade publique. Les cafés, les théâtres et spectacles de tout genre, les boutiques de traiteurs avec leur musique, leurs bosquets illuminé's, leurs guirlandes de fleurs, donnent alors aux boulevards une animation particulière et y attirent la foule. « Je trouve le rempart cliarmant, dit vers cette date le clievalier d'un pioverbe de Oarmontelle, la Maison du boulevard. On n'a pas besoin de sortir pour voir tout Paris : il vient passer
tous les jours sous vos fenêtres. i> Et la comtesse est tout à fait de cet avis; seulement elle est gênée par les arbres, qui Tempêchent de bien voir, et elle voudrait les détruire.
A mesure que Paris s'étendait de l'autre côté, les boulevards prenaient ime importance plus grande, en devenant un centre de réunion pour les habitants des deux zones. Bientôt le commerce y suivit les spectacles, et de brillants magasins s'ouvrirent. En 1753, date importante dans leur histoire, le prévôt des marchands, M. de Barnage, y attira la foule par ses améliorations et ses embellissements. On arrosa quotidiennement la grande allée ; les allées latérales furent sablées et garnies de bancs de pierre. Aussi, comme dit la chanson:
Le marquis, le robin, le page
Y vont tous les jours A cheval ou dans Téquipage,
Comme Ton fait au Cours i .
Quelques années après, un ouvra,t(o curieux et peu connu décrit en termes piquants la physionomie des l)oulevards et la foule qui s'y pressait :
« Nous nous acheminâmes au rempart, où Ton nous avait promis de superbes monstruosités. I/affliience y était excessive, et les femmes y portaient un air de crainte. J'en vis trente animées de la peur d'être renversées ou de voir leurs carrosses réduits en morceaux. Les unes criaient, d'autres faisaient la grimace, et quelques-unes se ramassaient dans le fond de leurs voitures. Cependant elles paraissaient toutes jolies et se ressemblaient : Tœil n'avait pas le temps de fixer leurs traits. On ne voyait que des figures enluminées et des diamants. Elles avaient l'éclat d'un pastel sous une glace, et je conçus que la promenade devait s'accréditer, parce qu'il y avait beaucoup à gagner pour les laides.
c Nous nous promenâmes dans la contre-allée, sans pouvoir un instant décrire une ligne directe. Nous étions à chaque minute coudoyés rudement, et j'apprêtai à rire en tombant deux ou trois fois dans le fossé qui bordait l'avenue. Je commençais une phrase, et j'attendais un quart d'heure avant que mon camarade pût me rejoindre pour la finir. Nous ne parhons qu'en mots coupés. Au bout de deux heures, nous nous sentîmes harassés, moulus de corps et altérés par l'excès de la poussière que nous avions avalée. Nous déplorâmes l'em-
1 Chanêonnier hisloriqtie du xviii* siècle, publié par E. Raunié, t. VU , p. 224. — Journal de Barbier, 1753.
pire de la mode qui l'emportait sur la raison et la commodité, et nous nous promîmes bien de ne plus venir respirer un air élouiïant et chargé d'exhalaisons pestilentielles. Le bruit des bateleurs nous avait assourdis, la poudre nous avait aveut^lés et desséché le palais; notre odorat était gonflé de vapeurs sulTocantes... Iji lassitude nous invita à prendre des chaises, et nous attendîmes la nuit'. *
Tant qu'ils ne furent point pavés, c'est-à-dire jusque dans les commencements du règne de Louis XVI, ils furent, surtout les mercredis et les vendredis, une des promenades favorites des gens à équipages. Vers 1780, les boulevards du Nord, avec leurs parades extérieures,
['après i
L'Opéra à la Hd du xvjii< siècle, e pièce du cabinel des Estampes (topographie d
Paris, X-, 39).
avec Nicolet, avec les figures de Curtius, avec leurs clianteurs et leui's vielleuses, avec leur aspect de foire perpétuelle, étaient déjà une des plus grandes attractions de la capitale. » Les dimanches et les jeudis, écrivait Dulaure en 1780, sont le rendez-vous des plus jolies femmes de Paris; deux longues fdes de voilures, plus brillantes les unes que les autres, y forment un coup d'œil toujours nouveau". » Et M™" de Genlis, dans son Dictionnaire des éliqueties : <i Depuis le règne de Louis XV jusqu'à la Révolution, la promenade du bon air, le soir, durant les beaux jours de l'été, après l'Opéra, était les boulevards. On voyait là, dans de superbes voilures à sept glaces, les plus jolies femmes de la cour et de la ville, et toujours magnifiquement parées. Les voitures formaient deux longues files, allant gravement au petit pas; l'entre-deux des files était occupé par les jeunes
> L'eipril tl la chote , por Marchand et Desboulitiiers, 1767, in-18, ch. viii. î NouvtUe dficriplion de» curiotilit de Paria. — Voy. aussi Mercier, Tableau de Paris : le tptclacte de$ bouUoardt (1781 ); — Prud'liomme, àliroir de Paris , VI , iiiii.
LES B0ULF:VARDS 117
f^ens les plus élégants, qui s'y promenaient à pied, et par de jeunes bouquetières portant d^immenses corbeilles remplies des plus belles tleui^s de la saison. C'était un spectacle unique. j> Les carrosses non seulement marchaient au pas, mais s'arrêtaient même souvent, afin (le permettre la conversation, les invitations, les échanges de nouvelles.
Sous la Révolution, les boulevards furent encombrés de tentes de limonadiers, de larges auvents, de barrières placées devant les maisons pour les protéger contre les immondices et sans doute aussi contre les désordres de la rue. La suppression de ces annexes en fut prononcée par la Commune de Paris, dans la séance du 25 juillet 1793, sur Ta vis de Chaumelte et de Real, et malgré la vive opposition de plusieurs membres.
Après la Terreur, la réaction thermidoi-ionne commen(;a à rendre aux boulevards un peu de vie et d'éclat. Sous le Directoire, ils reprirent à peu près l'aspect qu'ils offraient sous le règne do Louis XV, mais avec les modifications amenées par le changement social. Les grands seigneurs d'autrefois étaient remplacés par les })arvenus ; avec tout autant de licence, les mœurs avaient plus de grossièreté; le luxe s'étalait avec plus d'ostentation et d'ariogance. Les rapports de police (le l'an IV signalent les propos et les murmures du peuple devant le faste scandaleux des équipages et des toilettes; ils ajoutent <iue le i)oulevard du Temple, en particulier, oHVait, comme le Palais-Égalité, le spectacle du plus hideux libertinage.
Les incroyables et merveilleux des deux sexes étal)lirent surtout leur centre de réunion dans la partie du boulevard qui s'étendait de la rue Drouot à la rue de la Chaussée-d'Antin, et (pi'on surnomma alors le Petit-Coblentz. Les larges cravates, les oreilles de chien, les breloques colossales, les gourdins noueux s'y croisaient avec les robes à la grecque et les toilettes transparentes; sur les six rangs de chaises de paille qui garnissaient les C()tés, on étalait des jambes chaussées de bas de soie aux fleurs de lis d'argent, et les épigrammes, les quolibets, les chansons contre Barras circulaient de groupe en groupe. Le Petit-Coblentz, comme on l'a dit, était un Paris dans Paris, <î la promenade des johes femmes, le camp du bon ton, la galerie de la mode, la protestation des élégantes, le rendez -vous des mécontents. j>
Mais le boulevard du Temple demande une monographie spéciale : il ne saurait être confondu avec les autres, car, dès l'origine, il eut son existence propre et sa physionomie à part, qu'il garda pendant plus d'un siècle, malgré des modifications diverses et même profondes.
Tous les Parisiens d'âge moyen et aussi une foule de provinciaux se rappellent très nettement encore l'aspect si pittoresque, si vivant et si caractéristique que présentait, jusqu'en septembre 1862, avant les démolitions et les remaniements qu'entraîna l'ouverture du boulevard du Prince- Eugène, ce coin grouillant de la grande ville. Tous les théâtres populaires semblaient s'y être donné rendez -vous; ils s'y suivaient à la file et parfois sans aucune interruption. A quelques pas en avant, le théâtre de la Porte-Saint-Martin et le vieil Ambigu semblaient ouvrir la marche. Puis venaient, les uns sur les autres, le théâtre Lyrique, le Cirque- Olympique, les Folies -Dramatiques, la Gaieté, les Funambules, les Délassements -Comiques, et, fermant le défilé, l'humble Petit- Lazari. Tous ces théâtres étaient situés sur le côté gauche du boulevard en venant de la Madeleine, sauf les Folies- Nouvelles, ou Déjazet, le seul qui se soit jamais élevé sur le flanc droit, à moins qu'on n'y veuille joindre la salle du physicien Robin. Au delà des Délassements, en mettant le pied sur le boulevard des Filles-du- Calvaire, on entrait brusquement dans la solitude.
Le boulevard du Temple était lui-même silencieux pendant le jour. Mais, dès que tombait le soir, toutes ses façades s'allumaient; des guirlandes de gaz éclairaient les inscriptions et les affiches gigantesques; des transparents lumineux dessinaient au-dessus des portes la principale scène du drame ou de la comédie ; par ses innombrables affluents débouchait une foule empressée; des queues immenses, d'où partaient des cris, des rires, des interpellations joviales, des réclamations, des bruits de dispute, s'allongeaient devant chaque théâtre, se recourbant en replis tortueux, s'embrouillant parfois les unes dans les autres, surveillées par les gardes municipaux et les sergents de ville. On entendait retentir de toutes parts la sonnette des marchands de coco, la voix grave ou aiguë, enrouée ou perçante des marchands de programmes, des marchands de lorgnettes, des marchands de limonade polonaise et de glace à deux liards le verre, des
marchandes d'oranges, de chaussons aux pommes et de sucre d'orge, des marchands de billets moins chers qu'au bureau. Puis tout s'engouffrait dans les salles. Ceux qui n'avaient pas trouvé place dans lune se repliaient sur la voisine, plutôt que de perdre leur soirée; les riches alimentaient les pauvres de leur superflu, et il s'établissait entre tous ces théâtres une sorte d'égalité de courant. Jusqu'après minuit, l'animation restait en permanence sur le large boulevard, entretenue par les curieux, les flâneurs, les ramasseurs de bouts de cigare, les acheteurs de contremarques, tous les petits industriels, parasites de l'art dramatique, vivant aux abords des théâtres, blottis à leur ombre; et sans cesse renouvelée sur quelque point par les biuyantes sorties des entr'actes, qui déchaînaient de nouveau la tempête des cris d'appel et des tintements de clochette.
Eh bien, ce spectacle unique en son genre, dont les curieux ne se lassaient pas, qu'on allait voir comme on fût allé visiter le Panorama ou la Lanterne magique, n'était rien, à ce qu'il paraît, auprès de celui que présentait l'ancien boulevard. Les regrets que nous éprouvons en pensant à ce boulevard de 18(30, les vieillards de 1860 les éprouvaient, eux aussi, en se remémorant celui de la Restauration; et pour les vieillards de la Restauration le boulevard du Temple était lui-même en décadence depuis la chute de l'ancien régime. J'ai connu, dans les premières années du second empire, un octogénaire dont les souvenirs d'enfance remontaient avec délices au boulevard de 1780, et qui me disait en parlant de celui de 1855 : « Ce n'est rien, rien, à côté de l'autre. Voilà celui qu'il fallait voir et que les splendeurs du Paris moderne n'ont jamais pu effacer de ma mémoire, d Qu'il confondit un peu, comme il arrive, le charme de ses souvenirs avec le charme de sa jeunesse envolée, c'est possible; mais il est certain que, parmi les boulevards du Nord, dont Paris s'engoua sous le règne de Louis XV, il n'en est i)as un dont il se soit plus épris alors, et que, dans la dernière moitié du siècle, il exerça une séduction et une fascination croissantes, qu'il est d'ailleurs facile de s'expliquer, d'après les récits et les descriptions des chroniqueurs.
En 1750, le boulevard du Temple est planté de cinq rangées d'arbres, et les bateleurs commencent à s'y montrer. Dès le mois de juin 1753, l'avocat Barbier écrit dans son Journal, en notant la vogue naissante des boulevards :
< Il y a principalement, les fôtes et dimanches, un concours étonnant de carrosses qui font cours en plusieurs files, depuis la porte Saint- Antoine jusqu'à celle du Pont- aux -Choux. Il y a aussi, dans cet espace, plusieurs cabarets et des loges de marionnettes; cela fait
sipectacle et pi-esquc foire. Et un grand monde à pied dans les contreallées. »
1^ faveur populaii'e restera désormais fidèle au boulevard du Temple: non pas seulement la faveur populaii-e, mais aussi celle du plus beau monde. < C'est aujoui'd'hui de (,'rand air, dit Grimm en 1754', d'aller, après souper, sur les boulevaids voir les marionnettes. » Il s'agit bien du nôtre, on le voit par ces derniei's mots. En un mot, le boulevard est la folie âv jour, comme le qualifient diverses
Le Pelil-Coblenlz. — Promenade du lioi.levor.l dus Italien^, en 1737. d'après une cslam|>e conwrvëo au musée Carnavalet. ( Poriereuille 28.]
brochures de la même date *. I^s ctrangei-s y couraient comme les Parisiens, qu'ils fussent de simples touristes ou des souverains tels que Joseph II. I^ 27 juin 1756, le Dauphin n'y résiste plus : il vient, avec la Daupliine et Mesdames de France, accompagné d'une suite de dix à douze carrosses, se promener sur les boulevards jusqu'à la maison d'eau, et s'amuse surtout de la quantité de boutiques, de loges, de cafés, do cabarets, de pâtisseries, bâtis sur les fossés de lu poite du Pont-aux-Clioux. Il y avait un monde infini, dit Barbier;
' Cortttpondance , cdil. Tournei * Critique tur la folie du jour boultvard (s, 1, n. d.), in-'i".
t II, p. 400.
-12.- La fotU
I Li promenade du
les voitures s'étaient rangées des deux colés le long des arbres, pour assister immobiles à la promenaiie du Dauphin.
La renommée des nouveaux boulevards avait dès lors re(,'u sa consécration. Rien de plus rate et de plus llatleur (|ue ces visites priricièi'es, en un temps surtout où lu cour ne quittait piesque jamais Vei-sailles, Les princesses Ironise et Sopliie n'étaient jiunais venues à Paris, quand, quelques années après, le 3 juillet I7ttl, elles i-enouvelèrent la pi-omenaiie du Dauphin, dont elles ne furent )ias moins
- En face des VBriét<'B e( des Panoram dapn^a les liibteaux de Par
charmées que lui. Dans un genre bien ddlérent, le très joli oiwi-acomique en vaudeville donné par Favarl en 1758, tout en prouvant à quel point les boulevards en j,'énéral et le boulevaid du Temple en particulier étaient déjà à la mode, ne lit qu'accroître encoi-e leur populanté.
Dès l'origine, les bateleurs, les saltimbanques, les acrobates, les montreursr d'animaux savants, de marionnettes, de cuiiosités, étaient accourus de toutes parts. En 1759 s'y installa le seul d'entre eux qui soit devenu célèbre en son genre, ce Nicolet dont le nom est resté légendaire.
Jean-Baptiste Nicolet fut le plus illustre de toute une dynastie. Il s'était déjà fait une réputation dans les foires avec ses marionnettes quand il vint s'établir au boulevard du Temple. Il y réalisa de si telles recettes, que, dès 17(î3, il était obligé de se déplacer et de s'agrandii', sans quitter, bien entendu, son cher boulevard. Ce théâtre
ne portait alors que le nom de son propriétaire-directeur. C'est ici Nicolet, lisait- on en lettres d'or sur le fronton de la loge. Et il n'en fallait pas davantage, car dès le début Nicolet avait habitué son public à le voir aller de plus fort en plus fort. A ses marionnettes ne tardèrent pas à se joindre des acteurs en chair et en os. Cette troupe hétéroclite jouait pêle-mêle des ouvrages de tous les genres, farces, pièces italiennes, vaudevilles, où Ton parlait, où Ton chantait, où Ton dansait; on y joignait des tours de force et d'adresse, des exercices sur la corde, des sauts périlleux. Bref, c'était, dans cette première période, un salmigondis des spectacles les plus divers.
Mais, en 1772, Louis XV, à force d'entendre parler de Nicolet, témoigna le désir de voir une de ses représentations, et le baladin, mandé à Ghoisy, s'évertua si bien à divertir le monarque blasé, qu'il obtint l'autorisation d'appeler désormais son théâtre les Grands Dansetirs du roi. Ce fut la seconde période. Pour répondre à ce titre pompeux, il perfectionna et régularisa son spectacle, choisit mieux ses acteurs, les habilla plus proprement, eut de jolis décors, reçut des pièces et pantomimes faites avec soin, qu'il s'étudiait à varier et qu'il renouvelait souvent*. C'est précisément à partir du moment où le spectable de Nicolet s'appela les Grands Danseurs du roi qu'on n'y dansa plus, ou du moins que la danse n'y fut plus qu'un accessoire. En 1792, il prit le nom de théâtre de la Gaieté : c'était sa troisième évolution.
Son rival le plus fameux et le plus redoutable au boulevard fut Audinot, ancien acteur de l'Opéra- Comique et de la Comédie italienne. Comme Nicolet, Audinot avait débuté à la foire par un spectacle de marionnettes; il n'y avait paru qu'une fois, en 1769, mais il avait si complètement réussi du premier coup, qu'il eut tout de suite l'idée d'aller s'établir au rempart. Dès le mois de juillet de la même année, 1q futur Ambigu -Comique s'élevait dans le voisinage de la future Gaieté. Les comédiens de bois n'eurent pas un succès moindre sur le boulevard qu'à la foire Saint- Germain, et bientôt la petite salle d'Audinot devint un vrai théâtre, avec une troupe d'enfants, parmi lesquels brillait sa propre fille. Il fit graver au frontispice de son théâtre cette devise latine en calembour : Sicut infantes audi nos, qu'il était bien capable d'avoir trouvée lui-même, car c'était un lettré. On lui doit plusieurs pièces et un opéra-comique.
Nicolet avait un singe savant; Audinot eut le sien aussi. Nicolet avait Taconnet, le roi des savetiers; Audinot eut l'arlequin Bordier,
rival de Tillustre Janot*, qui voulut, sous la Révolution, mais un peu trop tôt, s'élever jusqu'aux rôles tragiques et s'en trouva mal. Nicolet avait joué à Ghoisy devant le roi et la du Barry; Audinot y joua également et charma la favorite. Le succès de ses représentations sur le boulevard balança aussitôt, et même dépassa souvent celui de son voisin. C'était d'ailleurs un succès d'un autre genre, moins exclusivement populaire. Il attirait d'abord un public spécial, dont Delille a parlé dans un vers souvent cité :
Chez Audinot Penfance attire la vieillesse.
Puis il s'adressait à des fournisseurs connus, et il donnait volontiers (les pièces hardies et satiriques, qui, surtout jouées par des enfants, offraient le ragoût d'une curiosité piquante à cette société blasée et désœuvrée. Grands seigneurs et grandes dames faisaient la partie d'aller s'encanailler chez Audinot, comme aux bals de la Nouvelle- France.
Le cours d'une telle prospérité ne pouvait manquer d'être interrompu par de nombreuses ti'avei'ses. Un jour, la Comédie-Française se plaignait de ces incursions sur un domaine qui lui était réservé, et obtenait qu'on le réduisit à la bouirounerie et à la parade. Une autre fois, c'est l'Opéra désert qui s'élève contre ses usurpations, lui fait interdire le chant ainsi que la danse, et rogner la moitié de son orchestre. Puis, c'est quelque riche particulier, quelque puissant du jour, furieux d'une boutade, d'une épigramme qu'il croit dirigée contre lui ou quelqu'un des siens, qui jure de faire périr Audinot sous le bâton. Ou bien encore c'est l'archevêque de Paris qui réclame contre l'audace avec laquelle cet histrion a osé mettre sur la scène les cérémonies et les habits sacerdotaux. Audinot se débat, plaide, écrit des mémoires. Il n'était point d'un tempérament à se laisser faire. Il paraît même avoir eu un caractère processif et batailleur. En 1784, quand un arrêt du conseil d'État attribua le privilège des spectacles forains à l'Académie royale de musique, avec le droit d'en concéder le bail et le privilège à qui elle voudrait, moyennant une redevance, Nicolet, souple et adroit, se tira de ce mauvais pas à force d'argent ; mais Audinot ne voulut point se soumettre : il publia notes sur notes, mémoires sur mémoires, disputa le terrain pied à pied; et lorsqu'il eut été évincé, le l^r janvier 1785, il continua ardemment la lutte contre ses adversaires et ses spoliateurs. Les brocimres
> Volange, dil Janot, sMl n^était pas précisément sur le boulevard du Temple, attirait du moins la foule tout près de là , au coin de la rue de Bondy.
OU les articles violents échangés alors entre Nicolet, de TEcluse, directeur des Variétés amusantes, Audinot, Parisau, Tun de ses anciens fournisseurs, directeur des élèves de TOpéra, et son souffleur Gabiot de Salins, furent un des amusements de la curiosité publique*. Enfin, après avoir lutté et plaidé tant qu'il put, il dut passer sous les fourches caudines et se soumettre aux conditions qu'on lui imposait afin de rentrer en possession de TAmbigu (octobre 1785), qu'il quitta deux ans après pour prendre sa retraite*.
Nous venons de nommer le sieur de TÉcluse (cju'on écrit aussi Léchise). Il avait eu une vie plus accidentée encore que celle de Nicolet et d'Audinot. Ancien acteur de TOpéra- Comique, il s etiiit fait dentiste après la fermeture de son théâtre en 1745, était allé i Ferney soigner M™o Denis, en même temps qu'il donnait des leçons de déclamation à M"c Corneille, ce qui lui a valu d'occuper une place dans la correspondance de Voltaire et dans sa polémique avec Fréron ; s'éUiit étabU à Genève et avait même eu l'honneur d'être nommé chirurgien-dentiste du roi de Pologne. En 1775, déjà âgé de soixantequatre ans, il sollicita et obtint l'autorisation de fonder, auprès de l'Ambigu, le Spectacle du sieur de V Écluse, qui devint ensuite les Variétés amusantes ^, nom |)orté d'ailleurs par quantité d'autres théâtres. C'était un coméchen d'un grand talent, mais il manquait de fonds et ne put soutenir son entreprise. Il fit faillite, et dut abandonner à deux danseurs de rOi)éra la salle des Variétés, qui fut démolie en 17&4.
Le 7 janvier 1779, un ancien danseur de l'Opéra, Abraham, et un ancien acteur de province, Tissier, fondèrent sur le boulevard du Temple, vis-à-vis de la rue Chariot, le théâtre des Élèves de l'Opéra. Ils obtinrent d'abord un vif succès, grâce à une tragédie pantomime, la Jérusalem délivrée, qui mettait en scène une multitude de personnages, avec force marches militaires, combats, changements à vue, de belles décorations, de riches costumes et une musique agréable. La salle était charmante, et l'entreprise semblait sûre de l'avenir. Quatrevingts jeunes gens des deux sexes composaient le personnel de ce théâtre, qui annonçait la prétention de former des élèves chantants et dansants pour l'Académie royale de musique. Mais l'argent faisait défaut pour monter des pièces nouvelles, et le public ne tarda pas à se lasser de voir toujours la même chose. Au bout de quelques mois,
* Voir les Mémoires secrets , mai 1785.
' Sur Nicolet et Audinot, voir Campardon , les Spectacles de la foire, 2 vol. in-8\ 3 M. Campardon dit en 1778 et à la foire Saint- Laurent; je m'en rapporte aux Mémoires secrets , qui sont contemporains. Voir à la date du 21 mai 1785.
LES BOULEVARDS i2o
Abraham et Tissier furent contraints de céder leur privilège à Paris:ui, qui se remua beaucoup et ne fut pas plus heureux. Traqué par ses créanciers, après avoir déployé des prodiges de stratégie pour leur échapper, il dut fermer son spectacle en septembre 1780. Dès loi^, la malheureuse salle passa par les péripéties les plus diverses sans pouvoir se relever. On vit s'y succéder coup sur coup les Jeux pythiques, les Beaujolais, chassés du Palais -Royal par le privilège accordé à la Montansier, le Lycée dramatique, qui vivait au jour le jour et en était venu à ne plus jouer qu'une ou deux fois la semaine. Enfin l'arlequin Lazari s'y fixa en 1792 et en releva la fortune.
Le Spectacle des associés fut fondé en 1774 par le sieur Beau visage, et un ancien arlequin du même théâtre, Gabriel Salle. On y jouait (les drames et des tragédies de façon à faire pouffer de rire. S'il faut en croire les méchants propos du Chroniqueur désœuvré, d'ailleurs très sujet à caution, les acteurs étaient recrutés parmi des commissionnaires, et la salle n'était remplie que par la canaille. Vienne, dit Visage ou Beau visage, sans doute à cause de son extrême laideur, avait été d'abord aboyeur chez Nicolet. Puis il se fit grimacier, et débuta sur une chaise, <r à la générosité de l'auditoire ». Peu à peu il joignit à ses grimaces un jeu de marionnettes, qu'il remplaça ensuite par des acteurs, et enfin, son ambition croissant toujours, il finit par jouer la tragédie au théâtre qu'il avait fondé et dont il était le directeur.
Le dernier théâtre proprement dit dont nous ayons à parler est celui des Délassements- Comiques, cpii s'ouvrit en 1785, à coté de Fhôtel Foulon, à peu près sur l'emplacement occui)é depuis par le Tliéàtre Historique et le Théâtre Lyrique. Il avait pour fondateur un original, auteur et comédien à la fois, très actif, très intrigant, peu scrupuleux, Plancher-Valcour. Après un incendie qui avait dévoré la salle encore toute neuve, les Délassements, reconstruits, prirent un tel essor, grâce à la remuante habileté de leur directeur, que les I^Tands théâtres, jaloux, lui firent intimer l'ordre par le lieutenant de police de ne représenter que la pantomime, de n'avoir jamais i)lus de trois acteurs en scène, et de jouer derrière une gaze. Mais Plancher- Valcour parvint à éluder quelques-unes de ces pi'oliibitioiis, que la Révolution allait bientôt mettre à néant.
Par leurs parades, leurs annonces, leurs crieurs, ces théâtres faisaient presque autant de bruit au dehors qu'au dedans, et amusaient le pul)lic gratuit de la rue non moins que le public payant. Parfois le directeur lui-même joignait ses invitations à celles de l'aboyeur. « Entrez, Messieurs, Mesdames, criait Salle. Grande représentation extra-
ordinaire! Pm-enez vos billets. Le Grand festin de Pierre, ou l'Athée foxtdroyê, sera joué ce soir par M. Constantin, premier sujet, avec toute sa garde-robe... Faites voir l'habit du premier acte. Entrez! entrez ! M. Constantin changera douze fois de costume. Il enlèvera la fille du Commandeur avec une veste à brandebourgs et sera foudroyé avec un babit à paillettes*, d
Les théâtres avaient naturellement entraîné les cafés à leur suite. Le boulevard du Temple en était rempli, et beaucoup de ces cafés
Lm politiques au café Turo, d'après une pièce conaervâe au muBée GantaTalel.
étaient eux-mêmes des spectacles, des concerts, qui avaient leur scène, leur orchestre, leur troupe et leur répertoire. Citons péie-mêle les cafés et restaurants Bancelin, le Cadran bleu, Henneveu, Gaussin, Sirgent, Yon, Goddet, Alexandre, Armand, Crété, l'Hôtel de Navarre, le jeu de paume de Cliorier, où les habitués de Nicoiet allaient jouer aux cartes et au billard, et bien d'autres encore, sur lesquels l'^spion du boulevard du Temple nous a prodigué les détails les moins édifiants.
Tout en prenant de l'orgeat ou de l'eau-de-vie, de l'eau d'or, de l'eau de Barbade, du punch, quelque liqueur des îles, du café, du ratafia, de la bière avec des écbaudés, des meringues ou des maca-
' Brazier, Chronique du pelilt thiâlret. Lu Cent et un . I. IX , te bouievard du TempU.
rons. les habitués partageaient leur attention distraite et bruyante entre le spectacle de l'estrade et le spectacle de lu rue, entre la musique criarde et glapissante de l'orchestre et celle des vielleuses, qui poursuiraient les clients jusque dans les salles des cafés ou des traiteurs, et circulaient sans cesse à travers les tables.
Le café Turc mérite une mention toute spéciale parmi ces établissements. C'était le plus vaste et le plus beau du boulevard, celui où
Le» chanteur» du boulevard.
Seine populaire, d'après uae pièce conservée au mu«ée Carnavalet.
l'on était le mieux servi. Il était renommé pour ses glaces excellentes. On y pouvait promener ses rêveries à travei-s deux jardins charmants, causer politique ou nouvelles du jour avec quelque bon vieux rentier du Marais assis sur un banc, jouer aux échecs, aux dominos, aux (lames sur une table du café, ou bien à la toupie, au tonneau, à la balançoire sous les frais ombrages.
Ah! le merveilleux spectacle que pi-ésenlait à certiiincs heures du jour, depuis les dernières années de Louis W jusqu'à la Révolution, surtout le jeudi, jour à la mode, le beau boulevard, comme on aimait à l'appeler, comme l'appelle sans cesse Restif de la Bretonne ! C'est son époque la plus populaire, la plus bruyante, mais hélas! aussi,
la i»lus licencieuse. Entre deux triples rangées «le chaises remplies par (les officiers, «les robins, des (<enlils)ionimes, «les financiei's, de petits maîtres, des abbés, de belles curieuses étalant toutes les fantaisies de la mode, fort occup«%s à regai-der et à se laisser voir, et même, à l'endroit du café Turc, par de vieilles femmes du Marais, aux joues plaquées de rouRe, quel louibillon de chevaux, de livrées, d'équipages, — cabriolets, diables, culs - de - singe , désobligeantes, dormeuses, vis-à-vis, saliots, gondoles, allemandes, que sais-je
italienB sur le boulevard, d'sprès lu TtAleaux de Parti, de Mariât.
encore! Les voilures vont et viennent, ou stationnent le long des allées, et des jeunes gens à cheval cumcolent autour d'elles. On se lorgne, on se salue, on s'appelle, on glose les uns sur les autres, tandis que les chanteuses du café Gaussin glapissent d'une voix fausse, que les paradeurs allument le public par leurs grimaces et leurs plaisaiiteri(« salées, que de toutes parts i"ctenlissent les appels des alioyeurs, de la grosse caisse, des tambours et des trompettes, la vielle ou le trianj-le des Savoyards à muim«itte dansant devant les tîibles en plein air, la llùte et le titmbourin des Catalans faisant sauter leurs marionnetles, et la gamme étourdissante des marchandes de plaisirs et des petites marchandes de nougat, des inerciei's et cUnquaUUers ambulants, des bouquetirres, des clianteurs de complaintes et de couplets grivois.
En dehors des quatre ou cinq tliéàti-es que nous avons cités, les seuls qui existassent sur le lunilevard du Temple avant la -Révolution ,
jusqiia ce que la loi de 1791 eut proclamé la liberté de Tindustrie dramatique, il faut tout au moins tirer de la cohue anonyme des innombmbles spectacles qui donnaient tant d'animation et de gaieté populaires au boulevard, le fameux Curtius, avec son cabinet de ligures de cire, et le non moins illustre Comus, prédécesseur de Rubert Houdin et grand -pure d'une célébrité d'un tout autre genre, M. Ledru-Rollin *. Mais autour d'eux comment essayer d'énumérer les équilibristes, les puces et les chiens savants, les animaux féroces, les nains, les géants, les femmes colosses et les femmes sauvages, les hercules, les tireurs de cartes, les faiseurs de tours, les avaleurs «letoupe enllammée, les marionnettes, les monstres, les plnMiomènes et les curiosités de toute sorte?
Sur ce per[)étuel cliamp de foire se succédaient sans interruption les variétés innombrables de baladins et d'escamoteurs, cette nmltilinle de saltimbanques de tout genre, croqués un peu plus lard au passage par l'alerte crayon de Caile Venuît, de Boilly et de Duplessis- Bcrtaux. On y voyait des Indiens rouges de la ti'ibu des grands Osages, •les singes, des chiens tondus et peints de façon à passer pour des animaux extraordinaires; des honunes squelettes, comme cet Ambroise Seurat qui doima le spectaide d(î sa maigi'eur })hénoménale un peu après 1830; des gens qui avalaient des serpents, des cailloux, (les fourchettes; des enfants qui buvaient de l'huile bouillafite on qui marchaient sur des barres de fer rouge.
D'un bout à l'autre se pressaient des équilibristes, tireurs de cartes, astrologues et astronomes, physiciens en plein vent, faisant tourner (les machines électriques et donnant le choc pour deux sous, mon- Imnt des chambres noires ou des télesc()i)es miraculeux qui laissaient parfaitement voir tout objet i)lai'(; à leur extrémité, même lorsqu'on les bouchait par un chapeau ou une planche. Oà et là, parmi ces saltimbanques scientiliques, se glissait un montreur de microscope, essayant par tous les moyens possibles d'allumer la curiosité (lu cercle de populace dont il était entouré, (r Messieurs, disait-il, qu'un d'entre vous veuille bien me conOer un insecte, si petit qu'il soit, et pour un sou je vous le ferai voir aussi gros que mon poing. j> Par malheur pour le pauvre industriel, l'insecte se trouvait toujours dans son auditoire beaucoui) plus vite que le sou *.
I^s grimaciers y abondaient aussi, et avec la même résolution que» nous venons de mentionner l'homme à l'insecte, nous n'hésiterons
1 Voir nos chapitres vu et vin.
- Pujoulx, Paris à h fin du xviir siècle, 1801 , iu-S», p. 3'i. — Paris as il was and as it »«, 1803, Ulter \\y\l, p. 315.
pas à nous arrêter un moment devant le plus fameux de ces artistes du boulevard. Dugazon se vantait d'avoir trouvé quarante manières de remuer le nez ; rien qu'en chantant un couplet de la Belle Bourbonnaise, sa complainte de prédilection, un autre grimacier du boulevard du Temple remuait de cinquante façons au moins son nez énorme, chargé de gigantesques besicles de carton sans verre, qui se balançaient éperdument en zigzags tumultueux, avec un grand bruit de grelots. I^s gesticulations extravagantes, exclamations, rires et larmes , petits cris , gloussements , gémissements , se succédaient comme la grêle, en guise d'accompagnement harmonique aux décompositions les plus effroyables et les plus réjouissantes du faciès, aux dislocations les plus baroques de tout le corps. Ce grimacier camard était tout un poème à lui seul, et il avait élevé sa profession à un point qu'on atteindra peut-être encore, — car les ressources de l'art sont infinies, — mais qu'on ne dépassera certainement jamais. Il s'appelait Val-Souani, dit l'Italien. Son costume était une merveille de fantaisie : pantalon rose, souliers jaunes à larges bouffettes, veste de soie à gros boutons comme celle de Pierrot, perruque de filasse bouclée, bâton orné d'une vessie dont il se servait en guise de violon. 11 désoi)ila la rate des bons Parisiens jusqu'au commencement du premier Empire, et après sa mort il eut un successeur digne de lui qui charma longtemps les habitués de Tivoli, et que le gouvernement impérial n'oubliait jamais d'inscrire dans le programme des léjouissances publiques *.
A. de Saint- Aubin nous a donné deux vues du boulevard à sa belle époque, qui en disent i)lus que des pages de description*. C'était un jmndœmonium divertissant, comme l'appelait Delille, qui, deveim vieux et presque aveugle, demandait encore à y être conduit, assurant qu'il devinerait et saurait reconstituer tout le spectacle rien qu'en entendant les inflexions de voix, et que, si ses yeux lui faisiiient défaut, il verrait par ses oreilles.
Tous les mondes se mêlaient sans cesse en un courant bariolé, sur ce boulevard essentiellement populaire et pourtant fréquenté avec prédilection par l'aristocratie. On y organisa des courses de traîneaux
* Af usée de la caricature. — Gouriet, l. Il, p. 82 el suiv. D'après Mercier, ayant de devenir représentant du peuple el do jouer lo rôle que Ton sait sous la Révolution, Poullier avait été non seulement « joueur de gobelets et stentor de spectacles forains », mais encore « acteur chez le Grimacier »,
> Voir sa Promenade des remparts de Paris et ses Portraits à la mode. Voir aussi, pour le tableau général du boulevard du Temple, la Folie du jour, déjà citée; la Soirée des boulevards, de Favart; Mercier, Restif, passim; Brazier, dans le tome IX des Cent et un et dans sa Chronique des petits théâtres; M™» Vigée- Lebrun, Mémoires, lettre III.
pendant le rude liiver de 1777. Quelciuos années après, Cayliostro venait demeurer à sa porte. On y rencontrait les hommes de lettres et les philosophes à coté des grands seigneurs et des comédiens : Yanloo entre Palissot et Linguet, Condorcet auprès de Villette et de Dazincoui't, Lauraguais et Turgot, Grandménil et d'Argenson, Ducis et (le Machault, Houdon et Maurepas, MontgoHîer et Mesmer, Lavoisieret Cagliostro. Frankhn iapi^elait le club des Quatre-Naliuns. (îrimod (le la Reyniùre disait à Didei'ol, en i)arcoui'anl avec ct»t amateur delà rue le boulevard du Tem|)le : <c Je crois Wûro h» \v\'o bizarie de deux échantillons coui^'s en |)lein drap dans la socuHé [>arisienne pour liahiller un polichinelle. » Et M"^^ de Pompadour au duc «le (Uioiseul, qui l'avait enlraniée vers les mêmes panig(*s : <i 11 scndd(^ (pu^ la cour el la ville se soient donné le mol i)Our renverser la cloison '. »
A ce point de vue, le boulevaid du Tem[)le, (pii l'eût cru! était •'omme un syndK)le*el un symptôme^ de* la dévolution [uinhaine.
Le décret de 1701 sui* la lib(M't(' des théâtres doubla ou tripla pres(pu» immédiatement le nombre» dt^s spectacles. (le lut tout d'îibord une folie, un délire. Quelques mois îiprès le décret , la connnunc* d(^ Paris n'avait pas reçu moins de soixante-dix -huit soumissions de thiNUres. Ces projets, courus dans relVervesccnce de la première h(»uie, furent loin d'aboutir tous. 11 fallut en rabat! le dès cpi'il s'agit de les mettre à exécution. Mais Paris n'en comi)ta |)as moins un moment trente-cin(| théâtres en 1791, et plus tard ceux-ci s'élevèrent à près d'une cinquantaine. Le boulevai'd du Temple en eut pour sa [)art cinq ou six nouveaux : les Elèves de Tluilie, les Pelits Comédiens français, le Théâtre Minerve, les cafés (lodet et de la Victoire, où l'on jouait la cométlie, sans parler des marionnettes, des curiosités, des spectacles de tout genre. Mais îuicun de ces nouveaux établissements n'arriva à la réputation des |)remiers.
Au lendemain de la |)rise de la Pastille, Plancher-Valcour, directeur (les Délassements-Comiques, déchira en pleine représentation, au cri de: Vive la liberié ! le rideau de gaze qu'il avait été condamné à interposer entre le public et ses acteurs. Ce bizarre personnage, pi'ét à toutes les besognes, auteur et comédien en même temps que direc-
' Ch. Maurice, Feu le boulevard du Temple, in -8", 1863.
teur, qui allait , sous le nom d'Aristide Valcour , remplir de ses élucubrations en prose et en vers le Journal de la Montagne, où il rédigeait spécialement les séances des Jacobins, puis devenir juge de paix sous le Directoire , pour rentrer ensuite au théâtre , a écrit un grand nombre de sans-culottides , dont Tune des plus connues est le Vous et le Toi. Mais, dès 1792, il avait laissé à un nommé Colon la direction de son spectacle. Les Délassements -Comiques firent tout leur possible pour lutter contre les troubles du temps. L'escamoteur Perrin y alternait avec la Constitution villageoise et autres vaudevilles patriotiques ; mais les affaires n'étaient pas brillantes. Deharme les releva, et Ton y vit alors des acteurs qui s'appelaient Joanny et Potier '.
A la Gaieté, Nicolet s'était empressé, lui aussi, de se mettre au I)as, ce qui ne l'empêcha point d'être arrêté en janvier 1794, comme coupable d'avoir fait jouer un ouvrage obscène *. C'était le moment où la Révolution décrétait les bonnes mœurs et mettait la vertu à l'ordre du jour. En dehors de ses pièces patriotiques, Nicolet avait profité de la liberté des théâtres pour jouer des comédies de Molière, qui enthousiasmaient tellement le pubhc, qu'il lui arriva plus d'une fois d'en réclamer à grands cris l'auteur. En 1795, il céda son entreprise au factotum Ribier, dont l'activité dévorante était proverbiale, et qui la garda jusqu'en 1798, où elle revint à la veuve de Nicolet. Il avait changé le nom de la Gaieté pour l'appeler Théâtre d'émulation, et il y avait fait jouer des pièces comme le Moine, les Pénitents noirs, le Mariage du Capucin.
A l'Ambigu, on donnait la Journée de Varennes, ou le Maître de poste de Sainte-Menehould , avec exhibition de Drouet et de son compagnon Guillaume, annoncés sur les affiches; Dorothée, grande pantomime où se déroulait une procession magnifique, avec prêtres en aube, chantres en chape, évêques, cardinaux, enfants de chœur, religieuses, chasses, croix, bannières et tous les signes de la reUgion défilant au milieu des cris, des rires, des huées, préparant ainsi le peuple aux mascarades du culte de la Raison ; enfin, pour nous borner là, le Gâteau des Tyrans, ou le Hasard distributeur des couronnes, dont le titre suffit à indiquer la nature.
Le théâtre des Associés devint d'abord le Théâtre patriotique, et fit tous ses efforts pour justifier ce titre. Puis il s'appela le Théâtre sans prétention , sous l'administration du brave père* Prévôt, qui était à la fois directeur, acteur, régisseur, souffleur, décorateur, buraliste, lampiste, machiniste, etc.
* Brazier, Chroniqite des petits théâtres, édil. Rouveyre, l. I, p. 108 et suiv. > De Goncourt, Société sotM la Révolution, in-12, p. 234.
L ancien théâtre des Élèves de V Opéra, devenu les Variétés amusantes et le Théâtre de Lazari, donnait la Liberté des Nègres et les Brigands de la Vendée , la Noblesse au village, V Ombre de J.-J. Rousseau, la Mort de Saint- Far geau, Y Ami du Peuple ou la Mort de Marat, les Déserteurs prussiens, le ballet-pantomime des Sans- Culottes, etc. Mais on se perd alors dans les théâtres des Variétés amusantes. Il y en a partout. La plupart ne durent qu'un moment et sont aussitôt remplacés par un autre du même nom. Quand Gaillard et Dorfeuille eurent acheté le spectacle du sieur de l'Ecluse, ils le transportèrent d'abofd au Jardin de la Révolution, c'est-à-dire à l'ex- Palais- Royal, sous le titre de Variélés amusantes. Monvel, étant venu se joindre à eux, en éleva le répertoire et leur lit concevoir l'idée d'une spéculation plus vaste. Ils bâtirent donc le théâtre de la rue Richelieu, qui s'appela d'abord Théâtre du Palais- Royal ; puis, quand les comédiens émigrés du théâtre de la Nation s'y furent réunis. Théâtre français de la rue Richelieu , enlin Théâtre de la République, Ainsi le bouffon l'Écluse, ancien dentiste, pourrait, jusqu'à un certain point, revendiquer pour son spectacle l'honneur d'avoir été, de métamorphose en métamorphose et de migration en migration, la souche de la Comédie- Française actuelle.
Toute cette histoire est d'ailleurs fort embrouillée. Pendant que le grimacier l'Ecluse s'en allait au Palais-Royal, puis à la iHie Richelieu dans la personne de ses successeurs et de ses acquéreurs Gaillard et Dorfeuille, son ancienne salle de la rue de Bondy, démolie d'abord et remplacée par une manufacture de papier, était rebâtie sous le titre de Théâtre français comique et lyrique, qui devait s'appeler plus tard le Théâtre des jeunes artistes. C'est là que Beffroy de Reigny, plus connu sous le nom de Cousin Jacijues, fit jouer en 1790, avec un succès prodigieux, Nicodème dans la lune, ou la Révolution pacifique, une des plus jolies et des plus ingénieuses pièces de circonstance, une des plus modérées aussi que les événements d'alors aient produites.
Dans la seule année 1793, le Lycée des Arts, ancien Cirque, représentait coup sur coup le Café des Patriotes, V École du républicain, y Échappé de Lyon, la Prise de Toulon, la Tigresse du Nord, le Mariage aux frais de la nation, V Histoire du genre humain, grande pantomime nationale et civique; que sais-je encore*?
Si nous voulions pousser jusqu'au théâtre du Marais, dans le voisinage, nous y rencontrerions un des plus grands succès de l'époque, Robert chef de brigands , où la Martelière avait mis en scène d'hé-
* Les Spectacles de Paris, année 171) i. Suite de la 43» partie.
roïques bandits, redresseurs de torts, frappant comme des justiciers des hommes pervers épargnés par le glaive de la loi.
Indépendamment de leurs propres pièces, les théâtres du boulevard étaient parfois autorisés par d'autres, et spécialement par le théâtre du Vaudeville ou des Italiens, à leur emprunter celles qui avaient eu de grands succès chez eux, afin de mieux répandre parmi le peuple les sentiments patriotiques. « C'est ainsi, dit Brazier, que j'ai vu représenter à l'Ambigu et aux Délassements V Heureuse Décade, la Nourrice républicaine, Encore un curé, la Fêle de VÉgalilé. » Tous les théâtres étaient des instruments de proi)agande et se faisaient les porte-voix de la Révolution. Les sans -culottes se pressaient naturellement de préférence dans les théâtres populaires du boulevard du Temple, qu'échauffait encore le voisinage de la Bastille et du faubourg Antoine.
Beaucoup d'acteurs et d'auteurs du boulevard, comme Plancher- Valcour, Cammaille Saint-Aubin , Gassier Saint-Amand , se remuèrent pour s'attribuer une importance politique. Brazier raconte que, dans une fête patriotique en 1794, il vit le petit Moreau, véritable nain, haut de quatre pieds, qui avait joué à TAmbigu, puis aux Jeunes- Artistes, descendre le faubourg Saint- Martin, habillé à la romaine, en escortant avec une gravité et une importance risibles une Raison qui le dépassait de toute la tète et de la moitié du buste.
Mais, après le 9 thermidor, le boulevard du Temple ne fut pas moins prompt à la palinodie. Sur toute la ligne ce fut une grande émulation pour insulter les idoles qu'on avait adorées, culbuter les bustes de Marat et de Lepellelier. De même que jadis on y chantait le Ça ira et la Carmagnole, on exigeait maintenant des acteurs que, chaque soir, ils chantassent le Réveil du peuple. Au théâtre des Jeunes -Artistes, Mar tainville , qui du moins n'avait pas attendu qu'il n'y eût plus de danger pour attaquer les terroristes, donnait, en 1797, les Assemblées primaires, où les Jacobins étaient fort maltraités, et faisait placarder à la porte du théâtre et dans les rues un récit gouailleur de sa conversation avec le citoyen Limodin, secrétaire de la police, qui l'avait mandé après la représentation pour lui faire retirer sa pièce \
L'Ambigu raillait les parvenus, les enrichis de l'agiotage, les poissardes qui avaient pris la place des grandes dames d'autrefois en disant avec orgueil : « C'est nous maintenant qui sont les princesses, i dans if"** Angot au sérail de Constantinople , qui fut le plus éclatant succès du tliéàtre de la Révolution, avec Nicodème dans la lune et Robert chef de brigands.
> Th. Muret, Hisl. par le ihidlre, t. I, 160.
Le 5 vendémiaire an YII, les Délassements- Comiques offrirent au public un spectacle dont la composition peut passer pour un admirable résumé de la période révolutionnaire: la Souveraineté du peuple, comédie, suivie des Horreurs de la misère, drame, et de la Débâcle, parade mêlée de couplets : « Si le hasard seul a présidé à cette affiche, dit Brazier, admirons le hasard; si c'est une plaisanterie faite à plaisir, avouons qu'elle est d'autant plus sanglante que l'autorité n'aurait jamais osé s en apercevoir. i> Là, conmie à Feydeau, on se battait au parterre; les sifflets luttiiiont de leur mieux contre les applaudissements, et la jeunesse dorée, les jeunes gens à collet vert et à cadenettes rossaient les jacobins, sans préjudice des coups d'épée (pfon échangeait parfois le lendemain.
Les cafés avaient subi les mêmes métamorphoses et passé par les mêmes vicissitudes que les théâtres. Chacun d'eux, sans pouvoir rivaliser avec les cafés politiques du Palais-Royal, est devenu un forum où Ion s'égosille, où l'on casse la vaisselle, où l'on échange des coups de poing et des coups de canne. Les patriotes trônent au café Gibet, porte Saint-Antoine, et au café du grand Guillaume. Le café Turc se ruine à force de faire crédit à ses habitués jacobins, qu'il n'ose mettre à la porte, et le café Chinois recueille son héritage. Phisieurs, comme le café des Arts, essayent de faire diversion aux querelles intestines et d'imposer silence aux braillards en établissant des scènes. Le chansonnier Déduit, Orphée du ruisseau , donne au café Yon un Nicodèmc dans le soleil, en concurrence avec la pièce du Cousin Jacipies.
Au café Godet, le propriétaire, capitaine de la garde nationale, offre eu lui un mélange intime du limonadiei' et du patriote, sans que l'un uuise à l'autre: a Capitaine, lui crient les consommateurs, viens essuyer la table. Capitaine, apporte -nous un verre de rogomme. i> Et le bruit des discussions entre fayetlistes et maratistes, des querelles, des batteries, les cris des marchands d'oubliés et des bouquetières, le grincement des vielles, les hurlements des vendeurs de canards, la mélopée des chanteurs de la rue, couvrent son orchestre et le mettent en déroute.
Quelle décadence et quelle chute pour le boulevard du Tenq)le ! Il n'avait jamais brillé par l'atticisme et la délicatesse ; mais les parades sont devenues plus ignobles, les cafés sont des antres où l'on beugle; les jeux et les ris ont pris la fuite , les bouquetières et les vielleuses ressemblent à des furies de la guillotine ; on y sent partout la royauté de la borne et du ruisseau. La Révolution s'étale jusque dans le cabinet des figures de cire de Curtius. Les spectacles vulgaires et grossiers ont pris le haut du pavé. C'est partout un débordement de
tapage, de saltimbanques et de charlatans cyniques, de monstres hideux, de spectacles vulgaires aux bruyantes annonces, d'histrions crapuleux, d'ivrognes et de prostituées '.
La multiplication des théâtres a causé leur ruine. Ils ne font plus leurs frais, ils ne payent plus leui^ auteurs ni leurs employés. Le personnel se met en révolte. Au théâtre du Marais, qui annonce une salle chauffée, on en est réduit à remplacer le feu dans les poêles par des lampions. Beaucoup sont fermés et à vendre. II n'en restait plus guère qu'une vingtaine dans tout Paris en 1807, quand Napoléon, d'un trait de plume, comme d'un coup de sabre, les réduisit à neuf, ne laissant au boulevard du Temple que l'Ambigu et la Gaieté.
<s Ah! disait avec amertume le père Prévôt, directeur du Théâtre sans prétention, cet homme m'a bien trompé. C'est un grand coup d'Etat qu'il vient de faire. Nous verrons où cela le- mènera. Pauvre France! *>
En 1809 et en 1810, on laissa s'ouvrir ou se rouvrir deux nouveaux théâtres, sinon sur notre boulevard même, du moins dans le voisinage : d'abord le cinjue du Faubourg- du -Temple, où l'on se mit à représenter des mélodrames militiiires; puis la salle de la Porte-Saint- Martin, qui devint le théàtie des Jeux Gymniques et put représenter, par simple toléiance, des pantomimes et des vaudevilles à deux acteurs. On démolit les Délassements, en laissant debout la façade et le vestibule, sous lequel s'installèrent successivement des animaux savants, (les nains, des géants, des phénomènes, des figures de cire. Ce vestilnile était l'une des grandes curiosités du boulevard. Après être resté fermé environ deux ans, le Théâtre sans prétention rouvrit sous le nom de Café d'ApoUo7i; en buvant une bouteille de bière, on pouvait y entendre chanter une ariette, voir jouer quelques scènes détachées, une pantomime, une arlequinade. C'est là que s'établit, peu après, le théâtre de M^c Saqui, d'abord simple spectacle acrobatique, mais qui, d'empiétement en empiétement, ne tarda pas à jouer la pantomime d'abord, ensuite le vaudeville et la comédie.
Le Théâtre de Lazari ou des Variétés amusantes avait été brûlé en 1798, et la façade, sur laquelle se lisait encore ce dernier titre, subsista jusqu'en 1830. Le Théâtre des jeunes Artistes de la rue de Bondy fut remplacé par un magasin et un ateher d'opticien. Celui des Nouveaux Troubadours disparut sans espoir de résurrection. Mais le décret avait laissé debout plusieurs specUicles du genre forain : il arriva çà et là que ces spectacles se substituèrent à quelques-uns
» De Concourt, Société sous la Révolution, 199-200; sous le Directoire, 60-62, in-18.
(les Uiéiitres fermés par le décret. Plusieurs se Iransformèrent ou se déplacèi'ent, mais aucun de ceux qui altiraient la foule ne périt. Aux premières années de la Restauration, la jeune Mala},'ii, acroliato pleine lie grâce et de distinction, était encore un des attraits du boulevard (lu Temple, bien que le spectacle cjui portait son nom eût été supprimé en 1807. A. la fin du premier empilée, on constate sur notre boulevard l'existence d'un spectacle tenu par le sieur Dnirnale, sons le nom
La parade du boulevard du Tem|ile, e estampe caoEervée au muaée Carusvalel (jiortereuille 78).
de Théâtre des Pijtjmées ou le Monde en miniature; grâce à ses marionnettes très bien articulées, à ses pièces mécani(pies, ù ses métamorpboses , à ses tableaux marins rcllétés dans dos glaces qui [irolongeaienl la mer à l'inlini ; grâce surtout aux deux pitiés fameux , Hobèclie et Galimafié, qui faisaient la parade devant la porte, le spectacle des Pygmées ne désemplissait pas.
Voici quelle était à peu près, à celte date, la pbysionomio du boulevard. A gauche, en venant de la porte Saint-Martin, on rencontrait d'abord le café llainsselin et le restaurant Henneveu, qui jouissaient (l'une certaine célébrité; puis l'iiùtel Foulon, sur lequel planait encore le souvenir sanglant de son propriétaire, massacrt; en 1789; le vestibule des anciens Délassements, où était installé en particulier le
célèbre éleveur d'oiseaux Dujou ; le café de VÉpi-Scié, tout récemment ouvert et qui ne tarda pas à devenir le rendez -vous des chevaliers d'industrie et des rôdeurs du grand genre; le théâtre des Jeunes Troubadours, fermé, et les Ombres chinoises de Hurpin, avec leur paillasse Louis Leborgne; le théâtre de la Malaga, appelé d'abord des Patagoniens; le café Chinois, fondé par un sergent des guides de la garde; l'Ambigu, qui n'était pas alors à l'endroit qu'il occupe aujourd'hui, et, séparé par un café seulement, la Gaieté. Venaient ensuite le salon des figures de cire de Curtius, le café d'Apollon, le théâtre des Pygmées avec ses désopilantes parades, le café-théàtre delà Victoire, ancien café Godet; le père Laplace, pâtissier populaire, qui était le Coupe- toujours du temps; les automates de Thévenélin et deux nouveaux cabinets de figures de cire, appartenant tous deux au même propriétiiire, entre lesquels s'ouvrait l'ancien café Yon, maintenant café-théàtre du Bosquet. La fin du boulevard était encore occupée par une série inintei'rompue de pâtisseries, d'estaminets et de cabarets : il suffira de citer la Galiote, d'antique renom, et Bancelin, de fondation plus récente et très recherché par les amateurs de parties fines.
Le côté droit était à peu près complètement délaissé par les saltimbanques et même par les limonadiers et les traiteurs. On n'y pouvait guère signaler, d'un bout à l'autre, que la rotonde et le jardin de Paphos; puis le café Turc, qui fut si longtemps, malgré ses diminutions successives, une des curiosités de Paris et des joies de nos pères. Jamais il n'eut plus de vogue. Dans les kiosques aux verres de couleur, dans les pavillons, dans la grande allée garnie de sophas, sous le pont chinois, dans les petits bosquets, dans les cabinets de verdure et les charmilles à jour qui bordaient l'enceinte du jardin, se pressaient force provinciaux et étrangers, mêlés aux Parisiens de tous les quartiers et aux habitués du voisinage, aux ébénistes du fiiubourg Saint- Antoine, aux marchands de bois du boulevard Bourdon, aux épiciers de la rue Porte-Foin ou de la rue Chariot, aux petits rentiers du Marais, qui s'installaient à quatre heures, après le dîner, et ne bougeaient pas jusqu'à onze heures du soir.
Sous la Restauration, l'aspect du boulevard du Temple, avec son avenue d'arbres séculaires et ses petits fossés creusés par intervalles, sa foule bruyante et bariolée circulant entre les curiosités et les spectacles divers, se bousculant aux parades à partir de midi, demeure d'abord à peu près le même. En 181G, peu après l'ouverture en titre du théâtre de M™^ Saqui, un sieur Bertrand lui fait concurrence en fondant le spectacle des Funambules, qui, à l'origine, comme son
nom rindique, n'offrait à son public que des danses de corde. Quand le théâtre de Dromale, dit des Pygmées, dut fermer ses portes à cause du départ de Bobèche et de Galimafré, — à moins que ce ne soient Bobèclie et Galimafré qui aient dû partir à la suite de la déconfiture de Dromale, — un pauvre diable, nommé Provot, fonda dans sa bai^aqiie un théâtre archipopulaire, auquel il donna le nom de Petit- Lazariy en souvenir de TArlequin fameux qui avait créé les Variétés amusantes. Le souvenir du Petit - Lazari , qui payait ses pièces trois francs et faisait payer ses places vingt-cinq centimes, qui eut jusqu ïi la lin un aboyeur à la porte et dont les acteurs maniaient pendant le jour le rabot ou le marteau, est demeuré légendaire.
En 4824, Alaux Taîné, frùre du peintre, obtint le privilège d'un nouveau théâtre, qu'il lit bâtir proche des ex- Variétés amusantes, et (|u'il baptisa Panorama Dramatique, La salle était belle, et, malgré les restrictions du privilège, qui ne permettait que deux acteurs en scène, elle semblait ouvrir sous les plus heureux auspices, car elle avait des fournisseurs et des acteurs connus, un comité de lecture où se rencontraient des noms comme Taylor, de Latouche, de Cailloux, Merville et Ch. Nodier. Cependant Tcntrepiise ne vécut guère ([ue ce que vivent les roses. Les effoits inouïs du directeur ne purent empêcher le spectacle d'être fermé en 1823, après deux ans et trois mois d existence, et démoli aussitôt pour faire place à une grande maison de six étages.
L'incendie de l'Ambigu, dans la nuit du \\\ au li juillet 4827, à l'issue d'une répétition où l'on avait essayé l'elTet d'un feu d'ailifice, fut suivi du déplacement de ce théâtre, (pie Ton reconstruisit à l'endroit qu'il occupe encore aujourd'hui. Tels furent les principaux changements que subirent, durant cette période, les théâtres du boulevard du Temple. J'allais oublier l'ouverture, le 31 mars de la même année, du nouveau Cirque Olympique, qui remplaçait le théâtre du faubourg du Temple, également dévoré par les llammes Tannée précédente.
Sur d'autres points, quelcpies modifications s'étaient opérées aussi. On perça, en 4820, le passage Vendôme. Do nouveaux cafés et de nouveaux restaurants s'élevèrent : entre autres, Deflîeux, qui eut si longtemps la spécialité des banquets de noces. Bonvalet fit son apparition sous la forme modeste d'une boutique de marchand de vins traiteur, fréquentée par la population ouvrière du quartier. En même temps, le Cadran bleu et les Vendanges de Bourgogne servaient de rendez- vous aux repas de corps, aux grandes réunions gastronomiques, et conquéraient ce renom dont la décadence devait commencer vers la fin du règne de Louis- Philippe. Rogné de toutes parts,
rétréci, privé de ses principaux moyens de séduction, le caré Turc voyait baisser sa vogue, malgré les travaux par lesquels il essayait de dissimuler la diminution de son jardin, malgré la richesse de son comptoir et le brillant de sa décoration. Il n'était plus guère fréquenté que par les élégants du Ponl-aux-Choux, les beautés des Filles-du- Calvaire, les bons vieux bourgeois des Enfants-Rouges, clientèle surannée qui lui donnait un aspect vieillot sous son ornementation
Les moniagnes n
e eBlampe du temps.
luxueuse, et la foule se partageait entre le café Chinois, le café du Bosquet, surtout le café des Princes, longtemps son rival obscur, mais qui s'était mis à la mode du jour en élevant dans son enceinte quelques-unes de ces montagnes factices de plâtre, de bois et de toile peinte, du haut desquelles on se laissait rouler jusqu'en bas dans un traîneau qui passait avec la rapidité et le bruit de la foudre. C'est probablement aux débuts de la Restauration que se rapporte le gai tableau tracé par Désaugiers dans sa chanson de Cadet Buteiix au boulevard du Temple :
La seul' prom'nade (|u'a du prix , La eeule dont je suis épiis, La seule où j' m'en donne, où je lis, n'est l' boulevard du Temple, à Paris...
Y a r i9|>ectacle de mam'i-cir Rose, Qui , sans jamais s' donner d'efforts , Moyennant queui^' sous, c'est peu do chose. Fait tout c' que l'on veut de son corp;;...
Boulevard du Temple : I* le café Turc eu 1786; 2* la jardin Turc eu 13M. D'aprèii deux estampée du temps. (MuDée CaroBvalct, porlefeuille 3â.)
L' café il'A|tollori est tuut contre:
Une espèce d' petit salon.
Où l'univers, ijui; l'on y montre,
A trois pieds d' large et deux pieds d' long...
Qu'est c' donc i|u' j'i-nlends '! CofI d' la musi< V'Id tous les dindons du quai lier Qui s' pressent, s' foulent; mais, bernique! 11b ont beau faire, je suis 1' premier,
« D' mon Barbaro , v'nez voir l'adresse ; « V^nez voir Tesprit d' mon petit ânoii : « V'nez voir mon lapin batr la caisse ; « V'nez voir mon sVin tirer V canon. »
Et la trompette qui résonne, IJivrogn' qui jur\ V tambour qui bat.
Les chiens qui jouent, la cloch' qui sonne. Et moi d' crier, pendant c' sabbat.
Mais, tandis qu' pour voir tant d' bamboches. Je m' tords l' jarret, les yeux et V cou, Me v'ià, quand j' fouillons dans mes poches. Sans mouchoir, sans montre et sans F sou.
Cette poésie peu lyrique donne bien l'idée du mouvement populaire et du tapage assourdissant qui régnaient sans cesse d'un bout à l'autre de ce boulevard, plein de tabagies, de tripots, de guinguettes, de jongleurs, de grimaciers, de petits industriels, de chanteurs, d'animaux savants, de parades et aussi de filous. Et les filous n'étaient point, par malheur, les seuls personnages suspects qu'on y rencontrât. 11 faut bien dire, sans appuyer, que les parades surtout y attiraient souvent fort mauvaise compagnie.
Vers la fin de la Restauration, la physionomie du boulevard s'était peu à peu modifiée profondément. On avait comblé les fossés, construit des maisons, garanti les boutiques par des grilles, adapté des auvents aux théâtres, pavé les devantures. La suppression des parades par ordonnance de police ne contribua pas peu non plus à donner un aspect plus décent, mais aussi plus monotone, au vieux boulevard populaire, qui perdit en gaieté ce qu'il gagna en élégance.
Sous le gouvernement de Juillet, le changement va s'acrentuant de plus en plus. Le boulevard se garnit de larges trottoirs; les masures font place à de belles maisons. Les automates de Thévenelin et les deux cabinets céroplastiques de M"™c Georges disparaissent, et sur leurs ruines s'élève le grand café des Mille colonnes, rendez-vous des joueurs de poule, d'écarté, de piquet, de lansquenet, et d'ailleurs fréquenté par une population aussi peu choisie que le vieil Épi-scié, Lazari et les Funambules montent en grade : le premier substitue à ses marionnettes primitives des acteurs en chair et en os ; le second remplace la danse de corde par des vaudevilles et des pantomimes , où allait s'illustrer le roi des Pierrots, Debureau. En 1831 s'ouvre le théâtre des Folies -Dramatiques, ce Palais- Royal du boulevard, administré jusqu'à sa mort, en 1857, par le directeur Mouriez, qui y ramassa des millions, et où Frederick Lemaître atlim quelque temps tout Paris dans Robert Macaire, Dix ans après, le nom des Délasse-
iiients- Comiques renaissait dans un petit théâtre qui cultiva le même Ljenre sans atteindre le même succès, et qui, plus tard, se fit une spécialité des revues de fin d'année. Enfin, au déclin du règne, le •{land Dumas obtenait le privilège du théâtre Historique, qui devait d'abord s'appeler théâtre Montpensier et qu'il se proposait d'alimenter à lui seul. La nouvelle salle s'ouvrit, en 1847, sur l'emplacement de l'ancien hôtel Foulon, avec des acteurs comme Mélingue, lîi^on et Rouvière.
Tels furent les principaux changements matériels apportés sous ce règne dans les théâtres du boulevard. Joignons- y, pour être complet tout en restant sommaire, l'incendie en 1835 de la Gaieté, qui profila de cet accident, si commun aux salles de spectacles pour revêtir une armature de fer, et qui parvint à rouvrir dans le courant de la même année. Joignons -y encore la disparition, après l'ordonnance qui supprimait les maisons de jeux à partir du 1er janviei* 1837, de la Rotonde de Paphos, où la roulette s'était instiillée comme à Frascati, et son remplacement par le magasin de nouveautés : Au pauvre Jacques. Le jour de l'attentat de Fieschi, le jardin Turc avait été pacifiquement envalii , avant le passage du roi , par les gardes nationaux de la 7c et de la 8^ légion , et sa terrasse encombrée de belles et élégantes curieuses. L'explosion de la machine infernale transforma en ambulance et en moi'gue ce lieu de délices. A peine débarrassé des blessés et des cadavres qu'on avait entassés à la hâte sur ses pelouses et dans ses bosquets, il retrouva quelques mois de grande vogue, grâce aux concerts excentriques et bruyants organisés par Jullien, qui eut le premier l'idée de faire entrei* le canon au nombre (les instruments de son orchestre. Mais on se lasse de tout, et, après le départ de Jullien, le propriétaire du jardin Turc, voyant son café retomber dans la soUtude, vendit encore une notable partie du terrain, sur laquelle on éleva deux maisons. Dès lors ses brillantes destinées furent bien finies.
Le répertoire des théâtres populaires du boulevard du Temple subit (les modifications plus profondes que leur physionomie matérielle. Le Directoire, l'Empire, la Restauration surtout avaient été la véritable époque du boulevard du Crimes l'âge d'or du mélodrame naïf et convaincu, solennel, sacerdotal, de la tour du nord, du torrent de la vallée, des souterrains du château, de la croix de ma mère, de la jeune fille innocente et persécutée, du traître puni, de la vertu récompensée. En ce temps -là, on croyait aux brigands de Cuvelier et de Loasel-Théogate; jamais on ne se fût permis de traiter de bénisseur le vertueux M. Marty; Frénoy, Ferdinand, Defresne, M^'c Bourgeois
faisaient frémir sincèrement le gamin; et le niais obligé, le niais des anciens jours, sous les traits de Dumesnil et de Raffile, dilatait toutes les rates et semblait Tidéal du comique. Mais peu à peu l'auditoire même de la Gaieté et de TAmbigu s'était fait sceptique et blasé. 11 épluchait son plaisir; il devenait difficile, exigeant; il ne croyait plus que c*élait arrivé. L'apparition du romantisme parut devoir porter un coup mortel au mélodrame. Du premier coup il en modifia profondément les conditions et le style : aux brigands de la montagne et aux tyrans farouches il substitua les empoisonneurs, les adultères, les parricides et les fratricides ; aux traîtres , les truands ; la dague à Yhache; Damnation! à Merci , mon Dieu! la fièvre à l'intérêt; Frederick et Dorval à Tautin et Adèle Dupuis; la Tour de Nesle à la Pie voleuse. Néanmoins le mélodrame s'en releva; il reprit son cours en se pliant aux conditions nouvelles et avec des éléments nouveaux. Si Corsse était mort et si le Racine du boulevard, Caigniez, n'écrivait plus, la Gaieté et l'Ambigu avaient encore leur Corneille dans la personne de Pixérécourt; Dennery se levait déjà à l'horizon, et Bouchardy allait appai-aître, toujours aussi sincère, sinon aussi naïf que ses prédécesseurs.
Après la révolution de 1848, nous entrons dans la période contemporaine, et beaucoup de nos lecteurs n'ont plus qu'à consulter leurs propres souvenirs. Bornons-nous donc à mentionner rapidement, sans nous arrêter, la création du théâtre Lyrique : d'abord sous le titre d'Opéra national, dans la salle du cirque Olympique; puis dans celle du théâtre Historique, tombé en faillite. Ce fut à peu près le seul changement qui s'opéra sur cette rive, jusqu'à la démolition de 1862. De l'autre côté, s'ouvrit en 1852 le petit théâtre des Folies- Meyer, qui s'appela ensuite les Folies -Nouvelles, et qui finit par devenir le théâtre Déjazet, après avoir été fort en vogue dans le monde du plaisir, puis délaissé par le public frivole et volage qui lavait adopté. Plus loin, le physicien Robin créa sous l'Empire un spectacle qui fit concurrence à celui de Robert-Houdin et qui joignait aux tours d'escamotage des expériences de science amusante. En dépassant quelque peu les parages du boulevard du Temple, nous trouvons encore, à gauche, le grand bâtiment du Cirque d'Hiver, inauguré en 1852 sous le nom de cirque Napoléon, et à droite le théâtre Beaumarchais, ancien théâtre Saint -Antoine, auquel son nouveau patron n'a pas plus porté bonheur que l'ancien. Peut-être y faudrait- il ajouter les cafés chantants : ce fut une mode du second empire, mais cette mode n'était qu'une résurrection. Le café du Géant, qui attira si longtemps la foule aux environs du passage Ven-
dôme, par Texhibition d'un et même de plusieurs colosses dans les entractes de ses concerts, était Théritier des anciens cafés d'Apollon et de la Victoire.
Le 15 juillet 186:2 peut être considéré comme le dernier jour du vieux boulevard du Temple, cpioique les démolisseurs (Miss«Mit accordé un répit à la Gaieté jusqu'à la fin du mois. Les Funambules et les Folies doimèrent des pièces d adieu, composé(\^ expi(*ssément pour la ciivonstance. Le cirque Olympique et le théàtrt» Lyri(|ue se transportèrent dans les nouvelkvs salles de la place* du (Ihàtelet. La Gaieté émigra au scpiare des Arts-et- Métiers. Le Petit- Lr/aii dis{Kirut pour loujours. Après quelque intervalle, les Folies- Dramati(|ues allèrent se réinstaller dans le voisinage, rue de Bondy, et les Délassements sur le nouveau boulevard du Prince-Eugène. Les Funambules, bien plus tard, essayèrent de ressusciter boulevard de Strasbourg et n'en purent venir à bout. Ce vieux centre de tous les s{)ectacles populaires (le Paris n'a gardé absolument (pie le tbéàtitî Déjazet, le dernier venu de tous et un des plus modestes. Désormais il n a plus de physionomie et plus d'bistoire.