S 6. — LA VRAIE SOLUTION
Il n’y a qu’une solution réelle à ce problème. C’est
la seule qui puisse mettre fin à une crise viticole.
C’est celle qui a été proposée dans toutes les crises
viticoles. C’est celle dont aucun viticulteur ne veut entendre parler.C'’est faute de s’y résigner qu'ils assistent, suivant l'expression de M. Leroy-Beaulieu, à « la crise viticole universelle » qui risque d’être aussi la crise viticole perpétuelle.
C’est la limitation volontaire des plantations en
vigne, avec substitution partielle d’autres cultures.
a) Limitation volontaire des plantations
C’est la solution héroïque, mais comment en parler ? Le caractère théorique de notre étude nous permet de conclure à son adoption. Il n’y a pas à se dissimuler combien ce vœu est platonique.
Les viticulteurs de tous pays croient leur ennemi celui qui leur dit : « Il ne faut plus planter: Il faudrait'déplanter. Vos souffrances sont réelles. Vous êtes commeun malade pour le salut duquelune intervention chirurgicale est nécessaire. Résignez-vous à la subir.Elle vous donnera, au lieu de l’euphorie où vous entretiennent vos espérances, une satisfaisante et durable santé. Tout le reste n’est que remèdes de bonne femme. » Les vignerons répondent que « la crise passera ». Ceux de France se rappellent leur ancienne prospérité. Ceux d'Algérie constatent la leur. Ceux de France ne doutent pas que les grasses années ne reviennent. Ceux d'Algérie envisagent le bénéfice que leur promet M. Farges à la fin de sa
brochure citée, « bénéfice dont nous ne voulons pas
indiquer les limites, parce qu’ils atteignent parfois des chiffres invraisemblables ». On ne lutte pas contre celte griserie.
Un petit fait cependant nous paraît d’assez bon augure. Ces dernières années, il fut question de créer dans le bassin méridional du Rhône des canaux dérivés du fleuve. Les promoteurs du projet avaient pour dessein hautement avoué la réduction du vignoble méridional et l'instauration de cultures variées sur les terres devenues libres. Il fut décidé que l’emploi de l’eau ne serait pas autorisé au profit des viticulteurs. « IT faut, disait à Montpellier M. Millerand, alors ministre des Travaux publics,que pas une goutte d’eau ne puisse être détournée pour irriguer la vigne.» Cette déclaration était accueillie par des applaudissements unanimes.
Voilà une assez bonne chose. Les méridionaux la rappellent avec plaisir. Mais nous avons entendu cerlains d’entre eux ajouter : « Si, malgré cette preuve de notre sagesse, les Algériens continuent de planter, nous canaliserons telle et telle rivière, et dans plus d'une région nous décuplerons notre production. » Gribouille raisonnait ainsi, mais heureusement, sauf exception, ce n’est pas de la sorte que nos viticulteurs s’expriment. Ils sentent, sur les deux rives de la Méditerranée, combien le danger est menaçant. Tout en polémiquant les uns contre les autres, ils
s’ingénient à imaginer des remèdes qui ne soient pas
trop douloureux. Nous souhaitons, sans beaucoup y croire, que leurs efforts dans ce sens ne restent pas inutiles. Tous les vignerons qui relèvent du gouvernement français sont assurés de conduire leur production dans des conditions de parfaite liberté. Leur sort est dans leurs mains.
M. Lutaud, gouverneur général de l’Algérie, dans un banquet qui lui était offert le 16 décembre 1911 par la Chambre de commerce et le Tribunal de commerce d'Alger, a prononcé des paroles que tous doivent méditer, « La viticulture, a-t-il dit, est la passion dominante des Français... On comprend donc que les Algériens s’y adonnent et il ne faut pas les en détourner. Il faut seulement leur conseiller la prudence et une extrême circonspection. Une telle spécialisation risquerait de créer avec la mère patrie des malentendus et des conflits. Il est préférable de se diriger résolument vers des cultures d’un rendement moinsélevé,mais plus régulièrement rémunérateur...»
Quelles cultures pourraient en Algérie remplacer
la vigne dans les futures exploitations ?
b) Substitution de cultures
Cette question ferait fructueusement l’objet d’une
longue étude. Nous ne pouvons ici qu’en indiquer les grandes lignes.
1° On ne peut guère songer aux céréales, pour
lesquelles la France se suffit déjà. Si un effort tenté
e dans ce sens réussissait, il arriverait pour le blé ce qui arrive pour le vin, un différend pareil surgirait.
Le lin donne en Algérie, nous écrit M. Decock, une fibre de qualité inférieure.
Le riz ne peut venir que dans les terrains très irrigués, et là il y a mieux à faire que du riz, puisque l’oranger est appelé à y prospérer.
Certaines cultures industrielles, telles que celles de la berg'amote, de l’'anis, du safran, du sumac, de la réglisse se développeraient facilement en Algérie, mais il est facile de se rendre compte de l’étroitesse des débouchés qui s’offrent à de semblables productions.
La sériciculiture ne pourrait lutter, pas plus que celle du Midi, contre celle de l’Extrème-Orient où la main-d'œuvre est pour rien.
Le tabac s’accommode très bien du pays chaud et sec qu'est l’Algérie. Il se cultive déjà en beaucoup d’endroits.Les producteurs algériens se plaignentque, pour ménager la production française, la métropole ne leur achète que de faibles quantités par rapport à ce qu’ils produisent. «-Il en résulte que la régie achète à vil prix. Et comme, d'autre part, les autres acheteurs se règlent sur les prix de la régie et payent toujours un peu moins cher, le tabac est pour nous une culture coûteuse. En fait, ajoute M. Decock, les Européens l’abandonnent de plus en plus, et les Arabes
seuls, qui ne savent pas établir un prix de revient,
en font encore. » Les Algériens pourraient chercher pour ce produit des débouchés autres que la France. L'Italie, par exemple, est loin de suffire à sa consommation. D’autre part, ils pourraient créer, comme on fit en Italie, à Lecce par exemple, au cours de la grande crise viticole récente,des laboratoires de tabacs orientaux, qui remplaceraient chez nos débitants les produits que larégie achète àl'Égypteetà la Turquie.
Restent les deux plus importantes cultures auxquelles il est à souhaiter que l’Algérie puisse et veuille s’adonner : le cotonnier et l’oranger.
2 La culture du cotonnier est connue en Algérie depuis les temps les plus anciens. Elle avait pris un certain essor au lendemain de la conquête francaise, mais diverses circonstances empêchèrent de donner suite aux premiers essais pratiqués et en 1900 on semblait avoir abandonné l'idée de cultiver le coton. Un revirement s’est produit.
Depuis 1906, l’administration se préoccupe de favoriser en Algérie l'extension de cette culture. Des subventions ont été allouées pour création de coopératives cotonnières à Bône, Philippeville et Oran.
En 1910, la coopérative d'Orléansville a bénéficié, en outre, d’une avance de 30,000 francs sur les fonds mis à la disposition de la colonie par la Banque d’Algérie en vue de développer l’outillage et pour faciliter la construction d’une huilerie destinée à traiter
les graines. Le Gouvernement général s'efforce, en
outre, de protéger les cultures de coton contre les parasites. Récemment un professeur de l’École d’Agriculture de Maison Carrée a été chargé d’une mission en vue de rechercher par sélection les graines appartenant aux variétés susceptibles de donner les plants les mieux adaptés aux conditions de climat et de sol et fournissant les cotons les plus recherchés par l’industrie. Les essais effectués dans cet ordre d’idées, notamment dans la région d’Orléansville, ont déjà donné des résultats intéressants.
M. Brunel,délégué financier et président du Comice agricole d’Orléansville, s’est dévoué à la résurrection du coton avec une foi d’apôtre. Il a eu à lutter contre des oppositions violentes. Pour désarmer les malveillants, pour éclairer les hésitants, le Comice agricole d'Orléansville a pris en 1911 l'initiative de convoquer dans ses champs de coton, et aussi dans ses usines, tous ceux qui s'intéressent à la culture du cotonnier. Cette première Conférence cotonnière, dont les Zn formations algériennes ont rendu compte en son temps, fut très intéressante. Les assistants arrivent fort nombreux, l’Association Cotonnière Coloniale s'était fait représenter. Deux journées ont été consacrées à l’étude des conditions de cette culture, qui ouvre des horizons nouveaux aux colons du Nord de l'Afrique. M. Brunel fit d’abord visiter aux congressistes 400 hectares de cultures et 200 hectares d’essais de recépages, et l’usine d’égrenage et d'emballage, l’huilerie et
la raffinerie de la coopérative. Puis il raconta avec précision les persévérants et méthodiques efforts des coions d’Orléansville, et expliqua leur groupement en coopérative d’égrenage et de vente qui les met à l'abri des spéculateurs. La deuxième journée de la conférence fut consacrée à une série de communications et aux discussions qu'elles soulevaient. « On comprit, dit le compte rendu,ce que peut faire, pour le progrès en agriculture ,un homme énergique et clairvoyant. >» Parmi les communications faites, notons celle de M. Godard sur les importants et probants résultats obtenus en terrain nonirrigué dans le département de Constantine. La culture du coton a pu être réalisée avec plein succès, à El Arrouch, jusqu’à la limite de la zone de l'olivier. De cette communication et de celle, analogue, de M. Gonnot, il résulte nettement que la culture du coton,en sol non irrigué, peut prendre une très grande importance, surtout grâce à l'application des principes du dry-farming.
Tous les essais ne réussissent pas sans doute, du moins immédiatement. M. Decock nous écrit à ce sujet : « .… Je suis un partisan déterminé de cette culture, l’ayant essayée moi-même depuis trois ans, et ayant aidé de toutes mes forces à sa propagation. Mais... dans la Mitidja..…. je puis vous indiquer que j'ai obtenu l’an dernier, dans les conditions de culture les plus favorables, un rendement brut à l’hectare de 425 francs pour 450 francs de frais. »
Il y a cependant, conformément aux résultats de la Conférence d’Orléansville, beaucoup à attendre d’une culture du coton habilement conduite. Aux environs de Philippeville où on n’arrose pas, la dépense s’élève à 250 ou 300 francs l’hectare. Sur les bords du Chéliff, région qui possède la plus grande partie des champs cotonniers (411 hectares), l’arrosage fait monter la dépense à 500 francs, mais le résultat est plus certain. Tandis que la culture en terre sèche donne 1.000 kilogrammes à l’hectare, on en obtient 1.200 dans les champs irrigués. Mème un planteur de Bou-Roumi, non loin de Blida, M. Aversenq a obtenu 1.700 kilogrammes, ce qui équivaut à un revenu brut de 1.500 francs à l’hectare pour une dépense de 500 francs environ.
Ce sont là des chiffres très encourageants.
En 1910,les superficies complantées en coton s’élevaient à 533 hectares dont 410 pour la région d’Orléansville, ayant produit 7.000 kilogrammes bruts environ, soit une moyenne supérieure à 13 quintaux à l’hectare.
En 1911, les superficies ont atteint 779 hectares, dont 645 pour les départements d'Oran et d'Alger et 129 pour celui de Constantine (1).
1, Notons ici, afin de n'avoir pas à y revenir plus loin, que des résultats et des espérances analogues sont possibles en Tunisie, pour ce qui est des cultures à substituer à la vigne. Spécialement, pour ce qui est du coton, signalons l'étude parue à ce sujet dans l’Officiel du 11 mars 1912,
Paul Raynal 10
3° C'est surtout vers la plantation de l’orang'er que devraient se tourner lesinitiatives et les capitaux.
La France consomme environ 66 millions de kilogrammes d’oranges. L'Algérie n’en fournit encore que 6 miilions environ. Le reste nous est envoyé par l'étranger. Donc le champ est vaste devant l’activité des Algériens.
Le mouvement est commencé. M. Perriquet, viceprésident de la Société des Agriculteurs d'Algérie, directeur des /nformations algériennes, écrit: « Notre Société s'occupe activement d'étudier les conditions nouvelles dans lesquelles la culture de l’oranger peut être désormais abordée avec les perfectionnements imaginés en Amérique. Toutes les terres profondes
et trrigables peuvent y être avantageusement employées; ce sont les terres à srands rendements pour la vigne. Lorsque la reconstitution du vignoble aura lieu, on peut penser qu’il y aura avantage à remplacer les vignes par l’oranger. »
Les pouvoirs publics peuvent singulièrement accélérer cette transformation. Il suffirait d’élever les droits presque insignifiants dont sont grevées à l’entrée en France les oranges d’Espagne. Actuellement, cette taxe est de à francs le quintal (elle est de 5 francs au tarif minimum et de 15 francs au tarif maximum). Il suffirait de porter le tarif minimum à 10 francs « pour que, dit M. Perriquet, la moitié des viticulteurs,
sinon plus, quiont des terres profondes, substituent,
lors de la reconstitution, les oranges à la vigne ».
Le gouvernement le fera-t-il ? À propos de la loi douanière du 29 mars 1910, M. Decock nous dit à ce sujet : « Depuis des années nous réclamions l’élévation du droit sur les agrumes, et nous espérions bien à ce moment obtenir quelque chose. Il n’en a rien été, Le ministre des Affaires étrangères s’est opposé à toute modification dans l’intérèt des bonnes relations avec l’Espagne, et ce, à raison des négociations marocaines. » Ilne paraît pas, convenons-en, que l’Espagne nous ait su un gré très vif de ce procédé si amical. Mais puisque les négociations marocaines ont pris fin, les viticulteurs algériens et français doivent reprendre sur ce point leurs campagnes parallèles, et le gouvernement se verradans l’obligation de céder à leurs justes désirs. Du reste, avant que cette modification soit faite, une période transitoire s’écoulera. L'Algérie ne produit actuellement que le dixième de ce qui est nécessaire à la consommation française. Les Algériens se déclarent prêts à planter des orangers pourvu qu’ils y soient encouragés par une protection sérieuse. Mais il faudra de huit à dix ans pour qu’ils puissent arriver à fournir de quantités suffisantes Le marché français, l’oranger ne donnant pas de récolte avant un minimum de sept ans. Si le droit sur les oranges espagnoles est élevé à 10 francs (ou seulement à 7 fr. 50, comme s’en contentent les Algé-
riens), leur exportation, gênée, diminuera, et la
consommation française ne pourra être satisfaite.
Il suffirait (cette idée appartient à M. Decock) de n’élever les droits que lorsque l’Algérie aurait à peu près décuplé sa production. Pendant la période transitoire, des primes seraient allouées, soit à la culture, soit à l'exportation en France. Le montant de ces primes représenterait exactement celui des futurs droits de douane. Lorsque ceux-ci joueraient, dans quelque dix ans, les primss seraient supprimées.
Nous savons bien que les tendances actuelles sont peu favorables aux primes. Il en existe pourtant, à l’oléiculture, à la sériciculture, etc... La viticulture et l’agrumiculture,toutes deux intéressées à la création des primes que nous proposons avec M. Decock, ne méritent pas moins de sympathie que la production de l’huile et celle de la soie. Ces primes seraïent justifiées, ainsi que les futures élévations du tarif, du fait qu’on n’entreprend une culture qui ne donne rien pendant les sept ou huit premières années que si elle a des chances sérieuses d’être rémunératrice, et que, d’autre part, dans l’intervalle il faut vivre.
Le gouvernement ne peut refuser sur ce point ni son attention ni son aide.