LA TUNISIE ET LE MAROC
Pour ce qui est de la Tunisie et du Maroc, le problème est plus simple que pour l’Algérie, parce que les conditions douanières sont moins favorables à la Régence et à l’Empire qu'à la colonie, et le danger est moins urgent, parce que les surfaces plantées en vignes
dans les deux protectorats sont actuellement très res-
treintes.
S 1. — La Tunisie
A. — La vigne en Tunisie
La Tunisie n’est pas moins favorable que l’Algérie à la production du vin. Les terres y sont même, d’ordinaire, plus profondes, les vallées plus ouvertes, les pluies plus abondantes. Cinq ans après l’établissement de notre protectorat, dans un rapport du mois d’août 1886, M. Gastine, délégué du ministre de l’Agriculture, parlait de « l’extrème abondance des terres propres à la culture de la vigne dans les meilleures
conditions d'économie ». Et il ajoutait : « Partout la
charrue peut être employée, tant pour la préparation des terrains, leur défonçage, que pour la culture proprement dite. Les terres en coteaux offrent des pentes douces, développées dans de longues vallées larges et ouvertes ; elles équivalent comme facilité de travail aux terres de plaine. C’est donc à bon droit que l’on a dit que la Tunisie offeait un milieu presque partout favorable à la création des vignobles... La fructification de la vigne est abondante en Tunisie. Quant au climat, il serait plutôt de nature à faire concevoir des espérances que des craintes. La caractéristique peut se résumer en ces termes : pluies abondantes et régulières l’hiver, chaleur et sécheresse l’été. » L'histoire est d'accord avec le délégué ministériel de 1886. On a fait remarquer que la culture de la vigne en Afrique, comme celle de l'olivier, date vraisemblablement des premières migrations orientales. Suivant Pline, cité par M. Leroy-Bcaulieu d’après Exploration scientifique dela Tunisie de Charles Tissot, les seuls vestiges que les anciennes colonies phéniciennes de la côte orientale de la Maurétanie avaient laissés étaient des plantations de vignes et de palmiers. Dans l’antiquité le cap Spartel s'appelait Ampelusia, le promontoire des vignes. Les monnaies d'une des plus anciennes colonies phéniciennes de cette contrée, Lix, portaient pour emblème une grappe de raisin. Les vignes formaient la moitié des vergers
du territoire de Carthage, elles étaient également cul-
tivées sur le lilloral voisin de la Cyrénaïque, particulièrement à Tacape où, dit Pline, « on vendangeait deux fois par an une vigne qui portait deux récoltes », et aussi à Tripoli dont les vins étaient estimés. Le raisin de Numidie était renommé à cause de son rendement considérable.
L’occupation musulmane réduisit la production vinicole. La Tunisie, au moment de l'établissement du protectorat, possédait environ 1.500 hectares de vignes indigènes, dont le fruit était consommé surtout à l’état de raisin. La création du vignoble européen commença avecle protectorat français et n’eut d’abord pour objet que d'assurer la consommation locale européenne. C’est que l’exportation en France était alors entravée par le régime douanier. A raison des traités tunisiens qui avaient concédé à plusieurs nations le traitement de la nation la plus favorisée, les produits tunisiens étaient soumis, à leur entrée en France, à notre tarif général. Les vins tunisiens, en conséquence, payaient # fr. 50 par hectolitre, tandis que les vins d'Espagne étaient à 2 francs.
Ce régime fut modifié par la loi du 29 juillet 1890.
Actuellement la Tunisie, sur une superficie d’environ 43 millions d'hectares dont 9 millions d’hectares de territoire agricole, et 2.600.000 hectares de terres arables, 220.000 hectares d’olivettes, 19.000 hectares de palmeraies, etc., compte de 15.000 à 16.000 hec-
tares de vignes et produit en moyenne 350.000 hec-
tolitres de vin dont 200.000 à 300.000 sont absorbés
par la consommation locale.
B. — Les conditions économiques de la
iticullture tunisienne
Elles sont assez analogues à celles que nous avons rencontrées en Algérie. Nous les résumerons som-
mairement.
a) Fertilité naturelle
La production de la vigne s'élève en moyenne à une trentaine d’hectolitres par hectare, mais atteint en certains points des chiffres sensiblement plus élevés. Quelques vignobles accusent en effet une production à peu près régulière de 70, 80, et même de 100 hectolitres à l’hectare. Les vins rouges représentent les neufdixièmes de la production. Ils sontnaturellement de fort degré, hauts en couleur et bien corsés, titrant de 10 à 12 degrés pour les vins ordinaires, et jus- , qu’à 14 et 15 degrés pour les vins de coupage.
La Tunisie pourrait exporter de grandes quantités de raisin muscat. Mais pour le moment elle n’exporte guère que duchasselas, en quantité du reste médiocre: 146.041 kilogrammes d’une valeur de 32.000 francs en 1909, d'après une Notice publiée à Tunis en 1909 par la Direction de l'Agriculture, du Commerce et
de la Colonisation, qui fut distribuée en février 1912
TO
au Concours agricole. Mais l’attention des intéressés est de plus en plus attirée vers ce commerce, et tout porte à croire que la Tunisie finira, elle aussi, par s'engager résolument dans une voie que lui a déjà
tracée l’Algérie.
b) Acquisition de la propriété
La Direction de l'Agriculture met à la disposition des immigrants des terrains appartenant à l’État ou que celui-ci se procure en vue de leur rétrocession aux particuliers. Les conditions de vente rappellent d'assez près celles qui sont pratiquées en Algérie.
Abstraction faite des lotissements urbains (241 hectares), desconcessions debiens habous (19.509 hectares), des ventes spécialement faites en vue de plantations d'oliviers dans le Centre et le Sud (87.376 hectares), les superficies de terrains domaniaux que, d’après la Notice citée, l'État a vendus à la colonisation française avec obligation d'habitation et de culture atteignent, depuis 1902 jusqu’à 1908, 93.445 hectares.
En présence de ces chiffres, on est surpris de voir le peu d'importance de la colonisation française, si réduite qu'elle éveille les inquiétudes des colons. Ceux-ci conçoivent et manifestent des craintes pour leur sécurité et demandent à constituer des Sociétés franches, capables en cas d’insurrection ou de guerre extérieure d'organiser la défense. « Nous ne som-
mes, écrit M. Edouard de Varenne, promoteur de
Site
ce projet, dans les /nformations Algériennes du 11 février 1912, que 40.000 Français, dont quelques centaines d’agriculleurs seulement habitent les terres, au milieu de près de deux millions d’Arabes et de plus de cent mille Italiens. » Craintes d’ailleurs exagérées, car la police en Tunisie est assurée efficacement par la gendarmerie et la direction de la Sûreté publique. Des gardes de police à cheval et des agents cyclistes veillent, en particulier, à la sécurité des campagnes. Le respect des personnes et des biens est aussi complet qu’en France, le Consul général d'Angleterre à Tunis le constatait dès 1898 dans un rapport à son gouvernement.
Mais, si la proportion des Français dans la colonisation tunisienne est relativement plus considérable, on est en droit de se demander à qui pourra profiter
l’extension du vignoble tunisien, si elle se poursuit.
c) Frais d'exploitation
Les conditions du travail sont sensiblement les mêmes en Tunisie qu’en France. D'une façon générale cependant, et en raison de la concurrence des indigènes et des Italiens, le prix de la main-d'œuvre est moins élevé que dans la métropole.
Lesalaire quotidien des ouvriers agricoleseuropéens est d'environ 2 francs,2 fr. 50.Ces chiffres n’ont évidemment rien d'absolu, c’est ainsi que les tailleurs
de vignes qui viennent chaque année de France s’em-
baucher en Tunisie, reçoivent de 4 à 5 francs par jour. Les indigènes gagnent de 1 à 1 fr. 20, nourriture non comprise et, bien dirigés, fournissent de bons services. Les colons apprécient aussi particulièrement la main-d’œuvre,très peu coûteuse, des nègres du Soudan, du Fezzan et du Touat, que l’on emploie avec profit à tous Les travaux des champs.
Les instruments agricoles, les harnais sont payés aux prix de France. Les bœufs valent de 250 à 400 fr. la paire, les vaches 90 à 180 francs par tête. On trouve des chevaux à tous les prix, mais un bon cheval de service se paie de 350 à 400 francs.
Le chiffre des frais culturaux dela vigne peut ètre
évalué à 350 francs par hectare.
d) Régime Fiscal
La taxe personnelle et mobilière, Pimpôt des portes et fenêtres et celui des patentes n'existent pas en Tunisie pour les Européens. Quant à l’impôt foncier, il ne constitue qu’une infime exception, propre à l'ile de Djerba et à certaines parcelles de terres consacrées à la culture maraîchère dans le Cap Bon et les environs de Sfax.
Les seules cultures imposées sont le blé et l’orge. Lorsque ces cultures sont effectuées à l’aide de la charrue française et sur des terres entièrement défrichées, l'impôt est réduit des neuf dixièmes, c’est-à-
dire que s’il atteint normalement 6 fr. 40 par hectare,
il est réduit à 0 fr. 64. L’olivier est taxé sur une base de 5 à 50 centimes par pied, avec affranchissement des nouvelles plantations pendant vingt ans et des oliviers nouvellement greffés pendant dix ans.
Les autres cultures,notamment /a vigne, les cultures maraîchères et fruitières, l’avoine, ete.., sont affranchies d'impôt.
Certains produits, tel que les céréales, sauf l'avoine, supportent un droit de circulation de 25 à 35 centimes les 100 kilogrammes.
Des droits existent, soit sur la consommation dans les centres urbains, soit sur la circulation et la fabrication de divers produits. Ainsi l'alcool supporte un droit de 125 francs par hectolitre d'alcool pur, le sucre brut 6 francs et le sucre raffiné 10 francs les 100 kilogrammes, la viande 6 francs.
La propriété bâtie urbaine et suburbaine supporte une taxe locative, dont le produit est attribué aux municipalités.
Les tarifs de l'enregistrement sont extrèmement modérés et le papier timbré coûte moitié moins qu'en France. Les mutations d'immeubles paient un droit de 4 °/,, à moins qu'elles n'aient lieu en ligne directe ou bien entre époux entre vifs et à titre gratuit ou par décès, auquels casle droit est réduit à 0 fr. 20. Le droit est réduit à 2°/. pour la vente des terres de colonisation.
Le tabac, les poudres à feu, les allumettes et les
cartes à jouer font l'objet d’un monopole d’État.
Néanmoins les prix de vente sont beaucoup moins
élevés qu’en France.