C. — Questions nationales, sociales et scientifiques
I. — LE ROLE DE LA VIGNE DANS LE PEUPEMENT NORD-AFRICAIN CARACTERE FRANÇAIS DE LA CULTURE DE LA. VIGNE
Il y a quasi-unanimité sur le rôle que la vigne a joué dans le peuplement nord-africain. Les auteurs et les administrateurs, les théoriciens et les praticiens pour une fois sont d'accord. Entre tant de citations que l’on pourrait accumuler, glanons ci et là.
Un romancier, d’abord, qui connaissait ben l'Algérie, Louis Bertrand : « Cette transformation soudaine d’un pays tout entier, elle est due à la vigne; l’Algérie moderne, teile que la France a su la créer ou la recréer, est un immense vignoble, un pressoir géant d’où s'échappe, comme d’une source naturelle, un véritable fleuve de vin, de quoi abreuver des millions de gosiers gargantuesques. Le vin c’est l’avenir de. l’Algérie, c’est le grand bienfait dont la France a doté ce pays de soleil. »
Un colon, le Colonel R. Peyronnet, président de l’Union des Syndicats agricoles d'Alger : « C’est la conquête française qui allait transformer l’Algérie en créant son vignoble. Les colons méridionaux, alsaciens et les Espagnols et les Italiens ont déployé un effort magnifique grâce auquel l’Algérie dispose d’une merveilleuse richesse. »
Un professeur, membre de l’Académie d’Agriculture, le président Berthault : « C’est grâce à la vigne que partout en Algérie où il y a un clocher, un hameau, une ferme, il y a aussi des âmes et des cœurs français. »
Le Secrétaire général de la Confédération des Vignerons Algériens, M. Fontaniile : « La culture de la vigne a aidé puissamment au développement et à l’enracinement de la colonisation européenne. Il suffit pour s’en convaincre, âe considérer la situation réciproque des villages du Sahel, de la Mitidja, des plaines sublittorales et des régions céréalifères des Hauts-Plateaux; alors que les premiers respirent l’aisance des foyers prospères, les seconds se dépeuplent et voient leurs maisons tomber en ruines. »
Un Ministre anglais ami à qui nous avions l'honneur de présenter les environs d'Alger, à l’époque de la vendange : « Votre richesse, je le vois, c’est bien la vigne. »
Un haut fonctionnaire marocain : « Il n'est pas question pour nous d'approcher même de très loin, votre magnifique essor viticole, gage de prospérité. »
Aussi n'est-ce pas sans quelque étonnement que nous avons
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entendu M. Isnard, maitre @e conférence à la Faculté ces Lettres d'Aix, résumant dans une conférence faite à Alger, la thèse de doctorat ès lettres qu’il avait soutenue en Sorbonne, émettre l’hypothèse que voici : « Nous ne nions pas que la culture äe la vigne ait grandement aidé à la colonisation et à l'enrichissement, mais l'Algérie n’eut-elle pas tiré de cet immense effort des résultats plus appréciables, si argent et travail avaient été utilisés à d’autres fins? »
Point d'interrogation d'autant plus difficile à admettre que dans un long chapitre M. Isnard a pris soin de montrer l’échec des cultures dites riches, tentées tour à tour en Algérie, coton et canne à sucre en particulier. Et cependant dans les terres susceptibles d’un grand rendement, les plaines de Bône, de Bougie, la Mitidja par exemple, qui songerait à préconiser la culture des céréales? Les coteaux qui fournissent des vins de crû, Médéa, Zaccar, Haut-Dahra, Mascara, Tlemcen, quelle autre culture que la vigne pourrait leur donner la richesse? Une pluviométrie trop souvent déficiente ne permet pas à l’Afrique du Nord de posséder les herbages du pays de Bray qui sont l’orgueil de l’élevage métropolitain. Les cultures maraîchères, qui, elles sont payantes, dépencent directement de l'extension des zones irrigab'es. Et le meilleur palmier à Marengo ou à Relizane, ne donnerait pas de dattes consommables.
Plusieurs des citations qui viennent d’être faites ont marqué nettement ce que cette colonisation viticole a de spécialement français. Et cependant elle n’est pas uniquement l’œuvre de terriens venus de nos vieilles provinces. |
En Oranie tout particulièrement le nombre est élevé des travailleurs du sol devenus propriétaires de vignobles, qui ne sont arrivés d’Espagne que depuis assez peu de temps. Mais la communauté ce vie, d'intérêts a créé entre Français d'origine et néo-Français une solidarité étroite et une ressemblance à peu près complète. Parce que les uns et les autres peinaient et réuss'ssaient sur une terre française, le sol a nationalisé.
Il n’en était malheureusement pas de même en Tunisie. La proximité Ge la patrie d’origine permettait au Gouvernement de Rome de peser lourdement sur les vignerons italiens installés eu Tunisie et ayant réussi à s’y faire une place enviable.
Le nombre même de ces immigrés, rattachés par des liens étroits au pays qu'ils avaient quitté, mais sur lesquels on savait ieur faire fixer les yeux, créait un problème délicat et la réussite même de ces travailleurs, accroissant leur influence locale augmentait le danger.
En 1935, par exemple, il y avait 19.344 hectares entre mains françaises contre 24.960 hectares appartenant à es Italiens (6).
Aussi d'excellents esprits se demandaient comment — puisque
(6) Peschaud : Builetin de la direction des Affaires économiques de Tunisie, 1* trimestre 1936, p. 86.
le sol ne pouvait en Tunisie créer des Français— on pourrait parer au péril. Le destin a fourni la solution. L'Italie est entrée en guerre contre la France, elle a même été momentanément victorieuse et a pu montrer l’ampleur de ses ambitions nord-africaines. Aussi ne faut-il pas s'étonner que la roue de la fortune ayant tourné, les Italiens de Tunisie, aient dû rendre des comptes. En 1944 et en 1945 un très grand nombre d'importantes propriétés italiennes de Tunisie ont été acquises par la Coopérative Foncière et Viticole et divisées en lots de 15 à 25 hectares entre anciens combattants français. Ce transfert s’est effectué en 1946 et en 1947, légitimé en droit par le fait d’avoir combattu la France, de sorte que la plus grande partie du vignoble tunisien, jadis entre les mains d’Italiens, est maintenant entre les mains de Français.
Cette toute récente modification est d’une importance exceptionnelle, non seulement pour l’agriculture tunisienne, mais pour la vie générale de toute la viticulture nord-africaine.
Tous ces vignerons travaillent avec ardeur.
Et constater la communauté de l'effort de tous les viticulteurs nous rappelle que les statistiques déjà fournies et qui classent les propriétaires entre eux appellent quelques rectifications.
Les diverses statistiques que nous avons utilisées sont établies par communes. Lorsque nous écrivons que dans le äépartement d’Alger 93 propriétaires récoltent de 5.000 à 10.000 hectolitres de vin, cela signifie que l’addition des déclarations communales donne ce chiffre de 93. Mais il ÿy a un nombre assez important de proptiétaires qui ont des domaines viticoles en plusieurs communes; il en résulte que le nombre total des récoltants est inférieur‘ pour ce département de 80 à 90 peut-être au chiffre annoncé et que le nombre des propriétaires de quelque importance est à majorer du même
chiffre à peu près.
Inversement une société agricole formée de nombreux actionnaires parfois, de quelques-uns seulement dans certains cas, ne compte que pour un exploitant. Et ainsi nos statistiques présentent une erreur en sens inverse de la première signalée, mais l’on pourra soutenir ,que l’actionnaire d’une grande société viticole, comme Keroulis ou le Chapeau de Gendarme, sait peut-être à peine où se trouve le domaine dont il est copropriétaire et n’est pas vraiment un viticulteur.
Ces quelques observations montrent avec quelle prudence il faut utiliser les statistiques, surtout quand on veut leur faire fournir des arguments d'ordre social. Le temps n’est pas si éloigné où une certaine presse torturait les chiffres pour en tirer la condamnation de la grande propriété. Cependant pour tout lecteur impartial, ils proclament que la concentration du vignoble entre quelques mains est un mythe. Et à tout ce qui a été dit à ce sujet nous opposerons cette simple remarque, qui ne peut découler d'aucun décompte officiel, mais que les relations d’affaires ou les liens de sympathie permettent d'établir sur des bases sûres.
Si nous prenons les 15 plus gros viticulteurs du département d'Alger, nous constatons que 3 n’ont eu qu'un enfant, 7 en. omt eu 2, 4 en ont eu 3, 1 en a eu 4, ces grands propriétaires considérés comme les chefs de famille étaient pris au moment qui marque l'apogée du vignoble en 1930-32-38. Ces 15 proriétaires ont eu 33 enfants et ils ont présentement 74 petits-enfants. Sur ces 15 propriétaires un seul n’a pas, à l’heure où ces lignes sont écrites, de petit-fils ou de petite-fille, et un seul n’a qu’un petit-fils. Mais les 13 autres grands propriétaires savent ou ont su que leur fortune sera partagée en 73 parts. De leur vivant les grands créateurs, les « ramasseurs de la terre algérienne », pour appliquer à ces colons la phrase créée pour les Capétiens, savent que leurs biens seront dispersés. Le Code civil tout aussi rapidement qu’une réforme agraire, toujours injuste, et de manière plus humaine, plus conforme à nos mœurs, répartit les hectares de vigne ct les hectolitres de vin.