‹ Le Vignoble Nord-AfricainChapitre 157 sur 216 · I. — QUELS SONT:-ILS · texte numérisé non relu

I. — QUELS SONT:-ILS

La masse immense des consommateurs n’a de désirs qu’en ce qui concerne le vin. Certes, on peut penser que le Statut de l’alcool mérite une refonte générale, mais ce sont les producteurs et c’est le commerce qui pensent ainsi. De même, quelques vignerons, de-ci de-là émettent des suggestions sur la plantation des champs de pieds-mères, sur la police des pépinières. Les vins fins, la vinaigrerie peuvent donner lieu à observations pertinentes. Mais tous ces desiderata, toutes ces demandes sont en vérité peu de chose.

Le vin, le vin boisson nationale, importe seul et c’est lui que vise, en ses doléances, la masse immense des consommateurs.

Le consommateur, métropolitain et nord-africain, éprouve et exprime quatre désirs.

Il veut tout d’abord boire à sa soif. A certaines époques, il n’a pas disposé d’une quantité suffisante de vin. Pourquei? Parce que pendant un certain temps, durant la guerre 1939-1945, et au cours des années qui ont suivi, 1946 à 1948, le vin récolté en France, importé d'Afrique du Nord ou venant de l'étranger, n’a pas existé en Métropole à égalité de la demande, ou s’il existait en quantité totale acceptab'e, n’était pas réparti sur le territoire comme il eut fallu. Et aussi parce que ce vin était trop cher, et que l’argent dont chaque foyer pouvait disposer pour acheter cette bo sson ne permettait pas l’acquisition de la quantité utilisée d'habitude. Même les Français qui produisent le vin, qui pour la plupart en ont plus qu'il ne faut, se sont rationnés, tentés par les hauts prix de vendre une partie de ce qu'ils eussent bu normalement. En Afrique du Nord aussi le vin a été inégalement consommé. En Algérie, le public a eu tout le vin qu’il pouvait désirer; on a même maintenu son prix un certain temps assez bas par des procédés artificiels, auxquels il a bien fallu renoncer, mais qui, aussi longtemps qu'ils ont été en pratique, ont stimulé la consommation. En Tunisie, on a surtout évité le gaspillage, au Maroc, il a fallu rationner. Si bien que l’Afrique du Nord, mieux partagée que la Métropole, peut cependant comprendre la portée et l’intensité du premier vœu que forme le consommateur métropolitain : boire autant de vin qu'il a depuis toujours l’habitude d’en boire.

Le consommateur veut aussi boire du bon vin. Les piquettes, les vins à faible degré, les breuvages plus ou moins artificiels vendus parfois sous le nom de vin ne sont plus en honneur. Cette modification du goût de la clientèle a mis au premier rang les vins algériens et tunisiens de degré élevé et de belle couleur. Le Code du vin interdisant la comimercialisation des vins faits avec cépages de Noah, Othello, Jacquez, Isabelle, Clinton et Herbemont (art. 96), ces plants ne peuvent être utilisés que pour la consommation familiale. De nombreux vignerons boivent, dans le Centre et l’Ouest notamment, du vin de Noah; dans la vallée du Rhône, dans le Sud- Ouest, etc., on boit encore du vin de Jacquez. Mais dans l’ensemble la Métropole délaisse ces vins à goût dur. Le Français réclame surtout du vin rouge. Le vin blanc, le vin rosé n’ont qu’une clientèle restreinte.

Et ces vins, il faut que le moins fortuné puisse les acquérir en quantité suffisante, ce qui exige que le prix ne soit pas exagéré. L'expérience prouve que dans les circonstances présentes, si le prix du litre de vin au détail dépasse 75 à 80 francs, la consommation baisse. Le Français demande donc que ce litre de vin ne dépasse pas un certain prix variant évidemment suivant les époques, dépendant en partie du salaire qu’il touche, mais que l’on peut, en

moyenne et à l’heure présente situer aux environs de 75 francs. Le congrès des médecins amis du vin a établi à un litre de vin par jour le minimum de la consommation d’un ouvrier, à un demi-litre celle d’un travailleur intellectuel. Ajoutons les femmes, les enfants. On voit ce que représente dans un budget familial la part du vin. Ce calcul ne vaut pas pour le rural vigneron; et l’on sait au surplus que dans le Midi notamment, au moment des vendanges, des moissons en particulier, la consommation journalière du travailleur agricole atteint trois litres par jour.

Enfin le Français, disons surtout la ménagère, tient à pouvoir se procurer son vin sans difficulté. Le rationnement, les cartes d’alimentation, la chaîne à la porte des détaillants, autant de gênes dont le public à horreur. Vainement le vendeur au détail expliquet-il à l’acheteur au jour le jour qu’il n’est pour rien dans ces mesures regrettables, le mécontentement subsiste. Le citadin observe que le rural est à ce point de vue, dans une grande partie du pays, plus favorisé que lui. En bref, le Français demande la liberté à laquelle il est depuis si longtemps habitué.

Si nous essayons de résumer par un mot chacun des quatre désirs qui viennent d’être expliqués, nous disons : quantité, qualité, prix, liberté.

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