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V. — DE LA TECHNIQUE DU DIRIGISME ET DU RETOUR À LA LIBERTE

a) Technique du dirigisme.

Si nous voulions résumer les entraves que le dirigisme mitigé que nous avons connu a apportées à la viticulture et celles par lesquelles un dirigisme intégral l'aurait ruinée, il nous apparaît qu'on pourrait dire : je dirigisme c’est une direction d'Etat toutepuissante imposant des méthodes de culture, taxant les produits, les répartissant et soumettant non pas tous les actes, mais un assez grand nombre d’actes du vigneron à contrôle étroit (7).

C'est d’abord une direction d'Etat. On ne s’élèvera jamais assez contre une telle conception. Pour nous, le rôle de l'Etat est d'orienter la viticulture, dans le cadre désormais international de son développement, de créer des bureaux d’étude, de préparer en commun avec les organisations professionnelles les textes nécessaires. L'Etat doit aider les vignerons, non être leur chef, il n’a jamais eu cette prétention en Algérie ou en Tunisie, que le Maroc ne se laisse pas entraîner dans la voie dangereuse.

Le dirigisme impose des méthodes techniques. Pure folie quand il s’agit de vigne. Aucune culture n’est aussi « individuelle >» que celle de la vigne. Il n’y a pas deux parcelles pareilles aussi bien en France qu’en Afrique du Nord. Laissons la technique aux associations professionnelles, L'Etat doit intervenir pour protéger le vignoble (maladies, etc.) non pour le régenter, qu’il soit une très vieille création (Métropole) ou une nouveauté (Maroc).

Le dirigisme veut la taxation. Cette mesure est aussi vieille que les gouvernements organisés, et depuis les mêmes origines elle est critiquable, comme ayant souvent proäuit des effets contraires à ceux que l’on avait escomptés. Si elle a été jugée nécessaire en

(7) Il est assez curieux de constater qu’en période de dirigisme théorique, alors que l'Etat intervenait fréquemment en matière de consommation et de circulation viticoles, il a dû, sous la pression des circonstances, en vue d'augmenter la quantité de vin disponible, desserrer les obligations pesant du fait du Statut viticole sur le producteur et qu’au contraire, à mesure que revient pour le consommateur, avec une plus grande quantité et une meilleure qualité de vin à la vente, la période de facilité, la production, et dans une certaine mesure le commerce, sont plus étroitement soumis aux obligations du Code du vin, c’est-à-dire dans ]la pratique, aux règles édictées par les Contributions Indirectes.

temps de guerre, nous pensons qu’elle doit être considérée aujourd’hui comme ayant fait son temps.

Le dirigisme c’est aussi le rationnement. Quand il s'impose et peut-être aussi quand il ne s’impose pas. Nous parlons du rationnement proprement dit, ou si l’on veut, de la quantité de vin allouée à chaque consommateur. Et nous avons aussi en vue les méthodes plus perfectionnées, tels que les bons de circulation permettant de diriger la répartition. Ce rationnement s’est appuyé tant en Tunisie qu’au Maroc, sur la faiblesse très réelle de la récolte locale. Mais était-il indispensable, puisque les deux protectorats pouvaient demander à l’Algérie voisine et obterir d’elle le vin qui leur faisait défaut? Objectera-t-on que tout le vin algérien était nécessaire à la Métropole? Peut-être. Cependant les détails que nous avons fournis pour chiffrer les envois de vin algérien au Maroc semblent indiquer qu’il n’était pas trop difficile d’assurer à chaque consommateur une part supérieure de vin courant.

Enfin l’un des éléments essentiels du système dirigiste est le contrôle de tous les instants. Et qui nous contredira si nous affirmons que cette sujétion de toutes les minutes dans lesquelles chacun se sent placé, est ce que le Français estime le plus odieux.

b) Revenons à la liberté.

Quand les milieux viticoles demandent unanimement le retour à la liberté, il ne s’agit pas de la liberté totale, absolue, il s'agit de la liberté, telle que la définit le Statut viticole. Vieux de quinze années et ayant, en ce temps relativement court, connu les heures les plus délicates, le Statut viticole apparaît à tous une œuvre de sagesse, un texte salutaire, un compromis heureux entre les désirs explicables, mais contradictoires, un système complet permettant d'apporter de bonnes solutions aux difficultés les plus diverses.

Pour l'Algérie qu’est-ce que le retour à la liberté?

En 1948 l’Algérie a obtenu à peu près satisfaction. Elle est en somme sous le régime du Statut, du Statut adouci par nécessité dans les dernières années, mais du Statut qui tend chaque année et à la demande des vignerons eux-mêmes, à redevenir le Statut de 1935. Une forte étape franchie dans ce sens est celle indiquée par le Congrès de Nantes, touchant les piquettes et les vins de coupage, le retour sur ce point au texte primitif ayant été voté sur la proposition des délégués algériens.

Mais si l’Algérie a obtenu la liberté des transactions, s’il n'y a ni rationnement ni taxation; si sur la plupart des points secondaires, mistelles et vins de liqueur, ventes sur souches, vins de pays, etc, aucune demande pertinente n’est présentée; si les relations de la production et du commerce sont normales, la Tunisie et le Maroc en sont-ils à ce point d'équilibre? Le régime que chague Régence a adopté, calqué sur le Statut viticole, mais portant la marque propre des nécessités locales, ne réclame-t-il pas quelques aménagements ?

La Tunisie est soumise à la taxation et par le système des bons d’approvisionnement à une sorte de rationnement. Mais le chiffre de Sa production remonte depuis 1948. Elle a donc le droit de réclamer plus de liberté (8).

Beaucoup de viticulteurs supportent mal la restriction de surface du vignoble imposée à la Tunisie, à la suite des arrachages de 1935. Reviendra-t-on au statu quo ante en raison des besoins métropolitains, ou parce que la Régence aura su orienter sa production vers des vins spéciaux ?

Et petite demande : plusieurs vignerons veulent obtenir l’autorisation de déplacer leurs vignobles en dehors de la limite étroite du Caïdat, dont la surface est plus petite que celle d’une commune mixte d'Algérie.

Mais la grosse discussion porte sur les relations Tunisie-Métropole, c’est-à-dire sur les exportations de vins tunis'ens en France, c’est-à-dire sur le principe même du contingentement. Et dès lors il ne s’agit plus de retour à la liberté d’avant guerre par rejet des conditions d’exception du temps de guerre. Il s’agit du désir fondamental des vignerons tunisiens qui, nous l’avons déjà indiqué, estiment que la première loi douanière, celle du 19 juillet 1890, les autorisait à exporter en Métropole tout le vin dont ils n’avaient pas l’emploi sur place et qui ont toujous déploré les restrictions, loyalement acceptées, parfois même proposées par la Régence, pour calmer les appréhensions des vignerons du Midi de la France. Beaucoup de vignerons tunisiens contestent le principe du contingentement qui, certes, entraînera la dévalorisation d’une partie des récoltes de vin, lorsque la reconstitution sera achevée, vers 1958. Par contre il en est d’autres qui, prenant conscience des difficultés qui attendent les viticulteurs méridionaux et algériens et des conséquences qu'a prévues le Statut (blocage, distillation obligatoire, etc.), estiment que le contingentement provoque un dommage de même grandeur; ceux-là souhaitent seulement des modifications de détail dans le régime présentement en vigueur; dans cet ordre d'idées les deux desiderata les plus fréquèmment exprimés sont le changement de la date d'ouverture du contingent, modification qui permettrait l’exportation de vins primeurs, et non-limitation à 14° des vins admis en France, ce qui faciliterait certaines transactions (9).

Examinons enfin la situation qui est celle du Maroc. Maïs en vérité peut-on parler de retour à la liberté quant il s’agit du Maroc?

De toutes les parties du Nord de l’Afrique française, le Marcc est celle qui porte le plus fortement l’empreinte étatiste. A quelles. causes attribuer le fait?

Nous pensons qu'il en est deux assez faciles à discerner. La première est que le Maroc dernier venu dans la famille française, s’est

(8) Comparez chapitre IV, p. 110.

(9) Chedeville : Notes générales.

constitué politiquement et économiquement, à une époque où l'Etat avait tendance à affirmer ses droits plus fortement qu'aux tempë anciens. Toutes les organisafions marocaines s’en ressentent. C’est l'Etat qui est propriétaire des phosphates; c’est l'Etat qui, directement ou indirectement, poursuit l'exploration du sous-sol (recherches pétrolières, filons miniers, etc.); la croissance rapide d’une métropole comme Casablanca pose des problèmes que le particulier ne peut résoudre, il y faut l'effort collectif des municipalités, des offices chérifiens, etc; le régime adopté pour la vigne s’est apparenté de manière pour ainsi dire automatique, au régime des entreprises du commerce ou de l’industrie.

Mais il est une seconde raison, aussi importante et c’est que l'Administration formée à cette école étatiste et en développant la théorie par ses décisions journalières, n’a pas trouvé en face d’elle pour lui barrer, au moins un peu, la route, une caste foncière, propriétaires ou travailleurs agricoles, anciennement formée et ayant pris conscience d’elle-même. Un chiffre aide à comprendre ce fait; dans les chapitres de la première partie de cet essai nous avons dénombré en Algérie 28.519 vignerons, en Tunisie 3.500 et au Maroc 125.

Le Maroc est assez différent de la Tunisie, et nous venons d'expliquer pourquoi. Mais ce qu’il y a de plus curieux, c’est que si l'on n’avait donné les raisons de cette situation, on eut pu croire à priori que le pays à tendance étatiste était la Tunisie et le pays à tendance libérale était le Maroc. Car géographiquement la Tunisie est tournée vers l'Orient, auquel la raïtachent de très vieux liens, vers cet Orient où le prince, Khalife ou non, concentre en lui tous les pouvoirs, et le Maroc regarde vers l'Occident, et depuis quelque temps entre en contact avec l'Amérique, le pays du monde où l'individu compte le plus.

Ces quelques considérations d'ordre très général aideront à comprendre que les milieux viticoles ne se montrent pas très pressants à réclamer ceci ou celà; en fait, il nous semble que les vignerons marocains ne demandent aux pouvoirs publics qu’une chose : ne pas fixer trop bas le prix du vin qu'ils produisent.

B. — De quelques questions particulières

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