D'UN JUSTE PRIX DU VIN
Nous nous référons à ce qui vient d’être dit du prix du vin. Les définitions que nous avons données du prix plafond, du prix plancher, du prix social, pour cette boisson de première nécessité qu'est le vin, ne nous apparaîtraient plus que sous un aspect théorique, si l’abaissement des frais de production et l’abaissement des frais de distribution, permettaient de livrer le vin moins cher aux consommateurs.
Il est extrêmement difficile de chiffrer les possibilités d’abaïssement. Nous n’avons qu’une donnée stable, fournie par l’expérience :
le prix payé par le consommateur est, dans le cas le plus défavorable pour le consommateur, le double du prix payé à la propriété. Le vin algérien de 10° est payé, fin octobre 1948, au récoltant 350 francs le degré hectolitre, soit 3.500 francs l’hectolitre, soit 39 francs le litre. Il devrait donc coûter 70 francs au consommateur parisien. Et il semble acquis, d’après les enquêtes de groupements sociaux de tous ordres qu’il ne devrait pas dépasser le prix de 70 francs pour être normalement achetable en quantité suffisante par un chacun et que le prix de 65 francs serait tout à fait désirable. Peut-on arriver à ce prix?
Les associations viticoles de France ayant été consultées par le Ministère de l'Agriculture sur le point de savoir si les viticulteurs pouvaient se contenter d’un tel prix, ont été unanimes à répondre : très certainement, si la baisse s’applique à tous produits, à la maind'œuvre, au sulfate de cuivre, au soufre, etc. Il est illusoire, en effet de vouloir provoquer la baisse sur un seul article.
Reprenons donc les calculs en partant de la base stabie que nous connaissons : les frais depuis la propriété jusqu’au verre du consommateur égalent le prix de production. Et prenons pour point de départ le prix de 35 francs le litre propriété. Des diverses enquêtes auxquelles se sont livrés, de la manière la plus désinté- -ressée, un assez grand nombre de spécialistes (adminitration, journalistes, économistes, etc.), il semble ressortir que les marges commerciales y compris les assurances pour pertes et avaries représentent pour un vin algérien consommé à Paris environ 15 francs, les frais de transport proprement dits 15 francs, les impôts, taxes, péages (état, communes) et les divers pourboires 7 francs, les pertes. par vol ou autres non récupérées 2 francs. Certains calculs présentent des chiffres assez différents mais dont le total avoisine toujours 30 à 40 francs.
Nous rappelons que le tableau dressé plus haut admet pour un même prix de 35 francs le litre, payé en 1948 à la propriété algérienne : 13 fr. 75 de transport, 13 fr. 25 de marge commertiale, 10 francs d'impôts et taxes, d’où un vin livré au consommateur à 72 francs.
Les deux calculs coïncident si nous répartissons entre les trois postes que nous venons d’indiquer pour un vin ayant quitté la propriété, les frais rassemblés dans le second mode d’appréciation sous la rubrique « pertes ».
Et maintenant, demandons-nous dans quelles limites peut être abaïissé le prix du vin à la consommation.
Ne pense-t-on pas que les marges commerciales pourraient être réduites de 3 francs, les transports de 2, que l'Etat et les diverses collectivités pourraient consentir un abattement de 1 franc et que les pertes par vol ne devraient pas dépasser 1 frane? On récupèrerait ainsi 7 francs. Nous tenons pour acquis que la propriété pourrait de son côté livrer du vin de 10°, vin courant, aux environs de
33 francs. On aurait ainsi du vin à 66 francs sur la table du consommateur parisien.
Pour être mieux compris, on a retenu les données du moment, mais les conclusions sont valabies en leur principe pour ioute époque. Elles se condensent en fin de compte en cette formule d'équité : les sacrifices nécessaires pour arriver à un résultat vivement désiré, doivent être supportés par tous.
Les syndicats et les coopératives ne peuvent-ils contribuer à l’abaissement du prix du vin?
On envisage d’ordinaire un double rôle pour les syndicats et coopératives. Le premier dans la production, le deuxième dans les premiers stades de la distribution, c’est-à-dire jusqu'aux commerçants de gros et même de demi-gros. Ne pourrait-on pas admettre que ces organismes collectifs allassent plus loin encore, parvinssent jusqu’à la répartition de détail, par l’intermédiaire de coopératives de consommation ?
Des essais ont été faits depuis longtemps. Ne pourrait-on pas, au moins dans certaines régions les étendre? On abaisserait de manière sensible les marges commerciales,
Nous pensons qu’à vouloir trop b.en faire, on risque de se tromper. La division classique entre production, répartition et consommation est le fruit de l'expérience. À vouloir tota ement remplacer le commerce, les syndicats et coopératives courraient des risques qu'ils n’ont pas le droit d'assumer. Toutefois, on peut envisager des accords directs entre coopératives de preduction et coopératives de consommation. Des essais ont été faits dans cette voie; mais ni les unes, ni les autres de ces coopératives ne sont encore familiariées avec les nécessités commerciales; le problème de trésorerie est pour elles une entrave sérieuse; la constitution d’un out.llage approprié ne s’improvise pas et le recrutement de la main-d'œuvre est délicat.
Difficile, certes, est l’abaissement du prix du vin, mais comben désirable! Les efforts conjugués qui ont été déployés permettent-ils d'enregistrer une amélioration? Au 15 mars 1950 le piix à la propriété est, dans l’Algérois, pour un vin rouge de 10 à 10 5, exac'ement le même qu’en 1948-49, soit 350 francs le degré hectolitre. Les compressions suggérées n’ont été que très imparfaitement réalisées. En bref le prix du vin n’a que peu diminué pour le consommateur.
Dans la période d’avant la deuxième grande guer.e, soit en 1937- 38-39, le prix du vin à la propriété algér':enne, moyenne des cual és diverses, ressort à 13 fr. 47 le degré hectolitre. Ce prix est auj urd’hui multiplié par 27 environ. Il en est de même sensible et pour les agrumes et le tabac. On pourrait donc penser que le vin est présentement à son vrai prix. Toutefois on peut estimer au si qu J est un peu trop élevé si l’on considère les variations du Napoléon. Depuis 1947 le Napoléon a coté au plus haut 7.050 francs, au pus bas 2.375: en 1948-49 il s’est généralement maintenu au-dessus de 4.000, et il est tombé le 15 mars 1950 à 3.690.