IV. — LA PRODUCTION DES RAISINS SECS EN AFRIQUE DU NORD
Cette question a été étudiée à trois reprises par trois spécialistes éminents.
En 1910, le Docteur Trabut, à qui l’Aigérie doit tant, indiquait dans une brochure éditée par le Gouvernement Général, l'intérêt considérable comme les possibilités de succès de la culture du raisin de séchage. Ses conseils ne furent pas suivis (2).
En 1938 à l’occasion des journées agricoles d'Alger, le Professeur Brichet reprenait la question. Il arrivait aux conclusions suivantes (3).
1° Il est facile de trouver dans le Chéliff et dans les plaines d'Oranie 4.000 à 5.000 hectares de terre où planter du raisin de séchage : le sol, le climat conviennent parfaitement, ou se rapprochent beaucoup des conditions qui existent dans les régions approvisionnant le monde entier qui sont : les plaines alluvionnaires formant le pourtour du Péloponèse, celles formant la vallée de San-Joaquin, en Californie, les plaines de Dénia et la province de Malaga en Espagne, les bords du Méardre en Asie Mineure, la vallée de Crati en Calabre, la vallée du Murray dans l'Etat de Victoria, en Australie.
2° 4 à 5.000, même 6.000 hectares affranchiraient la Métropole et ses Colonies, notamment l’Indochine, du tribut payé chaque année aux pays étrangers que nous venons de citer.
3° On connaît exactement les raisins à planter. Ce sont la Sultanine à raisins blancs sans pépin, le Rosaki blanc, cu dattier de Beyrouth, à gros grain renfermant 2 à 3 pépins, le Muscat d'Alexandrie, le Muscat Cordo Blanco espagnol et le Corinthe noir. On connaît aussi parfaitement les porte-greffes à employer, et la technique du séchage qui n’est difficile ni coûteuse.
4° A J’époque où M. Brichet donnait ces conseils, le Statut viticole interdisait les plantations nouvelles, aussi M. Brichet envisageait-il le surgreffage de vignes à raisins de cuve, il ajoutait aux
(2): Bibliothèque du Gouvernement Général de l’Algérie. (3) Journées agricoles d'Algérie (Fédération des Syndicats de producteurs de fruits, 12, boulevard Baudin, Alger).
régions du Chéliff et aux plaines oranaises déjà citées la vallée du Sebaou comme susceptible de produire des raisins secs.
Fin 1947, revenant du congrès d’Istamboul, le Professeur Rebour reprend les travaux de son prédécesseur Brichet (4); voici ses conelusions
1° Il faut ne planter que Sultanine et Muscat d'Alexandrie et suivre de près les travaux des Italiens, qui sont sur le point d’obtenir par croisement le raisin idéal, à sécher dés la fin de juin, très sucré, sans pépins et offrant le goût musqué qui plaît aux consommateurs.
2° L'Algérie a des avantages indéniables la poussant à produire le raisin sec. Mais la concurrence des pays spécialisés est telle que tout producteur nouveau sera vite mis hors de course, s’il ne produit pas bon marché et surtout s’il n’a pas une organisation de stockage et üe vente très perfectionnée. Que les vignerons nordafricains soient prudents. Il résulte de commentaires ultérieurs que ces diverses remarques valent pour la Tunisie et le Maroc.
3° Débouchés. La Métropole importait en 1938 jusqu’à 120.000 quintaux de raisins secs étrangers et elle peut largement accroître sa consommation puisqu'elle n’était que de 300 grammes par habitant par an, alors que les chiffres sont 3 kilos pour le Canada et ia Hollande, 1 kilo pour les Etats-Unis, 620 grammes pour l’Allemagne.
Ajoutons aux conclusions de M. Rebour qu’en 1948 la loi n’oppose pas à la plantation de vignes nouveiles la même barrière infranchissable qu’en 1938. Rappelons les remarques faites dans les chapitres qui précèdent, à savoir que la Tunisie s’est préoecupée de ce problème, et que les Marocains ont été de tout temps des producteurs et des consommateurs relativement importants.
Nous croyons donc qu’on peut développer la culture du rais'n sec en Afrique du Nord. Mais même en cas de pleine réussite, il ne s'agirait que de 10.000 hectares au total, sur un vignoble qui en a compté jusqu’à 500.000. Un cinquantième de vignoble à transformer ou à planter. Ce n’est pas négiigeable, mais ce n’est pas énorme.
Quelle est exactement la situation présente? En Algérie on semble ne pas se préoccuper de la question. En Tunisie, la dessication est momentanément abandonnée, l'écoulement des mistelles et des vins de liqueur étant plus avantageux. En effet, la Tunisie ne connaît qu’un cépage propre au séchage, le muscat d'Alexandrie, et ce cépage sert depuis plusieurs années à fabriquer des vins doux. même des vins secs muscatés. De plus, la pâtisserie, principal utilisateur des raisins secs, reproche au muscat d'Alexandrie le nombre et la grosseur de ses pépins. Il faudrait donc multiplier la culture de la Sultanine, mais pourrait-on lutter avec Smyrne et la Californie, comme le fait remarquer M. Chedeville, sur le terrain du prix
(4) Bulletin de la Société des Agriculteurs d'Algérie, décembre 1947.
de revient. Au Maroc, il semble qu’ on puisse, en profitant de la faveur dont de tout temps ont joui les raïsins secs, développer un peu cette production, surtout dans les jte indigènes, de faible étendue, mais très nombreux.