‹ Le Vignoble Nord-AfricainChapitre 207 sur 216 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

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Conclusion

La création du vignoble nord-africain par le colon français, grâce à des capitaux nationaux et avec l’aide de la main-d'œuvre indigène, est une histoire magnifique. ‘

C'est un effort continu, plein d’intelligence, riche de foi et couronné d’un large succès.

Cet effort déployé dès le début de notre venue dans le pays s’est intensifié à partir de 1885 pour atteindre en Algérie, dans la période 1935-1938, le point culminant de la surface plantée et de la récolte produite. En Tunisie et au Maroc, c’est également dès le début du protectorat français que les plantations sont entreprises, 1882 et 1908; la période de grand développement est, à l’est, celle qui part de 1925, à l’ouest, celle qui s’ouvre en 1932 et l’on obtient les résultats maxima à la même époque qu’en Algérie 1935-38.

La nature, non l’habitant, montrait au peuple vigneron s’installant le labeur à entreprendre. Toutes les régions de l’Afrique du Nord ne s’indiquaient pas mais beaucoup s’offraient; et l’on peut dire que le colon français n’a commis, en un siècle, que fort peu d'erreurs. Le Français du xix° siècle a recréé de Carthage aux colonnes d’Hercule un vignoble plus riche, plus riant, plus prospère que n’eussent osé l’espérer, en leurs plus larges rêveries, Magon le père phénicien de la vigne, ou les grands Empereurs du 1° siècle, désireux de faire prospérer leur province d’origine.

On ne dira jamais assez ce que cette création continue — une fois de plus la formule est ici de mise — a coûté de labeur. Car si le résultat présent, celui que nous pouvons apprécier, est bien la réussite que nous avons dite, cette somme si superbement positive a été faite de parties bien diverses, les échecs et les ruines d'hommes probes et obstinés, ayant été nombreux. Aucune œuvre humaine n’est vraiment la montée constante.

Mais en dépit des à-coups, des petits reculs momentanés, des erreurs des gouvernants, de l’insuffisance des crédits, des malfaçons techniques, le vignoble algérien s’est peu à peu constitué. Tant qu'il n’a représenté que le vingtième de Ja production métropoli-

taine, les querelles Midi-Algérie n’ont été que des passes d’arme sans importance. Et l'historien du vignoble doit aujourd'hui pénétrer dans le détail de la vie quotidienne pour noter et caractériser de 1840 à 1914 ces heurts précurseurs d’un douloureux conflit. On ne peut pas dire du vignoble nord-africain, jusqu'à la première guerre mondiale, qu’il ait été un vignoble heureux, car de même que les peuples, il a eu une histoire et même si l’on ose s'exprimer ainsi des histoires, le souci de la vérité nous a obligé à noter qu'il a eu des tristesses et des souffrances. Néanmoins, de 1840 à 1914, embrassé d’un regard d'ensemble, le vignoble algérien est une force au potentiel croissant, qui ne suscite pas d'opposition trop vive.

Tout change au lendemain de la première des grandes guerres dès 1914 la production algérienne de vin est le septième de la production totale France-Algérie, en 1915 elle est le cinquième, en 1919 et en 1920 la part algérienne diminue un peu, mais en 1930 et en 1931 elle est du quart de la production totale France-Algérie. Le grand conflit est ouvert : les vignerons métropolitains redoutent que les vignerons algériens ne les acculent à la ruine. Les phases et la solution de ce conflit ont été exposées à plusieurs reprises, notamment dans la préface et dans des chapitres d'ensemble de cet essai. Nous n'avons plus à y insister en conclusion. Et nous ne rappelons ces années de désaccord que parce qu’elles constituent un épisode, qu'on peut bien qualifier de capital, de l'histoire du vignoble algérien.

Ce sont en effet ces années de lutte qui ont conduit les vignerons et les gouvernements à élaborer le Statut viticole. A celte époque (1931-1935), la Tunisie, et même le Maroc accroissent la production algérienne, dans des proportions qui, pour n'être pas trop dangereuses, appelaient cependant l'attention. Ii fallait légiférer, il fallait construire du solide et du durable. Ce furent des lois successives, retouches généralement prudentes et heureuses, donnant un statut définitif à la Métropole et à l’Algérie, posant un certain nombre de directives à la Tunisie, passant sous silence le Maroc. D'où l'obligation pour lun de ces protectorats de compléter l'édifice viticole dont la loi française avait posé les fondements et pour l’autre, de créer à peu près entièrement sa réglementation.

Le Statut viticole offre deux traits essentiels, l’un plus qu’apparent, nettement indiqué, l’autre soigneusement dissimulé. Le premier de ces traits, celui qui est affirmé, est la volonté de créer un régime stable, d'imposer des prescriptions qui vaudront en tout eas, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, susceptibles de freiner la surproduction comme permettant de pallier la grande disette. Le second caractère est caché, car dans l'esprit de beaucoup de viticulteurs, le Statut est surtout fait pour modérer le développement du vignoble nord-africain. Et il est bien certain qu'en fait, par de nombreux articles c’est le vignoble nord-africain qui est touché. Peu importe : les vignerons algériens et tunisiens, conscients de la communauté du danger, ont accepté avec loyauté,

cette législation, et ce sont eux qui aujourd’hui sont les premiers à la défendre. | ri fra

Le Statut avait eu à peine le temps de prouver son efficacité, la deuxième grande guerre mondiale s’ouvrait. Et dès 1939 le vignoble périclitait, tant en Métropole qu'en Afrique du Nord. Il importe de distinguer entre les causes de déclin qui eusent agi, même si la guerre n’avait pas éclaté, celles qui ont été aggravées par l’état de guerre, et celles qui sont uniquement la conséquence de la guerre.

On peut dire que dans chacun de ces trois groupes de causes, il en a existé une de réelle gravité.

À la veille de ia seconde grande guerre mondiale le vignoble métropolitain redoute une maladie, nouvelle dans son importance, bien que déjà connue, et dont on ignore l’origine : le court noué. Ses ravages seront peut-être aussi importants que ceux de l’oïdium à la fin du Second Empire et ceux du pnylloxéra au début de la Troisième République; on parle d'un tiers du vignoble métropolitain comme en grand danger. En Tunisie le phylloxéra fait son apparition en mai 1936 et devient terrible à partir de 1942. Le phylloxéra s'attaque au vignoble du Maroc au début de la guerre 1939-1944. Court noué et phylloxéra auraient exercé leurs ravages même en temps de paix, le court noué parce qu’on ne connait pas de remède contre lui, le phylloxéra parce que même à grands frais, on n'eut pu protéger totalement les plants français des deux Protectorats.

La guerre a empêché de soigner le vignoble : on a manqué de main-d'œuvre, on a manqué de matériel, on a manqué de produits anticryptogamiques. Cette inculture a précipité le vieillissement du vignoble, celui qui était vieux est devenu hors d'âge, celui qui était d’âge moyen est devenu vieux, vieillissement accusé encore par le fait qu’on n’a pas pu procéder aux remplacements et reconstitutions de chaque année. Le mal & été fait en Métropole et en Algérie, accessoirement en Tunisie, un tout pet peu au Maroc.

Enfin il faut compter avec les dégâts de guerre proprement dits, sensibles surtout en certaines régions de la Métropole et dans une grande partie de la Tunisie.

Conséquence inévitable, la situation de la Métropole et de PAfrique du Nord s’est totalement retournée, à une crise de surproduction a succédé une crise de sousproduction.

Condition éminemment favorable pour que l'offensive dirigiste déclenchée partout à l’époque puisse passer du domaine de la théorie à celui de la pratique. En dépit de la résistance pied à pied des vignerons les méthodes administratives ont de 1939 à 1947, substitué un régime de-taxation et de contrôle à l’organisation normale de la production de la circulation et de la consommation du vin. Ces quelques années constituent pour l’histoire du vignoble algérien, une période très spéciale. L'Algérie a à peu près totalement rejeté la tunique d’oppression qui l’étouffait, la Tunisie y est à peu près parvenue, le Maroc est encore sous le joug.

En 1948 les trois vignobles ont repris vie et l’on peut penser que la viticulture nord-africaine est, en 1949, au début d’une vraie convalescence.

En somme la situation du vignoble nord-africain du point de vue historique se résume ainsi : des progrès continus jusqu’en 1938, un déclin brusque et considérable äâe 1939 à 1947, une reprise amorcée en 1948.

Si aux environs de 1935-38 rien de particulier ne s'était produit dans l’évolution du vignoble nord-africain nous eussions pu sans crainte tirer des faits et des chiffres les conséquences économiques que leur étude imposait.

Mais les conséquences Lirées dans les ordres d’idées autres qu’économiques n’eussent pas eu même valeur. Parce qu'en 1935 le Statut viticole, œuvre concertée de tous les responsables s’est substitué au régime juridique, créè au jour le jour sans plan vraiment net; parce que à partir de 1939 les théories de l’école dirigiste l'ont pour quelques années emporté sur le libéralisme orthodoxe du xIx° siècle; parce qu'en 1942 la guerre s’est déroulée en Afrique du Nord, avec tout son cortège de difficultés; parce que dans le domaine économique propre la sous-production a remplacé la surproduction, que la consommation n'a pas été toujours satisfaite, que l’exportation a été presque totalement arrêtée; parce qu’en un mot [a période 1935-1947 a été tout autre chose que le long âge de patient effort qui va de 1930 à 1935, les conclusions que nous tirerons de notre étude au point de vue national, comme au point de vue social, comme au point de vue administratif et financier seront des conclusions plus assurées.

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