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Car il nous faut maintenant dire ce que le vignoble nord-africain nous paraît représenter dans tout ce qui n’est pas le domaine économique proprement dit. Il ne s'agit pius pour nous de la courbe de la surface plantée, de la production du vin ou du raisin de table, de la physionomie et des possibilités des divers cantons viticoles, des techniques de la culture ou du commerce.
Il s’agit de bien marquer son caractère français, de nettement indiquer son rôle social, de mettre en pieine lumière son importance dans l’économie générale du pays.
La première phrase de cette conclusion générale est cette affirmation que nul ne peut contredire : le vignoble nord-africain est l'œuvre du colon français. Colon venu de toutes les provinces, vignerons de l'Est, de l'Ouest, du Centre, du Midi, de la Corse, Et aussi des Espagnols en assez grand nombre et des Italiens, moins nombreux dont le jus soli et la vie courante ont rapidement fait de vrais Français. En Tunisie une large partie du vignoble était cependant l’œuvre de paysans italiens, travailleurs, ayant de nombreux enfants, et que des conventions particulières autant qu'une pro-
pagande active empêcha:ent d'entrer dans la grande famille nationale. Les erreurs de lItalie de 1939 à 1944 ont permis de remédier au danger de manière légitime.
Mais dès la première phrase nous avons tenu à marquer que cette œuvre française n'avait été possible que grâce au labeur du feliah, s’associant au vigneron français.
Lorsque nous avons pénétré en Algérie en 1830, nous n’avons trouvé de vigne que dans quelques petits vignobles de montagne et dans les jardins entourant quelques villes. Arabes et Berbères consommaient le raisin frais. Lorsque en 1881 nous nous sommes instailés en Tunisie nous âvons trouvé un vignoble de 1.100 hectares remontant à la plus haute antiquilé, cultivé de manière rationnelle par les propriétaires musulmans et 100 hectares de vigne française, plantée avec l’autorisation des beys. Et lorsque progressivement nous avons occupé l’Empire chérifien, nous avons constaté la presence de nombreux jardins, autour des villes, le long äe la côte, au pied de l'Atlas, dans les vallées du Rif où poussait la vigne, comme les Algériens et les Tunisiens, les Marocains consommaient le raisin frais, mais ils faisaient sécher une partie de leur récolte.
Ni en Algérie, ni en Tunisie, ni au Maroc, Arabes ou Berbères n’ont pendant de longues années, imité l’effort de plantation des Français, il a fallu arriver au débu du xx° siècle pour voir des propriétaires indigènes d'Oranie créer de petits vignobles dont ils vendent le raisin à leurs voisins européens. Lä vigne qui joue un rôle capital dans l’économie rurale française cst, pour raison coranique, demeurée culture française.
Mais si l’indigène ne plante guère de vigne et ne transforme pas son raisin en vin, il accepte volontiers de cultiver la vigne. Nous avons montré l’importance du nombre d’euvriers indigènes que la vigne fixe au sol ou fait descendre périodiquement des montagnes vers les plaines. Et nous avons, en faisant les réserves nécessaires sur les chiffres fournis, essayé d'établir l’ampleur des salaires distribués par les propriétaires vignerons aux sédentaires et aux saisonniers, qui labourent, taillent, sulfatent, vendangent, comme aux artisans divers que le vignoble fait vivre.
Par ces considérations nous avons été conduits à préciser le rôle social du vignoble. Nous avons dit combien l'extension du vignoble avait, en Algérie surtout, favorisé la colonisation. Nous avons fait justice de ce slogan de bataille, représentant l'Afrique du Nord comme le fief privilégié de quelques grands viticulteurs, seigneurs féodaux d’un nouveau genre. En fait voici les chifires exacts : Algérie : sur 28.519 vignerons exploitants, 22.406, sot 78 %, ont des propriétés inférieures à 10 hectares et 125, soit 0,4 %, possèdent des domaines de plus de 200 hectares; Tunisie sur 3.128 vignerons exploitants, 2.234 possèdent moins de 3 hectarcs. Au Maroc le vignoble eurepéen est, toutes proportions gardées, réparti entre moins de mains qu'en Algérie et Tunisie. Ce qui nous permet de faire deux remarques. La De est que les affir-
mations pariisanes auxquelles nous avons fait allusion devraient pluiôt viser le Maroc, et on ne ie cile guère en ce cas; la seconde est que ie nombre felativement restreint de tous petits viticulteurs nous empêche d'accorder au Maroc le même caracière viticole qu'à l'Algerie et à la ‘lumisie. Disons toutefois que si aux vignerons européens nous ajoutons l'iinmense armée des petits propriétaires indigènes possedant de la vigne, tout change, et ce fait donne à la production chérifienne son aspect spécial.
En 1938, à l'heure de son apogée, le vignoble algérien était pour Y3 % européen et pour 7 % inuigene. À notre entrée en lumisie le vignobie appartenait 91,7 % aux Musulmans et 8,3 % aux Européens, cette proportion est aujourd'hui inversée, 90 % des vignes étant aux Européens et 10 % aux Musulmans. Quant au Maroc nous avons indiqué qu'il a de tout temps cultivé par petites parcelies mais en nombreux cantons le raisin de table et sécné une partie de sa récolte; nous avons cité un chiifre significatif 21.964.000 pieds de vignes produisant 540.000 quintaux de raisins appartenant aux Musulmans, même si la statistique officielle esi entachée d'erreur, très nombreux sont les petits vignerons musulmans. Mais ce paysannat indigène n’est pas spécialement adonné à la cuiture de la vigne.
Le record de la superficie plantée en vigne par Européens et Musulmans a été atteint par l'Algérie en 1935 avec 399.407 hectares et la production maxima est celle de 1934 avec 22.661.289 hectolitres.
La Tunisie a eu son maximum de surface plantée en 1934, soït 45.000 hectares, et son maximum de production en 1938, soit 1.950.000 hectolitres.
Le Maroc a culminé en 1937 pour la superficie plantée soït 24.000 hectares et en 1938 pour la production, soit 781.671 hectolitres.
On sait qu'aujourd'hui et dans chacun des trois pays la situabon du vignoble est loin d’être ce qu'’elie était dans cette période d'apogée 1934-1938. Mais même diminués les chiffres ci-dessus cités marquent l'importance du vignoble, importance sur laquelle nous avons eu à nous étendre à plusieurs occasions et le rôle qu'il joue dans la vie économique de l'Afrique du Nord. En Algérie la culture de la vigne domine de loin toute autre activité agricole, quant aux résultats financiers et sociaux, sans elle l’Algérie ne serait pas ce qu'elle est. En Tunisie, son influence est moindre, mais essentielle encore. Au Maroc elle et tout à fait secondaire.
Eclairons cette affirmation fondamentale par quelques précisions. En Algérie la vigne fait vivre environ un million et demi d’habiiants du pays. La récolte 1948, qui est une récolte normale vaut environ 43 milliards et demi de francs et pour qu'elle ait été produite, il a été versé 19 milliards de francs de salaires divers. La part des produits de la vigne dans les exportations de l'Algérie est de la moitié. Le budget de la Colonie et les finances locales sont en
grande partie alimentés par le vignoble dont la production annuelle est sensiblement la moitié du revenu de l'Algérie.
Les chiffres correspondants pour la Tunisie et le Maroc n’ont pas à être rappelés en cette conclusion, puisqu’en Tunisie les récoltes de céréales et d'huile ont une importance qui enlève au vignoble sa primauté, et puisque au Maroc, on vient encore de le rappeler, le vignoble compte peu. Il nous suffira d'indiquer que la population vivant du vignoble est pour l’ensemble de notre Afrique du Nord de près de 1.800.000 âmes recevant près de 20 milliards et demi de salaires pour avoir livré à la consommation des produits valant 46 milliards et demi de francs. Ces chiffres globaux rapprochés de ceux déjà fournis pour l'Algérie font ressortir l’écrasante supériorité viticole de l’Algérie, 88,9 % de la production d’ensemble contre 6,7 % à la Tunisie et 4,4 % au Maroc en 1948.
Cette prospérité du vignoble algérien lui a permis de créer ou tout au moins de participer à la création d'œuvres de valeur (1). Il possède des dirigeants auxquels il n’y a pas grand’chose à apprendre et qui d’ailleurs travaillent sans arrêt à perfectionner leurs exploitations et leurs méthodes; il manque toutefois de cadres moyens et de ces instruments de recherches scientifiques, organes d'Etat surtout, dont certains pays sont si largement dotés (2). Au Maroc, à la pénurie de cadres moyens s'ajoute une trop réelle absence de main-d'œuvre vigneronne qualifiée, la classe des petits récoltants européens ne s’est pas constituée, si très nombreux sont les fellahs accordant à la vigne un peu de leur activité.
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L'Algérie a été à peu près constamment depuis le début du xx° siècle la quatrième puissance vinicole du monde. Au point de vue viticole c’est-à-dire en établissant le classement d’après le nombre de quintaux de raisins produits, elle s’est depuis 1900 et suivant les années placée du 4° au 11° rang. Si on ajoute à sa production celle du Maroc, qui est importante en raisins de table, et celle de la Tunisie, léger appoint, l’ensemble de l'Afrique du Nord occupe en 1946-47 le 5° rang pour la production du vin, le 8° pour la production totale de raisins, et si l’on pouvait connaître toutes les statistiques de 1948, on constaterait vraisemblablement qu'elle a, cette année, repris le 4 rang pour le vin et conquis le 5° pour la totalité de la production viticole exprimée en quintaux de raisins.
A cette constatation ajoutons la remarque capitale faite dans un chapitre de cette étude : l’Afrique du Nord française est la seule
(1) La dernière en date et l’une des plus importantes de ces créations sociales et techniques est la cave expérimentale de l’Institut agricole de Maison-Carrée (fondation Germain).
(2) De nombreux auteurs ont insisté sur ce point. Rappelons en particulier les efforts dans ce sens de M. Berthault (Revue agricole de l'Afrique du Nord; Bulletin de la Société des Agriculteurs d'Algérie, etc.).
contrée du monde offrant ces deux caractères, l’un géographique, ètre située dans la zone privilégiée de la vigne, l’autre ethnique, être habitée par une population qui en sa grande majorité ne boït pas de vin.
Ces deux observations qui viennent d'être présentées conduisent à cette conelusion que l'Afrique du Nord doit avoir chaque année un solde important de vin à exporter, et de fait les statistiques nous ont enseigné que l'Algérie pouvait être.le premier pays exportateur de vin du globe. On pourrait donc penser à priori que le vin algérien se distribue sur tous les marchès du monde. Il n’en est rien. Une étude détailiée nous a appris que les grands courants commerciaux laissaient l'Algérie en dehors d'eux pour ce qui est du vin, et que, défaiqués quelques envois sur les colonies françaises, l’Angleterre, l’Europe du Nord et du Centre, expéditions aujourd'hui presque négligeables, la totalité du vin que l'Afrique du Nord n'utilise pas, se consomme en France méiropolitaine. Le rôle du vignoble nord-africain, très réduit sur le plan international, est considérable sur le plan national.
Les raisonnements de certains auteurs et les chiffres de certaines statistiques tendent à prouver qu'en Métropole la consommation est presque toujours quelque peu supérieure à la production : ce serait donc l'importation du vin algérien qui assurerait les besoins. D'autres auteurs, d’autres statistiques semblent établir que certaines années, la Métropole peut se suffire: elle n'aurait nécessite d'importer d'Algérie que des vins médecins, c'est-à-dire à fort degré pour relever les vins trop faibles, nombreux dans le Midi et le Centre de la France. Sur documents il est assez difficile d'établir des faits assurés. A cette difficulté concourent de nombreuses raisons : il est à peu près impossible de chiffrer exactement la consommation familiale, certaines déclarations de récoltes sont erronées, les statistiques s'appliquent ou ne s'appliquent pas à l'Alsace- Loraine, l’exportation est très variable, etc.
Abandonnons donc les statistiques et demandons à la vie de chaque jour ses enseignements : les viticulteurs nord-africains savent bien si leurs caves sont pleines ou vides. Il s’avère que depuis plusisurs années le vin nord-africain a pu s'écouler en totalité sur le marché métropolitain. Mais il n’est pas moins évident que la reconstitution du vignoble s'effectuant à vive allure, aussi bien en Métropole qu'en Afrique du Nord, une très bonne récolte des deux vignobles dépasserait la capacité de consommation. Les vignerons nord-africains ont done raison d'avoir des craintes et tout en faisant confiance au Statut viticole, édicté précisément pour combattre le danger de surproduction, ils se posent d'’instinet les deux questions suivantes
1° L'Afrique du Norû a-t-elle fait des efforts suffisants pour s'ouvrir des débouchés autres que le marché métropolitain?
2° Sans diminuer la superficie de son vignoble ne pourrait-elle
en de
pas élaborer un peu moins de vin et accroître la part des autres produits de la vigne?
Ces deux questions se posent avec d'autant plus d’acuité que les accords douaniers déjà signés et ceux qui peuvent l'être dans un avenir prochain, ouvrent la porte à la concurrence étrangère : il est entré en France métropolitaine des vins grecs, italiens, portugais, chiliens; on peut accorder à ces vins des facilités aans nos diverses colonies.
C’est à ces deux questions que nous avons voulu répondre en étudiant aussi objectivement que possible la situation du vignoble nord-africain dans l’ensemble de la production viticole du monde. Et les constatations auxquelles nous a conduit cet examen ne sont pas très rassurantes.
L'Afrique du Nord et tout spécialement l’Algérie n’a pas fourni dans le passé, et peu importe les raisons pour lesquelles cette tâche n’a pas été entreprise, les efforts nécessaires pour se créer des débouchés, notamment dans les pays non viticoles que leur proximité relative rendait accessibles, Angleterre, Pays- Le Allemagne, Scandinavie, Pologne. Il est à peu près acquis qu’elle n’a pas chance aujourd’hui de conquérir ces marchés; et si elle peut et doit déployer de nouveaux efforts — qui n’essaie rien n’a rien — la réussite n’assurerait l'écoulement que de quantités faibles de vin algérien, tunisien ou marocain.
Quant à la restriction de la production de vin de consommation courante et à l’augmentation éventuelle des autres produits de la vigne nous avons couclu : 1° que la Tunisie avait intérêt à développer la production des mistelles, vins de liqueur et de vins fins; 2° que le Maroc pouvait développer sa production et sa consommation de raisins de table, de raisins secs, de mistelles et de vins de liqueur; 3° que l'Algérie n’avait aucune possibilité efficace de modifier ses normes présentes de production.
En fait Tunisie et Maroc sont déjà orientés dans La voie ci-dessus indiquée. Mais s'ils y persévèrent et si leur action est couronnée de succès, le résultat obtenu ne pèsera que faiblement sur l’ensemble de la production viticole nord-africaine, puisque l'Algérie, élément essentiel de cette production, ne peut pratiquement pas modifier son régime. -
En écrivant notre préface nous nous demandions, puisque est venu cet âge où les questions viticoles passent du plan national au plan international, si Algérie, Tunisie et Maroc n'auraient pas intérêt à modifier quelque peu la courbe normale de la vie de leur vignoble. Instruits par un passé de crises, nous nous demandions
s’il n’y avait pas possibilité de prévenir le retour des jours sombres. Nous savons maintenant qu’il est vain de vouloir ouvrir cette porte à l’espérancé. Nous avons dû écrire cette phrase désabusée : la production viticole de l’Afrique du Nord, résultant des conditions naturelles et d’une longue expérience technique d’une adaptation
quasi automatique aux circonstances économiques et aux exigences commerciales, est ce qu'elle est.
Ainsi la tâche qui aurait pu être suivant notre expression celle d'après-demain, se dévoile inopérante. Il ne nous reste qu’à œuvrer pour accomplir du moins la tâche de demain.