‹ Le Vignoble Nord-AfricainChapitre 209 sur 216 · LES · texte numérisé non relu

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Quelle doit donc être la politique des vignerons nord-africains?

Nous avons indiqué qu'ils réclament unanimement le retour à la liberté d'action. Tout en reconnaissant que le dirigisme a pu avoir son heure de nécessité et en remerciant nombre de dirigeants de l'Administration pour la preuve qu'ils ont donnée de leur claire vision des besoins et des désirs de la viticulture, tous les exploitants, üans chacune des trois colonies, voudraient être libérés des entraves qui les gènent encore.

Ils s'efforcent d’abaisser leurs prix de revient. Et pour si difficile que soit l'amélioration en ce domaine, ils ne désespèrent pas d'y parvenir, si le Gouvernement n'élève pas constamment les impôts qui pèsent sur la vigne, sur le vin, sur l’alcool, si les entreprises plus ou moins nationalisées, compagnies de navigation et de chemin de fer, d'électricité, d'assurances. ne haussent pas sans cesse leurs tarifs.

Retrouver la pleine liberté d'action, abaisser le prix de revient, sont les deux conditions à remplir pour pouvoir lutter sur le plan national et sur le plan international. Chaque pas dans les deux voies indiquées à sa valeur. Et les viticulteurs nord-africains ont d'autant plus la volonté d’agir dans ce sens que de nouvelles charges vont peser sur eux : nous voulons parler de l’application prochaine à l’agriculture algérienne de textes relatifs à la Sécurité sociale. II leur est d'autant plus nécessaire d'économiser par tous moyens — sans aller toutefois jusqu’à compromettre la santé du vignoble et la qualité de ses produits — qu'ils sont à peu près tous en pleine période de reconstitution.

La reconstitution est, pour les vignerons nord-africains, la tâche la plus importante et la plus urgente. Tunisie et Maroc doivent posséder à nouveau la superficie et le rendement qui leur assurent la satisfaction des besoins locaux et une certaine marge d'exportation, tant en vins courants, en vins de qualité, en mistelles et en alcools qu'en raisins de table et en raisins secs. Les ravages du phylloxéra et les destructions de guerre devraient dans trois où quatre ans n'être plus qu’un douloureux souvenir. L'Algérie, qui n'a pas eu à souffrir directement ces derniers temps du phylloxéra et des combats, doit remplacer un vignoble arrivé à son terme par vieillesse normale ou par usure. Mais nous avons indiqué ce que coûte la reconstitution : 400.000 francs par hectare si on laisse la vigne en gobelet, 500.000 si on la met sur fil de fer. Prenant ces dépenses pour base nous avons estimé que l’annuité de recensti-

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tution représentait pour l'Algérie, dans la période 1949-1960, un peu plus de 13 milliards, et s’abaissait à 6 à partir de 1961. L’annuité tunisienne semble devoir être de 1 miliiard 335 millions, lannuité marocaine de 1 milliard 1/2 en supposant que les deux Protectorats aient besoin de dix ans pour mener à bien la tâche qui leur incombe,

Quand on a à envisager des dépenses de cet ordre, on ne peut espérer que les exploitants puissent tous disposer des fonds nécessaires, rares seront ceux qui pourront se passer des fonds d'autrui. Un problème de financement se pose que Algérie, Tunisie et Maroc ont murement étudié, mais que les budgets locaux ne pourront sans doute résoudre que de manière partielle. Le crédit mutuel agricole et les grandes banques devront intervenir; suivant quelles modalités? C’est une des inconnues de l’heure : c’est un des domaines dans lesquels nos associations professionnelles auront à déployer les efforts des plus constants, Mais cette reconstitution doit s’opérer dans les conditions normales; car le problème est bien connu, il se pose à chacun tous les vingt-cinq ou trente ans, et ce qui le complique présentement, c’est la coupure créée dans la vie vigneronne par les cinq années de la dernière grande guerre.

Si les vignerons nord-africains réussissent à recouvrer sans tarder toute la liberté d’action qui leur est nécessaire, s’ils peuvent comprimer leur prix de revient ou tout au moins ne pas le voir aggravé par les charges de la Sécurité sociale, s’ils parviennent à reconstituer leur vignoble de 1950 à 1960 sans trop s’endetter, ils pourront envisager l’avenir avec grande confiance.

Et ne pas trop s’émouvoir des menaces de crise de surproduction. On doit bien admettre que toutes les éventualités peuvent se produire et donc qu’à une très grosse récolte métropolitaine corresponde une très grosse récolte nord-africaine. On a même le droit de penser qu’il est assez normal qu’il puisse en être ainsi, puisque le vignoble des quatre départements méridionaux gros producteurs se trouve placé dans des conditions quelque peu semblables à celles que connaît le vignoble nord-africain. Le fait s’est déjà produit deux fois en 1934 et en 1935. Il peut se reproduire.

Le Statut viticole permet sinon d’annuler entièrement la menace du moins d’amenuiser le danger au point qu’il ne doive pas effrayer le producteur. La prestation d’alcool vinique et la distillation obligatoire font disparaître une partie du trop-plein, et bien évidemment tout d’abord les vins mal constitués. L’échelonnement des sorties de vins de la propriété, à condition de le décreter avant le début de la campagne et de le maintenir durant toute la campagne est une mesure susceptible, presque à elle seule d’assainir le marché. Il ne faut pas oublier qu’une très forte disponibilité de vin fait baisser le cours, ce qui stimule la consommation et tend par là

même à relever le prix. Au surplus en fin de campagne le stock commerce et propriété peut être, sans irop de danger, sensiblement supérieur à ce qu'il a êté depuis plusieurs années. Enfin on peut espérer que les vins de cru regagneront peu à peu le terrain qu'ils ont perdu à l'étranger.

C'est pourquoi il ne faut toucher que d’une main fort prudente au Statut viticole. A

Les groupements professionnels algériens insistent avec force et de manière constante sur cette nécessité. Et l’un des plus qualifies parmi les dirigeants de la viticulture tunisienne écrivait tout récemment : « En présence des difficultés du moment, nous estimons inopportun de modifier le régime du Statut et pour éviter tout danger, nous renonçons à demander la moindre modification à notre régime douanier ».

Le consommateur français porte son choix sur les vins corsés et bien constitués: les cours en sont une preuve. Ce goût favorise la vente des vins nord-africains, surtout ceux d'Oranie; par ailleurs, les plantations d'hybrides dans l'Ouest et le Centre de la Métropole aggravent la situtation du Midi viticole. Et les assises du commerce, de nombreux groupements professionnels, le Président Barthe luimême (3) interprétant les résultats des statistiques, dénoncent comme péril n° 1 : « la diminution de la consommation de vin ». Ces difficultés de l'heure ne pourraient-elles pas faire réapparaître un antagonisme entre les diverses régions de production? Nous croyons que la baisse, amorcée déjà du prix du vin fera remonter la consommation. Et plus que jamais nous faisons confiance au Statut viticole.

Mais si un texte peut être opérant à l'heure des difficultés, et s'il est dans <e but utile de lui faire subir les retouches que l'expérience montre nécessaires, la protection qu'il accorde ne sera jamais suffisante pour donner aux vignerons nord-africains le cour1g dont ils pourraient avoir besoin. Demain comme hier. c’est dans leur confiance en eux-mêmes, dans leur amour pour la terre et pour leur vigne qu'ils puiseront l'énergie qui assure la victoire.

Ces viticulteurs qui ont foi dans l'avenir, veulent, tout comme les consommateurs, que le vin soit produit largement, de bonne qualité, dans un climat de liberté. Et si tous estiment à juste titre que le prix payé doit rémunérer convenablement leur capital, leur travail et leurs risques, la grande majorité d’entre eux a assez le sens de la mesure pour ne pas réclamer le trop haut prix: ear

(3) M. le Sénateur Barthe est décédé avant l'impression de cette étude, La perte est grande pour la viticulture française. Qu'il me soit permis de saluer sa mémoire. M. le Sénateur Barthe avait bien voulu, à Alger, en 1947, m'encourager à choisir pour ma thèse de doctorat une question viticole,

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ceux-là savent bien que l’exagération du prix fait baisser la consommation et qu’il y a danger si la masse des consommateurs s’habituc à se priver de sa boisson coutumière.

Donc le reproche fait au producteur de pousser trop à la hausse est souvent injustifié. Mais que penser de cet autre reproche qu’on lui adresse communément : celui de trop occuper le devant de la scène, de trop récriminer, de trop vouloir recourir à l’Etat-Providence. En vérité ce disant, on vise surtout la viticulture méridionale et bien qu’à un degré moindre, la viticulture algérienne, Mais la viticulture algérienne pourrait-elle rester dans l’ombre, alors que, nous croyons l'avoir montré, elle est l’activité économique maîtresse? En Tunisie, au Maroc, il en est autrement.

Il faut bien que les pouvoirs publics —— Assemblées et Administration — s'occupent de la viticulture. Il est de l'intérêt de l'Etat de connaître, de bien connaître ses aspirations, de discuter avec elle de ses espoirs et de ses répugnances. Au lendemain du vote du Statut viticole, Mlle Volcke regrettait, dans son amour de la liberté, l’appel fait au Parlement, par la viticulture, tant métropolitaine que nord-africaine (4); nous avons dû reconnaître, et c’est une des idées essentielles de ce travail, que le Statut viticole était bienfaisant.

Nous croyons que l'Administration nord-africaine doit rester en contact constant et étroit avec la profession viticole, ne serait-ce que pour la modérer si elle exagère. Mais ces relations doivent être cordiales et laisser au producteur, au commerçant, au consommateur, la libre expression de ses désirs, le libre usage de sen action. Nous ne nous lasserons pas de le répéter : l'Administration, que dans la pratique le viticulteur assimile à l'Etat, doit guider toujours, arbitrer parfois, mais ne jamais diriger en dictateur (5).

Et si les pouvoirs publics trouvaient un jour que les vignerons sont bien exigeants, que d’autres producteurs, eux aussi intéressants, demandent moins et plus rarement, qu’ils se rappellent ces deux fait dominants : c’est la culture de la vigne qui a donné à la colonisation une grande partie de sa force d’expansion et son caractère bien français; c’est la culture de la vigne qui, plus que toute autre activité, emplit les caisses publiques, assure les finances locales et permet aux budgets des largesses.

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En dernière analyse, le vignoble nord-afrieain est le résultat d’un effort commencé dès 1830 par des populations en bonne partie

(4) Voir chapitre II, page 45. , |

(5) Il n’est que juste de constater qu’un nombre élevé de hauts fonctionnaires, loin de s’enfermer dans une tour d'ivoire ou d'imposer < ex cathedra » sont les premiers à prôner et à pratiquer la collaboration dont nous nous efforçons de mettre la valeur en lumière. è

d’origine vigneronne pour implanter sur un sol, apte en de nombreuses régions à porter les ceps, une culture qui satisfera des besoins essentiels et assurera des bénéfices appréciables. Les mesures d'ordre législatif ou d’ordre réglementaire, prises depuis le début de notre installation en Afrique du Nord, ont eu précisément pour but de guider, d'encourager et de préserver cette culture. A l'avenir, comme dans le passé, la sagesse doit être de proportionner la production à la consommation locale et aux possibilités d'exportation.

Les producteurs exploitants, le commerce du vin, l’immense armée des consommateurs de vin et de raisins ont chacun leurs desiderala que nous avons fait connaître. Et nous avons souligné qu’en dépit d’oppositions passagères, la plupart du temps ces désirs coïncidaient : quantité suffisante de vin, de raisins et d’alcool de bonne qualité produite et consommée à un prix acceptable dans une régime de liberté.

La réalisation de ce désir d'ensemble suppose l’adoption de mesures de détail qui, presque toutes, peuvent être prises sans modification du Statut viticole. Tous ceux qui, sous une forme ou une autre, doivent à la vigne leurs moyens d’existence, sont d'accord pour présenter, comme de première urgence, les trois vœux que voici.

Le premier est que le vin, boisson naturelle du Français, ne soit pas surchargé de taxes. Nous avons chiffré le prix du vin aux divers stades da son périple, entre la cave du producteur et la table du consommateur; précisons que le vin payé en fin de compte 80 francs le litre par l'acheteur au détaillant parisien, a laissé, à ce moment, en taxes de tous ordres 37 francs dans les caisses de PEtat. C'est trop. Que l'Etat diminue son taux de perception. A son exemple les transporteurs, les intermédiaires de répartition et le propriétaire lui-même consentiront des sacrifices dont le consommateur sera satifait.

Deuxième vœu : l'alcool, source considérable de revenu fiscal, doit être soumis à un régime plus souple, plus rationnel que celui qui le régit en l'instant. Sur ce point aussi l'unanimité est faite.

Enfin, tout en reconnaissant que le contribuable parfait est rare, ce serait un grand bienfait si dans la vie de chaque jour, l’Administration se montrait moins lente à prendre des décisions, et si ses agents les appliquaient sans vexation : en dépit des difficultés et des tentations de l’heure, le nombre des fraudeurs demeure infiniment au-dessous de celui des honnêtes gens.

Le vigneron nord-africain mérite qu’on lui fasse confiance. Les pays neufs — et par rapport à la Métropole l’Afrique du Nord est un pays neuf — ont cet avantage de pouvoir profiter de l'expérience séculaire des vieilles nations. C’est parce qu’ils se sentent forts d’un savoir ancestral que les jeunes n’hésitent pas à risquer. Parce qu’il a osé, le vigneron nord-africain s’est placé parfois à l’avant-garde du progrès viticole. La hardiesse autant que la ténacité assure le

succès. Que ceux qui font preuve d'initiative ne soient pas bridés par des textes trop étroits. Et quelle que soit demain la conjoncture économique, l’Afrique du Nord, intégrée sans doute dans l'Europe Occidentale, saura, en matière viticole tout spécialement, diriger son destin.

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