II. — LA CREATION DU VIGNOBLE ALGERIEN SON FINANCEMENT
Ce qui vient d’être dit explique que la création du vignoble n'’ait soulevé un problème de financement qu’en Algérie. C’est en Algérie que le viticulteur a eu besoin d’argent, D’argent pour créer son petit domaine; d’argent pour racheter les lots des voisins ayant échoué. D’argent aussi, et s’agissant de propriétaires déjà solides, lorsque Fengouement pour la vigne a fait doubler la superficie des vignobles, ou lorsque l’on a pris l’habitude d’acheter de grands domaines,
Ce besoin de fonds du viticulteur algérien a eu des conséquences aussi diverses qu’essentielles.
La première de ces conséquences est le rôle joué par le crédit.
Pendant de longues années, on peut dire à peu près jusqu’en 1898, l'argent a été cher. On prêtait sur première hypothèque jusqu’à 15 et 18 %. Le Crédit Foncier d’Aigérie-Tunisie n’a été créé qu'en 1880. Ultérieurement le taux de l'argent a baissé, quitte à se relever lorsque les circonstances y poussaient. Mais des charges résultant d'emprunts contractés à un taux élevé ne peuvent être supportées qu’en bonne année ou tout au moins en année acceptable. Or la vigne est une culture soumise à de multiples aléas. Il était fatal qu'il y eut dans l’histoire du vignoble algérien des périodes de crise. Elles ont existé. Et ce sont ces périodes de crise qui nous conduisent à envisager le rôle du crédit, non plus pour aider à la création du vignoble mais pour l'empêcher de mourir.
Nous abordons un sujet délicat.
Précisons dès l’abord qu’au cours du siècle d’histoire que nous embrassons, le crédit a été dispensé par trois sources : 1° banques privées, auxquelles nous rattachons le Crédit Foncier, qu'il s’agisse de celui de France ou d’Algérie, de Tunisie et que ces banques soient des organismes quasi d'Etat, comme la Banque de l'Algérie, des institutions à caractère quasi national comme la Crédit Lyonnais, la Compagnie Algérienne ou des institutions locales, l’Arba, Médéa, Orléansville, etc.; 2° le Crédit Agricole, représenté par des caisses diverses, présentement sous le contrôle de la C. A. C. A. M. (Caisse Algérienne de Crédit Agricole Mutuel); 3° les part'culiers.
À ces trois sources il faut ajouter l’Algérie qui est intervenue à plusieurs reprises sous diverses formes, notamment par ses conventions avec l’Institut d'émission, et par son action sur le Crédit Agricole mutuel, et plus directement encore par voie de décision de ses Assemblées financières.
Sans entrer dans le détail de cette action des pouvoirs publics et sans insister sur les conventions privées dont la grande majorité demeure inconnue, nous dirons deux mots de l’action du Crédit Agricole et de celle des grandes banques.
Les caisses de Crédit Agricole tiennent à honneur d’affirmer qu’elles n’ont jamais exécuté de client; et c’est exact. Les opérations de consolidation auxquelles, dans le cadre d’ensemble dessiné par les Pouvoirs publics, elles ont contribué, ont très largement aidé les viticulteurs algériens à franchir, deux fois au moins,
‘un cap dangereux.
Faut-il adresser le même éloge aux grandes banques? Elles n’ont consommé la ruine que de très rares colons. Et dans chaque cas particulier, les établissements de crédit responsables ont de multiples raisons, tirées de l’observation de leurs statuts ou de la prudence technique, d'expliquer leur attitude; il faut le reconnaître loyalement. Il n’en demeure pas moins qu’à un demi-siècle de distance, cette décision des banques soulève la réprobation unanime
des travailleurs de la terre. Et la condamnation définitive portée par chaque colon contre ces agissements souligne le tragique destin des grandes victimes, car le hasard, une fois de plus cruel a vouiu que l'instant où ces créateurs, ces pionniers furent condamnés, ne précédàt que de quelques mois celui où la viticulture reprenait son essor. « Quelques mois, quelques semaines de plus, les terrassés avaient leurs statues sur les places publiques. » Cette appréciation d’un viticulteur est peut-être exagérée, mais elle expiique l’aversion que ressentent bien des colons pour le secours bancaire.
Tous ceux qui connaissent la force de l’individualisme dans l’âme d’un terrien français comprennent ce sentiment. Et nous devons le bien connaître au moment où l’Algérie, comme l’expliquera un chapitre ultérieur, a à reconstituer son vignoble.
Une deuxième conséquence, qui est le fruit même de l'alternance normale des bonnes et mauvaises années est celle-c1 : les établissements bancaires qui cherchent à faire des affaires ont, en bonne année, des dépôts importants, ils veulent les employer, ce sont eux qui vont solliciter le colon, qui le poussent à entreprenüre; mais dès que la crise est devinée, les banques restreignent le crédit et font rentrer l’argent, du point de vue des banques c’est tout à fait normal et sage.
Mais on remarquera que cette politique consiste à aider l’agriculture et spécialement la viticulture au moment où elle en a le moins besoin et à restreindre l’aide à l'instant précis où elle est nécessaire. II y a opposition entre les besoins de la terre et l’intérèt des tanques. Si bien que pour ne pas mentir à leur vocation tout en sauvegardant les fonds de leurs actionnaires, les directeurs des établissements de crédit sont conduits à nuancer avec beaucoup de souplesse l’octroi des fonds, C’est là que joue le facteur personnel, c'est-à-dire l’avis personnel du directeur de banque prêteur, le standing personnel du colon emprunteur. Et ce facteur personnel, si important, peut Gevenir nul, sous les coups du destin. Dans les pays neufs — et c’est par exemple le cas du Maroc — les banques sont plus audacieuses, car si elles ne l’étaient pas, leurs employés somnoleraient derrière des guichets désertés. De cela encore souvenonsnous quand nous traiterons de la reconstitution du vignoble,
Et voici une troisième conséquence «un tout autre ordre. Lorsque l’argent était cher de 1830 à 1880, les indigènes qui disposaient de peu de moyens, et que leurs habitudes ancestrales éloignaient du vin, n’ont pas suivi les colons européens dans la voie où ils entraient, créer un grand vignoble algérien.
Dans les années où l'argent était assez cher, mais où les prepriétaires musulmans avaient des ressources importantes, par exemple dans la période présente (1942-1948) auraient-ils fait taire leurs répugnances ataviques, et auraient-ils agi comme les Européens? Nous n’en savons rien, puisque le manque de moyens matériels (défoncement, plants de vigne, main-d'œuvre) n’a pas permis un nouvel essor du vignoble. Toutefois, constatons que c@ans les