‹ Le village: comédie en un acte, en proseChapitre 12 sur 26 · SCÈNE y · texte numérisé non relu

SCÈNE y

NAIIAME DUPUIS^ ttee

Mais enfin il y a des choses qu'on né dévifie pas^ monsieur Tom... Songez-Tous combien yotre existence a été différente de la nôtre?... Vous atez été sagé^ vous... votis n'avez pas laisse votre cœur se prendre dans ces liens dont on ne sait le nombre et la force que le jour où ils se brisent... Oui^ vous le disiez bien, tout ici» -r- jusqu'aux pierres du foyer» tout fait partie de notre vie commune : ^ tout unissait nos sourenirs et rappro* chait nos pensées..» tout nous aimait et tout nous était cher!., je le croyais du moins... Il n'y a qu'un instant encore» combien j'attachais de prix à ces objets familiers à tous deux depuis tant d'années» aux moindres traces de nos longues habitudes... à tous ces témoins des projets» des plaisirs» des chagrins partagés!... et maintenant ils ne sont plus» ils ne peuvent plus être pour moi que les ruines d'un bonheur men8onger><^ les débris d'une illusion !...

ROUVIÉIB*

Eh! Madame» l'exagération est étrange. En admettant que ce voyage jette quelque trouble dans le présent^ le passé du moins demeure intact.

MADAME DUPUld.

Vous vous trompez» Monsieur. Ce voyage n'est rien sans doute , mais il répond cruellement à une question que je me suis adressée en secret toute ma vie... Georges est-il hetureux?.. Eh bien! non» j'étais seule heureuse... voilà la vérité! (Atee une vive émotion.) 11 était résigné... maîs pas heureux... Hélas f mon cœur pouriant» j'ose le dire» était digne du sien... mais pour le reste» je lui étais trop inégale; je le sentais amèrement. De quelle ressource pouvait être pour un esprit comme le sien le pauvre entretien d'une fille de province» étrangère, à toute chose» et qui ne savait que l'ain^er?

ROUVIÂRE,

Vous poussez à l'excès» Madame» la défiance de voiUHnême : pour moi» plus je vous connais» et mieux j'apprécie le choix que Georges a fait de vous.

MADAME DUPUIS

Vous me flattez, monsieur Rouvière, parce que vous me voyez souffrir... vous êtes généreux... je veux l'être aussi, et vous pardonner toutes les peines que vous m'avez causées y car il y a bien longtemps que je vous ai maudit pour la première fois.

BOUVIÈRE

Moi, Madame? comment ai-je pu le mériter?.. Mais avant tout, dites-moi, vous êtes mieux , n'est-ce pas? je ne sais à quoi' cela tient ; mais vous me paraissez rajeunie de dix ans.

MADAME DUPUIS, fouriant.

Oui... je crois quej-'ai un peu de fièvre... c'est ce qu'il faut.

ROUVIÈRE

Voyons, courage !.. mais enfin à quel titre ai-je figuré d'une façon si pénible dans votre destinée?

MADAME DUPU^, un peu exaltée.

Mon Dieu! monsieur Tom, vous n'ignorez pas que toute femme, dès le lendemain de son mariage, se trouve en présence d'une rivalité bien redoutable, — celle des souvenirs de son mari... C'est une tâche difficile, croyez-moi, qu&4e faire oublier tous les biens qu'on nous a sacrifiés, — que d'apaiser, nous seules, dans le cœur de notre époux, les regrets de son âge d'or, — regrets plus vifs chaque jour, à mesure que le lointain s'accroît et que la jeunesse s'efface !.. Quant à moi , je m'aperçus bien vite, Monsieur, que votre nom, si souvent invoqué , était pour Georges le symbole favori des plaisirs perdus... la plus riante incarnation des fantômes d'autrefois : vous représentiez, dans cette chère pensée, l'indépendance, l'aventure , le temps des courtes douleurs et des espoirs infinis... moi, j'étais la Vie positive , le tesre-à-terre du ménage, le souci de la veille et du lendemain... J'étais... la prose, et vous étiez la poésie; c'était donc vous qu'il fallait combattre : j'y mis tous mes soins, toute mon âme... Hélas ! j'avais beau faire, vous étiez le plus fort! Tous les jours, Georges devenait

Page 1