LA JEUNESSE D EDMOND
Pierre Re if avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir du mérite de son fils et des bonnes qualités de son cœur : il l'estima enfin, mais sans rien diminuer de sa dignité ; ce qui peut-être fut un bien, du iT.oins à en juger parl'effet.
S'ils faisaient un petit voyage ensemble, le père allait seul devant, et disait à peine quelques mots sur les objets qui se présentaient : le fils suivait respectueusement, sans oser interroger.
Cependant Pierre se détermina, malgré le besoin qu'il avait du travail de son fils, à donner quelques soins à l'éducation d'Edmond.
11 avait un proche parent de notre nom, avocat à Noyers, homme habile, d'une probité, d'une roideur encore célèbres.
11 était fort riche, et ses petits-fils occupent aujourd'hui des places importantes dans le Dauphiné. Ce fut à cet homme que Pierre confia un fils qu'il aurait pu former luimême, s'il avaitmoinsaimé leplaisir; maisà une condition, c'est qu'après avoir employé l'hiver à l'étude, ce fils reviendrait au printemps tenir la charrue et conduire les travaux,
Je n",\ pas la témérité de blâmer cet^e conduite de mon aïeul. Edmond Refif lui-même, quoiqu'il ne l'ait pas suivie à l'égard de ses enfants, ne nous la citait jamais qu'avec une respectueuse admiration; il avouait que c'était à cette conduite de son père qu'il avait dû la conservation de ses moeurs. 11 recouvrait dans le sein maternel, tout ce qu'il pouvait avoir perdude sa candeur, pendant les six mois de séjour à la ville.
Au bout des six premiers mois, Pierre ne manqua pas de redemandei son fils à l'avocat: celui-ci lelui renvoya avecla lettre suivante, que nous possédons en original, et que nous conservons précieusement:
« Mon cher Parent,
« Je vous renvoie un bon sujet; cela ne fera pas un miracle d'esprit, mais pour un bon juge, pour un bon père un jour, pour
un bon mari, pour tout ce qu'il y a d'honneste, oui, cela le sera, je vous en suis garant. Quant à ses progrès, il a de l'ouverture pour tout qui est d'affaire et d'utilité; mais pour tout ce que vous aimez tant, mon cher Pierrot, ma foi, c'est un sot tout à plat.
« Je vous congratule de ses qualités et de ses défauts, entendez-vous, et de ses défauts. Ces défauts-là, remettront dans la famille ce que d'autres en ont ôté :
soit dit sans reproche, mon cher Pierrot ; tu sais que je t'aime quoique je t'aie quelquefois malmené ; mais dans notre famille on a le cœur bon, et l'on se pardonne tout, hors le déshonneur.
« Grâce à Dieu, il n'y en a point : ton fils a notre cœur, et le Cœur-de-Roy, dis cela à ta femme. Juge s'il l'aura bon ! Je la salue et la félicite cent fois de son fils contre toi une : dis-lui encore cela et morbleu n'y manque pas, je le veux et tu sais que je suis parfois Rétif en diable. N'y manque pas au moins : j'irai m'en informer. Descends de ta dignité ou je te mettrai plus bas que terre à ma première visite. J'oubliais de te dire, comment je me suis aperçu de tout ce que vaut ton fils; le voici : c'est qu'il te respecte et t'honore
comme un Dieu, et qu'il t'aime comme il n'y a pas de comparaison. Je te remercie en finissant de m'avoir donné l'occasion de mettre cet exemple sous les yeux de mes deux gaillards. Adieu, Pierrot. Tout à
COIN DE FERME, PAR BOISSIEU Dessin à la plume, lavé Je bistre ^ M usée du Louvre, detsini)
UNE FERM", PAR BOISSIEU Dessin à la plame, lavé de bistre (inédit). (Musée du Louvre, dessins)
toi et le bon cousin d'Anne-Marguerite Simon. J'embrasse les petites T^etives ; il faut l'être, pour l'honneur.
« Rétif, avocat. »
« De Noyers, ce \o mars 1708. »
De retour dans la maison paternelle, Edmond n'en fut pas moins ardent à reprendre les travaux champêtres après une vie douce et tranquille. Tout était dépéri, pendant les six mois d'absence : les bêtes de labour étaient en mauvais état ; les granges, les écuries en désordre. Le jeune homme, qui sortait d'une maison cpulente, où il avait été traité comme les fils du maître, retrouva un ouvrage plus rude qu'il n'en avait jamais eu. Mais un amour pour le tiavail qu'il a conservé jusqu'à la fin de sa vie, sa tendresse pour sa mère, la vénération profonde qu'il portait à son père, animèrent tellement son
courage qu'en huit jours il eut tout rétabli. Le soin des bestiaux alla à quinze avant qu'il pût en faire usage; mais au bout de ce terme, et par l'infatigabilité d'Edmond, tout alla bien.
Rapporterai-je qu'il versa des larmes en revoyant un excellent cheval devenu haridelle pendant son absence ? Pourquoi non 1 Bressan, grand et beau cheval, avait
Les petites " Rétives ", Jes soeurs de Rétif de la Bretonne, rencontrées par un centenaire sur le chemin de Vermenton
(Dessiné par Binet, gravi par Berthet, sous la direction de Rétif delà Bretonne)
une raison presque humaine, et un attachement pour son jeune maître bien plus solide que beaucoup d'attachements humains ; d'un mot, Edmond s'en faisait obéir, mais on voyait que c'était l'amitié. Un jour, la charrette chargée d'engrais ne pouvait sortir du trou dans lequel on les amoncelait : deux garçons de charrue avaient épuisé les douces paroles, les jurements et brisé leur fouet sans que les quatre chevaux eussent réussi à se tirer de là. Edmond paraît :
— Otez-vous, bourreaux ! leur crie-t-il.
11 baise le cheval, il le flatte de la main
et lui laisse ainsi reprendre haleine ; lors^ qu'il est remis, il touche le timon, feint de tirer et s'écrie :
— Allons, Bressan, allons, mon camarade !
A cette voix chérie le généreux animal
donne un coup de collier, et seul, mais se
croyant secondé par son ami, il emporte la
voiture à vingt pas : il fallut l'arrêter ; il
aurait épuisé ses forces.
Qu'on juge à présent
quelle fut la douleur
d'Edmond, à sonretour,
quand il trouva ce bon
serviteur en mauvais
état !
Le terrible hiver de 1709 acheva d'éclairer Pierre sur ce que valait son fils. Comme cet hcmme de plaisir était toujours à court, il avait vendu ses blés de bonne heure, et conséquemment il ne profita pas du prix exorbitant auquel ils furent portés six mois après ; au contraire, il fut obligé d'en racheter pour sa subsistance pendant deux mois, n'ayant gardé que ce qu'il lui fallait bien juste, pour attendre les blés précoces. 11 enavait fait autant des menus grains. Edmond aimait passionnément les chevaux ; ce noble animal, compagnon de ses travaux, lui était si cher qu'il ne put se résoudre à voir enlever toute l'orge et toute l'avoine, comme son père l'avait ordonné. 11 en cacha une quantité assez considérable dans de vieilles futailles, et engagea quelques-uns de ses camarades, dont les pères ressemblaient au sien, à en faire autant. Qu'on ne regarde pas cette action comme une sorte d'enfantillage : c'était une précaution de la plus grande importance dans un pays où, aujourd'hui même, les animaux domestiques sont si négligés qu'ils sont incapables de bien cultiver la terre ; j'en dirai la raison.
Pierre Rétif était trop peu attentif sur ses affaires pour s'apercevoir de cette quantité considérable de menus grains que réservait son fils et ce fut encore une leçon pour ce dernier :
— On pourrait voler mon père sans qu'il n'en sût rien .
Lorsque tout fut perdu par la gelée, Edmond, la mort dans le cœur, alla visiter ces blés qui lui avaient tant coûté de peine (il avait alors dix-neuf ans) ; il n'en subsistait pas une seule treiche ; mais la terre était si ameublie par la gelée qu'elle paraissait n'attendre qu'une nouvelle semence. Le jeune Edmond fit tout d'un coup cette réflexion. De lui-même, et sans en parler à la maison, il conduisit les charrues dans les terres, il fit passer légèrement le soc, et y sema de l'orge mélangé d'aveine, le plus clair possible. On se moqua de lui, son père le gronda et lui défendit de continuer. Edmond obéit, mais il engagea ses amis à faire ce qu'il n osait plus exécuter. Le succès surpassa l'espérance et sauva le village. Ces grains clairsemés, produisirent des touffes énormes; lorge était d'une grosseur comme on n'en avait jamais vu ; quelques arpents, qu'Edmond avait emblavés avant la défense de son père, produisirent de bons grains, en suffisante quantité pour nourrir la famille, en triant l'orge de l'aveine.
Pierre, plus convaincu que jamais du grand bon sens de son fils, avoua enfin que cette qualité précieuse valait mieux que l'esprit.
Livré aux travaux rustiques, Edmond se privait de tous les plaisirs de ses pareils.
Mais il est un doux sentiment que les travaux les plus rudes ne peuvent écarter.