LES ROSES DE CATHERINE GAUTHERIN
11 y avait à Nitry une jeune fille appelée Catherine Gautherin, bonne, laborieuse, avec une physionomie qui semblait ne demander qu'à rire ; la rose qui s'entr'ouvre avait moins d'éclat que son teint. Quoiqu'elle eût de l'embonpoint, sa taille était bien prise; en un mot, c'était une fille très aimable. Edmond la remarqua : il fut touché de son mérite autant que de ses charmes. Dans le pays, l'usage, qui subsiste encore, est de piller les filles qui plaisent. Les garçons leur enlèvent tout ce qu'ils peuvent : leurs bouquets, leurs anneaux, leurs étuis, etc. Edmond, un dimanche, en sortant de la grand'mes5e, aperçut un de ses rivaux qui airachait le bouquet à Catherine ; il en fut jaloux. 11 s'approcha de cette fille aimable, et, ôtant le sien de la boutonnière, il le lui offrit en lui disant:
« Voilà des roses qui siéront mieux à vous qu'à moi. »
La jeune fille rougit:
« Du moins, partageons », dit-elle.
Le bouquet était composé de roses rouges et blanches, ellegarda les blanches. A peine Edmond l'eut-il quittée, par décence, qu'un téméraire vint pour s'emparer de ce nouveau bouquet. Catherine, qui avait abandonné le premier sans presque se défendre, employa toute son adresse à conserver celui ci.
« C'est qu'il vient d'Edmond », dit le garçon, dépité.
Ce mot fut entendu par le terrible Pierre. 11 fut surpris que son fils, encore si jeune, osât lever les yeux sur une fille sans sa permission. 11 ne dit cependant rien à dîner, mais il s'informa dans le jour, adroitement. 11 apprit d'une commère, qu'Edmond, depuis son retour de Noyers, avait parlé trois fois à Catherine Gautherin. Le lendemain, à l'instant du départ pour la charrue, Edmond étant en chemise, et déjà monté sur Bressan, son père s'approcha.
« Donnez-moi votre fouet.
— Le voilà, mon père. »
Trois coups vigoureusement appliqués par l'homme le plus fort de son temps.
coupèrent la chemise en trois endroits, et la teignirent de sang. Edmond ne poussa qu'un soupir. Pierre lui rendit flegmatiquement son fouet, en disant :
« Souvenez-vous-en » ; et il rentra sans ajouter une parole.
Edmond ignorait ce qui lui attirait cette correction rigoureuse. San» faire attention qu'il était blessé, il partit et travailla tout
que accident. Elle poussa un cri. Edmond la rassura :
« Ce n'est rien, ma mère. »
Elle s'informa aux garçons de charrue; elle apprit le fait mais non la cause. Anne- Marguerite revint à son fils; elle pansa les plaies qui en avaient besoin, à cause du linge entré dans la peau. Son mari survint. Elle le regarda, la larme à l'œil.
« Comme vous l'avez arrangé ! »
Pierre détourna la vue :
« Voilà comme je traite les amoureux. »
11 fallut deviner ce que signifiait cette réponse laconique.
Mais cet homme, si dur en apparence, avait l'âme sensible. 11 sortit, et passa dans son jardin. Edmond, après que sa mère l'eut pansé, alla voir s'il n'y avait pas quelques plantes à arroser, quelques planches à sarcler, car il ne négligeait rien. Il entra ; mais comme le jardin était vaste, et couvert d'arbres touffus, il ne vit pas son père et n'en fut pas vu. 11 s'avança, baissé, en arrachant les mauvaises herbes. Enfin il aperçut son père appuyé contre un jeune arbre planté par Edmond lui-même, une main sur son front, de l'autre essuyant quelques larmes... Jamais il n'avait vu pleurer son père : il fut surpris! 11 lui sembla que la Nature allait se bouleverser. Son père pleurait?
« Comme je l'ai accommodé ! »
prononça Pierre.
A ces mots, Edmond pénétré, mais n'osant se découvrir (faire voir) se jeta à deux genoux, et dit en luimême :
Pierre Rctif rendant à son fi s, qui est à cheval et prêt à partir pour la charrue, le fouet dont il vient de lui donn:r trois coups : — Souvenez-vous-en !
(Dessiné sous la direction de R:tif de Ja Bretonne, extrait de la Yie de mon père.)
le jour, comme à l'ordinaire. A son retour, Anne-Marguerite ayant regardé sa chemise, elle crut qu'il lui était arrivé quel-
mon père ! je vous coûte
des larmes; vous m'aimez! mon père, je suis trop heureux. »
11 lui tendait les bras, sans en être vu. Un mouvement que fit son père l'obligea de se lever. 11 alla à l'extrémité du jardin, où, trouvant un carré à bêcher, il se mit à l'ouvrage.
Son père l'entendit apparemment ;
il vint auprès de lui et, lui ôtant la
bêche : « Mon fils, c'est assez de travail
pour un jour ; allez vous reposer, je vais
achever. »
Jamais ce mot de mon fils n'était sorti de la bouche de Pierre; jamais il n'avait donné un coup de bêche, ni arraché une mauvaise herbe dans son jardin ; il achevalecarré. Edmond, palpitant de joie, alla conter à sa mère ce qui venait d'arriver. Ce fut une fête pour la petite famille, car Edmond était chéri de ses soeurs ; et, de temps en temps, la bonne Anne-Marguerite entr'ouvrait la fenêtre, et regardait bêcher son mari :
« 11 l'achève, mes enfants, il achève le carré d'Edmond !
Quand je vous disais qu'il a un cœur de père ! C'est de peur que son fils n'ait la peine de l'achever. Ho ! que c'est un bon père ! »
Et les enfants répétaient :
« Ho î que c'est un bon père! »
Edmond ne se rappelait jamais cette scène, sans être attendri jusqu'aux larmes. 11 bénissait son père de sa rigueur :
« Sans cela, nous disait-il souvent, je me serais peutêtre émancipé, comme tant d'autres : mon père arrêta le mal dès sa source ; il fallait cette rigueur de sa part, car l'attache était déjà bien forte î »
11 est vrai que Catherine était un excellent sujet: elle a fait le bonheur de Jacques Berthier, l'un des fils du l!on maître d'école. Mais alors, pouvait-on savoir ce qu'elle valait? Ce père terrible avait d'excellents retours : il aimait les actions généreuses. Son fils, comme il arrive ordinairement à ceux des pères dont l'esprit est brillant, était silencieux et timide : un enfant qui pense n'ose prendre l'essor devant un père éclairé, toujours prêt à s'apercevoir du moindre manque. Edmond avait ''àme d'une trempe exq-iise, si compatissante pour les infortunés, qu'à l'âge de
dix ans il avait donné ses habits au fils d'un pauvre mendiant qui était tout nu. Ce trait m'a été souvent raconté par ma
IDYLLE AUX CHAMPS Dessiné par Binet, gravé par Le Roy, sous la direction de Rétif de la Bretonne
tante Madeleine, soeur aînée de mon père. Pierre, qu'on craignait d'instruire, le fut par hasard ; on le vit rougir et presque s'attendrir ; il loua l'enfant, et alla jusqu'à lui passer la main sous le menton, par forme de caresse. Mais je vais rapporter un autre trait plus frappant de cette tendre compassion, vertu presque insurmontable dans mon père, si l'on peut s'exprimer ainsi.