LA PRISON DE NITRY
Un malheureux commit un homicide involontaire; ce cas était par conséquent graciable; mais un paysan ignorant ne sait pas faire la distinction. Cet homme fut mis
Ec'me Rétif, encore enfant délivrant un prisonnier enfermé sous
une cuve : « Dieu te bénisse, mon petit ! »
(Dessiné sous la direction de Rétif de la Bretonne, extrait
de la Vie de mon père . )
dans une prison bien singulière ; de mémoire d'homme on n'avait pas eu besoin de celle de Nitry : elle servait de toit à porc au fermier et n'était pas même cou-
verte. On emprisonna l'homicide sous une grande cuve renversée, et on lui mit les pieds dans un trou, avec quelques ferrements qu'arrangea le maréchal du bourg.
Ce malheureux gémissait le jour et la nuit. Le petit Edmond, touché de compassion, allait le consoler et lui portait quelques fruits, outre sa nourriture ordinaire. Un jour que tout le monde était à la campagne, l'enfant resté seul auprès de la cuve, dit au prisonnier :
« Ne pouvez vous donc sortir, maître Panneterat ?
- Hélas! non ; j'ai les pieds pris dans un trou, avec des clous bien rivés; si j'avais des tenailles ! »
L'enfant en alla chercher. L'homme débarrassa ses jambes.
« Ne pouvez-vous à présent lever la cuve ?
— Non, mon enfant, elle est trop pesante; mais si j'avais une pioche ! » L'enfant alla prendre une pioche, et la passa par le trou qui servait à lui donner à manger. L'homme se fit une issue, sortit de dessous la cuve, et prit la fuite, en disant à l'enfant :
« Dieu te bénisse, mon petit! »
On n'en a jamais entendu parler.
Lorsqu'on fut de retour, on s'aperçut de l'évasion ; mais on ignorait qui l'avait procurée. Ce que l'enfant entendait dire à ce sujet, l'intimida, et il n'eut garde de parler. On fit des perquisitions, pour savoir qui avait délivré le prisonnier; on ne découvrit rien. Or, il y avait dans le village un homme fort méchant, nommé Dondaine, qui en voulait à un autre, nommé Lamas.
Le premier s entendit avec un de ses amis et tous deux déposèrent que c'était Lamas qui avait fait évader le prisonnier. Le pauvre Lamas fut mis sous la cuve.
Dès que le petit le sut, et pourquoi il y était, il vint trouver sa mère en pleurant et lui avoua que c'était lui qui avait donné des tenailles et la pioche, et que Lamas n'était seulement pas venu là. Anne-Marguerite, qui craignait son mari, se trouva fort embarrassée.
Cependant, après avoir pris des détours pour adoucir Pierre, elle lui avoua le fait, avec toutes les circonstances qui étaient le plus en faveur de l'enfant :
« Où est-il ? » s'écria Pierre.
La bonne mère le crut perdu ; mais il n'y avait pas à hésiter, il fallait l'appeler; elle alla au devant de lui, et le couvrit presque de son corps.
« Edmond, dit le père, l'action que tu as faite de sauver l'homme est injuste; mais elle est belle pour ton âge et je suis bien aise si elle avait à être faite, que ce soit par mon fils, plutôt que par tout autre.
« Mais l'action de t'accuser pour sauver un innocent, serait belle dans un homme de quarante ans, quoique ce ne soit qu'une justice. Allez; je sais content de vous ! »
« Et vous le bénissez ! Ah ! il sera heureux toute sa vie ! et je vous dois plus, moi ;carj'aimemonfilsplusquemoi-même.))