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LE CHEMIN DE LA CAPITALE

A la fin de ce semestre, Edmond ne retourna pas à Noyers chez l'avocat Restif : on voulut qu'il vît la capitale. 11 partit pour Paris, le i i novembre 1710, et entra clerc chez un procureur au Parlement, nommé M' Mole.

C'est ici un nouvel ordre de choses; mais Edmond sera toujours le même.

Plein de vigueur et de santé, il dédaigna toute espèce de voiture publique : chargé de son paquet, composé d'un habit propre, deux vestes, deux culottes, huit chemises, plusieurs paires de bas, enfermés dans une peau de chèvre à l'épreuve de la pluie, il gagnait au pied, et faisait gaiement dixhuit lieues par jour. 11 en aurait pu faire davantage, s'il n'avait eu qu'un jour à marcher; mais il en avait au moins trois.

On ne trouve entre Auxerre et Nitry, dans un espace de sept à huit lieues, qu'un seul bourg : c'est Saint-Bris.

Edmond était parti tard. Sa mère et ses sœurs l'avaient retenu longtemps et elles voulurent encore l'accompagner jusqu'aux bois communs. Anne-Marguerite, prête à dire adieu à son fils, qui ne s'éloignait plus de deux lieues, et pour quelques mois, comme les étés d'auparavant; qui n'allait plus à Noyers, chez un parent dont il était aimé, mais à Paris, dans une ville dont le nom seul effrayait, Anne- Marguerite ne pouvait trouver la force de quitter son fils : elle le retint longtemps contre son sein maternel, et ne s'en sépara que lorsque son devoir la rappelait auprès

^de son mari. Edmond arriva a nuit close au bourg que j'ai nommé. 11 cherchait des yeux un endroit pour se loger, quand un vieillard et sa Baucis, qui revenaient de travailler à leurs vignes, chargés de leur petit faisceau de vieux échalas et de sarments, remarquèrer t son embarras. L'air d'innocence et de bonté du jeune homme les frappa.

« Que cherchez-vous, mon beau garçon?

lui dit le vieillard.

— Un logement, mon père, répondit Edmond.

— Un logement je vous offre, reprit le bonhomme, venez chez nous, mon fils; bon vin, bon pain, des œufs frais, cela vous suffira-t-il ?

— Je me contenterais à moins. »

Edmond suivit les bonnes gens. Le mari

alla tirer du vin ; la femme alluma une javelle ; en un instant le souper fut prêt.

Mais Edmond ne buvait pas encore de vin ; le vieillard le pressa un peu; cependant il ne voulut pas le contraindre et poussa un soupir :

« Hélas ! dit-il, si notre malheureux fils vous avait ressemblé, nous l'aurions là, à présent, au lieu qu'il est à la guerre, exposé à perdre la vie! Si c'était le courage qui l'y eût envoyé, encore, encore, dirais-je; mais c'est le vin, il était ivre quand il s'engagea! »

La vieille excusa son fils, en pleurant, et Edmond la consola.

Après le souper, le vieillard dit à son hôte :

« Mon garçon, savez-vous lire et écrire?

— Oui, mon père.

— Vous me déchiffreriez donc bien des papiers que j'ai ici?

- — • Je le crois. »

Et le bonhomme mit devant Edmond les titres de ses héritages. Le jeune homme les lut et les relut à ses hôtes, qui ne pouvaient se lasser de les entendre, et se faisaient tout expliquer. Ils connurent ainsi l'état de leurs biens et ce que leurs voisina empiétaient sur eux. Edmond leur transcrivit les clauses les plus importantes d'une manière bien lisible, et passa presque toute la nuit. 11 se leva néanmoins dès l'aube du

joui ; mais il trouva ses hôtes debout. 11 les remercia et voulut payer.

« Payer ! dit le vieillard, et tu m'as appelé ton père! non, non.

— Heureuse celle dont vous êtes le •fils! » s'écria la vieille.

« Heureux ton père ! dit son mari, doux et aimable garçon, déjà si savant! Dieu te bénisse ! et il te bénira et jamais tu ne manqueras de rien. »

Edmond fut obligé de déjeuner avec ses hôtes qui partaient pour leur travail. Il se mit ensuite en route; mais quelle fut sa surprise, à Joigny, où il s'arrêta, de trouver dans une de ses poches environ sept francs de petite monnaie, que ces bonnes gens y avaient mis!

La dernière journée, à cinq lieues de Paris, Edmond fut accosté par un vieillard à cheveux blancs, chargé d'une banne fort pesante. Ils marchèrent quelque temps de compagnie; Edmond, qui avait doublé le pas pouarriver de bonne heure, allait fort lentement.

« O ! jeune homme! que vous êtes heureux! lui dit le vieillard, votre paquet n'est qu'une plume pour vous, et si je gage qu'il est plus pesant que le mien? Mais c'est qu'avec le mien, outre son poids, je porte encore soixante et dix années que j'ai sur la tête. 11 faut vous laisser aller seul. »

Edmond, touché du discours du vieillard, lui répondit :

« Si vous le souhaitez, je vous soulagerai pendant quelques lieues: ce fardeau ajouté au mien ne me surchargera guère et je ne serai privé ni de votre honorable compagnie, ni de votre conversation récréative. »

Effectivement le vieillard (c'était un Lyonnais qui aliait et venait sans cesse dans le royaume et les pays étrangers pour son commerce) avait enchanté le jeune Rétif par sa conversation. 11 fit quelques petitesdifficultés; mais comme l'offre était l'équivalent d'une proposition qu'il cherchait à faire, il se rendit. Ils vinrent ainsi jusqu'à Villejuif: là, le vieillard offrit un petit rafraîchissement; mais le jeune homme qui ne

buvait pas de vin et qui était pressé d'arriver, le pria de remettre cela jusqu'à Paris.

« Mais vous êtes fatigué ? Je vous porterai votre banne, si le malheur voulait que vous ne puissiez marcher. »

Le vieillard ne se sentait pas d'aise de trouver un garçon si complaisant :

« Je me fie à vous, comme à mon fils, lui dit-il; j'ai affaire ici un iiistant, lais-

Edme Rétif, sur la route de Pari», venai\t de se charger de la banne d'un vieux contrebandier : o Ce fardeau, ajoute au mien, ne me surchargera guère. » Dessiné sous la direction de Rétif de la Bretonne. Extrait de la Vie de mon père.)

sez-moi la banne ; mais, si vous le trouvez bon, je mettrai dans votre paquet ce qu'il y a de plvs pesant. »

Edmond, l'innocence et l'ingénuité même.

Le Villafîe

y ccnsentit volontiers. Le vieillaid arrangea cela cor.;ne il voulut; en recousut ensuite la peau de chèvre avec du gros fil et le jeune homme la remit sur son dos, pour continuer sa route.

« Si je ne vous rattrape pas avant d'entrer à Paris, lui dit le vieillard, attendez-moi à cette adresse. »

]] lui donna celle d'un cabaret de la rue Mouffetard, où il était connu.

Le jeune Edmond arriva seul aux barrières. On lui demanda ce qu'il portait? « Mon paquet; un habit, mon linge. »

On cntr'cuvrit la peau de chèvre, et la vérité de la déclaration fit négliger de fouiller entièrement. D'ailleurs, en sait que les commis ne recherchent avec une certaine exactitude que sur les gens vendus ou suspects. Un jeune homme naïf, dont la candeur brillait sur le visage, ne leur donna aucun soupçon. IJ passa, et fut attendre le vieillard, pour lui remettre scn dépôt

Celui-ci n'avait eu garde de le rejoindre, ni d'entrer par la même barrière, ni même de l'aller prendre à l'endroit indiqué. 11 gagna par la porte Saint-Bernard, où il fut fouillé jusque sous la chemise. 11 fut même suivi ; car on connaissait une partie de ses ruses, et on ne pouvait imaginer qu'il vînt à vide. 11 alla aans une rue fort éloignée de celle où il avait dit au jeune Rétif de l'attendre, mais il se hâta de lui dépêcher un petit garçon, qui l'amena chez des personnes auxquelles Edmond remit le dépôt; ensuite on le conduisit auprès du vieillard.

Dès qu'il fut entré, cet homme rusé vint ?e jeter à son cou, en lui donnant mille bénédictions et lui faisant mille caresses. Edmond fut surpris de cet excès de reco;.naissance. Aux caresses succéda l'offre d'un louis d'or. Edmond remercia en rougissant, et dit qu'il était assez heureux d'avoir obligé un honnête homme, sans en recevoir un paiement si considérable. 11 pria seulement qu'on voulût bitn le faire conduire chez le procureur auquel il 'tait adressé. Mais le vieillard voulait absolument qu'il acceptât le louis d'or, et pour ."y engager, il lui découvrit l'importance du service qu'il venait de lui rendre :

« Vous m'avez entré, lui dit-il, pour

plus de cent mille livres de marchandises; ce n'est rien que ce que je vous présente, et, en bonne conscience, je devrais vous offrir davantage; mais je sais votre adresse : soyez sûr que je n'oublierai jamais un si grand service. »

Edmond connut alors que c'était un contrebandier; les marchandises qu'il avait entrées devaient être de l'or, ou des pierres précieuses. 11 avait des notions justes de ce qu'on doit au Prince, qui ne perçoit des droits que pour le bien de l'Elat; jamais dans scn pays il n'avait voulu se prêter aux petites fiaudes sur les droits des vins, du sel ou du tabac. 11 répendit au vieillard, d'après ces principes :

« Monsieur, je vous ci servi dans la droiture de mon coeur; je n'en suis pas fâché, mais je suis au désespoir d'avoir contiibué à frauder les droits du Prince; recevoir un prix, ce serait participer à une action que je déteste. Soyez sûr de ma discrétion. Je ne suis point un traître. Mais adieu ; je ne prendrai pas ici un verre d'eau. »

Et il sortit, laissant le vieillard et ses hôtes dans le plus grand étonnement. Une heure apiè:), il parvint chez bon procureur.

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