EDME RETIF
clerc de procureur à Paris à 19 ans
^Extrait de la Vie de mon père)
mond, j'attends de vous un service ; il faut me le promettre?
— Je vous le promets, mademoiselle.
— C'est de me refuser, sans parler de ce que je viens de vous dire.
— La chose est dure et difficile! Ce sera bien dire ce que je ne pense pas! Mais enfin, vous le voulez; je vous refuserai, mademoiselle. Mais si mon père allait m'ordonner... nous serions dans un terrible embarras !
— J'ai pris une précaution: je lui ai fait écrire par Thérèse une chose qui l'épouvantera.
— Je vous réponds de ce qui dépend de moi. »
Dès le lendemain, le procureur s'expliqua clairement avec Edmond, qui fit entendre qu'il ne pouvait encore songer au mariage.
Une pareille manière de répondre à ses bontés confondit le procureur, qui connaissait le peu de fortune de son clerc.
« Jusqu'à ce moment, je vous avais cru sensé, lui dit-il ; mais dites-moi ce que vous voulez que je pense d'un jeune homme qui refuse une jolie fille avec cinquante mille écus? J'aime ma fille, c'est mon uni que héritière; je veux faire son bonheur en la donnant, non à un efféminé, mais à un honnête mari.
Dis donc, est-ce qu'elle ne te plaît pas?
— A moi, monsieur? c'est une charmante demoiselle.
— Et tu ne songes pas au mariage?
— Je ne la mérite pas.
— On! ce n'est que cela ! Je vais écrire à ton père.
— Vous êtes le maître, monsieur; j'ai de vos bontés la plus vive reconnaissance; mais je ne saurais accepter l'honneur que vous voulez me faire.
— Allons, monsieur î je ne prétends pas vous forcer : je conviens que j'ai tort. Quelque grisette de votre village vous tourne la tête. Vous pouvez y retourner quand il vous plaira. »
Le procureur, sérieusement en colère, comme le sont les bons cœurs lorsqu'ils croient montrer de la générosité à un ingrat, alla trouver son épouse, et il exhala tout son ressentiment contre Edmond.
Cette dame, envers laquelle le jeune Rétif s'était toujours montré aussi soumis, aussi respectueux que zélé, ne fut pas moins surprise que son mari. Mais comme les femmes sont plus rusées que les hommes, elle sentit qu'un pareil refus n'était pas naturel.
« Il aime une villageoise, lui dit son mari.
— Ce n'est pas cela, mon ami : la villageoise ne l'emporterait pas sur notre fille, au bout de dix-huit mois; j'ai d'ailleurs des preuves certaines qu'il n'est pas sans attachement pour elle.
— Parbleu ! ma femme, la preuve en est parlante!
— Laissez-moi démêler tout cela, mais avec votre fille. »
Cependant le bruit se répandit dans la maison qu'Edmond était renvoyé. Tout le monde le regrettait; et l'on allait se demandant quel était donc le sujet de mécontentement qu'il pouvait avoir donné.
M " Mole ayant appris ce qui se passait, en comprit bien la cause. Cette jeune personne, qui n'avait osé avouer ses véritables sentiments à son père, ni même à sa mère, fut si touchée de la générosité d'Edmond, qu'elle se rendit près d'eux en quittant la table, où elle avait eu la preuve que les dispositions de son père n'étaient plus fa-
vorables pour le jeune Rétif. Les deux époux concertaient ensemble la manière de s'y prendre pour tirer la vérité de la bouche de leur fille, lorsqu'elle se présenta en rougiss&nt. Elle commença par des caresses ; ensuite, elle les pria de lui pardonner. On lui demanda ce qu'on avait à lui pardonner. Alors, en hésitant, elle fit l'aveu du refus qu'elle avait exigé d'Edmond et du motif. Le procureur Mole fut si content de n'avoir pas à se plaindre de son favori, que ce fut la première chose qui le frappa :
« Vous aviez raison, ma femme!... Pour vous, mademoiselle, retournez dans votre chambre, on vous parlera. »
On fit appeler Edmond.
« Quoi, mon ami, dit le procureur, tu m'aurais quitté pour complaire à une fille qui ne veut point de toi !
— Monsieur, avant de me rendre à ce que M'" votre fille a exigé de moi, j'y ai réfléchi une nuit entière, et la conclusion a été qu'il était bien plus important que M"* votre fille fût bien avec vous que votre clerc ; voilà mon motif. Du reste, je vous révère, et j'aurais tendrement aimé M'" Mole, si cela m'avait été permis. Si donc j'ai une faveur à vous demander, monsieur, c'est qu'à cause de moi mademoiselle n'essuie aucun reproche de votre part; car cela me serait trop sensible. Et je souhaite à l'égal de mon propre bonheur, que vous puissiez lui accorder le désir de son cœur ; carc'est une aimable personne, et qui mérite d'être heureuse !
Le pauvre garçon ! dit M*^ Mole, il se sacrifiait!... Va, tu me fais regretter doublement de ne te pasavoir pour gendre;, mais je suivrai ton conseil et tu n'y perdras rien. »
C'est à présent que je vais raconter le trait que j'ai annoncé; ce que je viens de dire n'en est que la préparation. M" Mole épousa celui qu'elle aimait, qui était un jeune notaire et qui paraissait sortable. Mais elle ne fut pas heureuse: j'en dirai un mot dans la suite.
Durant les noces de sa fille, M. Mole parla d'Edmond à un de ses amis nommé M. Pombelins, riche marchand de soieries, qui tenait la même boutique qui fait aujourd'hui l'angle des rues Traversière et
Saint-Honoré, près des Quinze-Vingts. 11 ne lui cacha pas le trait que je viens de rapporter et s'étendit sur toutes les qualités du jeune homme. M. Pombelins, homme instruit et destiné par son éducation à un état relevé, sentit tout ce que valait Edmond; il fut enchanté. Ce négociant avait deux filles, toutes deux charmantes; l'aînée surtout était une jeune personne accomplie. Son père la chérissait. Toute sa crainte était de la sacrifier en la mariant, et lorsqu'on lui en parlait quelquefois, il répétait, les larmes aux yeux, ces vers d'Euripide :
« Le jour des noces est beau : mais qui peut exprimer l'angoisse d'un père,. qui met l'une de ses enfants, avec tant de soins et de tendresse élevée, sous le pouvoir d'un inconnu î »
Ce qui effrayait encore M. Pombelins, c'est que la belle Rose était fière et dédaigneuse, et que les maris brutaux se font un plaisir d'abaisser ces sortes de femmes à proportion de la peine qu'ils ont eue à les obtenir.
La confidence de son ami fit faire des réflexions à ce bon père de famille : il résolut d'examiner par lui-même le jeune Edmond, et de se régler sur ses propres découvertes.
11 n'en eut pas la facilité durant les noces: Edmond, pendant ces jours de plaisir, seul à l'étude, faisait en sorte que les affaires ne souffrissent aucun retard ; il expédiait son ouvrage et celui de ses camarades. Mais lorsque tout eut repris son cours naturel, il eut un peu de relâche. Ce fut alors que M' Mole lui parla de l'estime que M. Pombelins avait conçue pour lui, et du désir qu'avait cet honnête homme de faire sa connaissance. Le prétexte qu'il donna fut que le marchand souhaitait qu'il perfectionnât ses deux filles dans l'arithmétique. Il suffisait de montrer à Edmond un but d'utilité, pour être sûr de son empressement à le remplir. 11 alla chez M. Pombelins. Il se plaisait à l'avouerdepuis ; il fut ébloui des charmes de Rose : jamais rien de si beau n'avait frappé sa vue. Cette charmante personne possédait tous les avantages de la figure, toutes les autres perfections du corps unies aux qualités du cœur et de l'esprit. La fermeté
d'Edmond ne fut point à l'épreuve de tant de mérite : ce fut là sa première et son unique passion. Car il avait évité de se livrer à son penchant dans les deux occasions précédentes. 11 se garda encore dans celle-ci d'y abandonner son cœur, avant de savoir si sa recherche serait approuvée par les parents de la demoiselle. Il remplit durant trois mois les intentions du père, sans laisser rien échapper qui décelât ses sentiments. 11 n'y avait que son exactitude qui fît présumer qu'il trouvait du plaisir dans cette maison.
Les progrès des deux élèves avaient d'abord été rapides : elles savaient déjà, et, dès les premiers jours, le maître crut n'avoir presque rien à leur montrer. Il vit ensuite, avec une sorte de surprise, qu'on en restait toujours au même point ; il s'en prit à lui-même et redoubla d'efforts.
La plus jeune des deux sœurs, nommée Eugénie, était aussi jolie que sa sœurétait, belle, et aussi vive, aussi étourdie que sa sœur était grave et posée : elle s'étaitaperçue de la bonne volonté de son père pour le jeune Rétif; elle avait entendu, à la dérobée, quelques discours de M. Pombelins à son épouse, où il faisait l'éloge du clerc de M. Mole : elle ne connaissait pas le fond de leurs intentions; mais elle présuma qu'elle ne déplairait pas à ses parents en traitant bien ce jeune homme.
Un jour qu'il lui donnait leçon, la petite personne lui dit en riant:
« Ne vous cassez pas la tête; tenez, je sais faire cette règle aussi bien que vous, mon cher maître, et même d'une manière plus courte. Nous sommes seuls, causons un peu. »
Edmond, surpris de ce langage, ne put répondre. La jeune personne continua :
« Je suis sûre que mon papa et ma maman vous aiment et qu'ils ne vous refuseraient pas l'une ou l'autre de nous deux : ma sœur est plus belle; elle l'empoi-terait sûrement si elle voulait. Je ne veux pas m'attacher qu'elle ne se soit expliquée : faites-la se décider, et, à son refus, comptez sur moi. Je vous parle franc, parce que je sais que vous l'êtes. Répondez-moi de même dès à présent... Mais je ne demande pas, ajouta-t-elle, voyant qu'Edmond était embarrassé, que vous me préfériez à ma
sœur. Je ne veux qu'adoucir son refus, si elle en fait, et vous prévenir que vous avez an pis-aller, qui n'est pas tout à fait désagréable. Je sens que cela est un peu libre, et que les filles de votre pays n'en diraient peut-être pas autant; mais soyez sûr que je ne suis pas amoureuse de vous; non, en vérité! mais j'aimerais bien un mari comme vous! 11 me semble qu'une femme vivra heureuse et tranquille avec un garçon aussi raisonnable, aussi rangé, qui n'a aucun des défauts de nos jeunes Parisiens ; car, vrai, monsieur Edmond, je ne les saurais sentir. Voilà ce que j'étais bien aise que vous sussiez. »
La sœur de la petite Eugénie rentra en ce moment; Rose prit sa leçon et le maître se retira.
Lorsque les deux sœurs furent seules, Eugénie, qui s'était bien aperçue que sa sœur aînée avait la préférence dans le cœur d'Edmond, résolut de lafaire expliquer, pour savoir à quoi s'en tenir.
« Ma chère Rose, lui dit-elle, tu sais que nous sommes aussi bonnes amies c.ue bonnes sœurs ; tiens, parle-moi sincèiement. Si papa et maman te proposaient M. Rétif, le prendrais-tu ? J'ai mes raisons pour te faire cette question à laquelle il faut répondre sincèrement. ]1 n'y a pas de quoi rougir, et je ne suis pas à ton égard un personnage si terrible!... Allons ! parle donc î
— En vérité, dit Rose, voilà une singulière idée qui te prend là tout d'un coup!
— Je te le répète, j'ai mes raisons : que penses-tu de notre maître ?
— Mais, qu'il ne ressemble point du tout aux jeunes gens que j'ai vus jusqu'à ce jour.
— Ainsi tu n'aurais pas d'objections à faire contre lui ?
— Je n'arrête pas mes idées là-dessus.
— Ho ! bienmoi, j'y arrête les miennes; le mariage est un état honnête, ce me semble ; car maman ne me paraît point du tout honteuse d'avoir épousé notre papa. Bien plus, je crois qu'il est très important d'y songer beaucoup, car cet engagementlà est pour la vie.
— En vérité, Eugénie, c'est à tort qu'on te nomme folle ! Voilà raisonner avec une sagesse dont je ne t'aurais pas crue capable.
Hé bien, ma petite sœur..., si c'étaitmon père et maman qui le voulussent... Je verrais... Non que j'aime ce jeune homme : mais il est tel qu'il faut, pour nepasm'inspirer l'éloignement que j'ai toujours eu du mariage.
— Hé ! voilà tout justement ce que je viens de lui dire ! Nous avons les mêmes idées !
— A qui, de lui dire?
— A Edmond. Sa timiditém'a touchée.
Comme je craignais que tu ne le refusasses, et qu'il est déjà si timide qu'un refus l'aurait... je lui ai dit, pour lui marquer de la considération, et l'enhardir un peu, que si tu le refusais, je ne le refuserais pas.
— Quoi ! ma sœur, vous avez...
— 11 n'y a pas de mal à cela ! 11 te plaît. On m'en trouvera bien un autre. Dès demain je lui dirai que tu consens.
— Mais cela ne se fait pas comme cela, ma sœur! Gardez-vous bien...
— Je ne lui dirai donc pas ; mais si tu dois te marier la première, je pourrai bien attendre jusqu'à trente ans. 11 ne dira rien ; tune parleras guère ; car je te connais, tu vas devenir plus fière encore...
— C'est à nos parents...
— Ha! tu as raison: je vais le dire à papa... »
Et la petite folle, sans écouter sa sœur qui la voulait retenir, y courut en chantant : 71 te faudrait un mari!...
Les parents de Rose furent charmés d'apprendre le secret de leur fille aînée. Ils ménagèrent cependa-.t son aimable confusion et la laissèrent doV/ier tout à son aise, un presque démenti à sa jeune sœur. Mais, dès le même soir, M. Pombelins alla voir M" Mole, pour lui apprendre que leurs projets étaient en bon train de réussir.
« il ne s'agit plus, ajouta-t-il, que de voir si la conduite du jeune homme est bien assurée ?
— Je vous en réponds, dit M' Mole ; mais cependant faites toutes les épreuves que vous jugerez à propos, je vous seconderai, et je vous engage ma parole d'honneur de ne pas vous trahir. »
Le lendemain, le jeune Rétif fut reçu avec encore plus de cordialité que de coutume par M. Pombelins. Ce bon père de famille lui parla pour la première fois de
ses desseins, relatifs à l'établissement de ses filles.
« Mon ami, lui dit-il, depuis que j'ai vécu de la nature le titre de père, j'ai donné toute mon attention à en bien remplir les devoirs : d'abord, et tant que mes enfants n'ont eu besoin que du secours de leur mère, j'ai fait mes affaires pour mettre ma famille au-dessus de la nécessité. J'y ai réussi, grâces au Ciel, et les deux filles qui me sont restées de six enfants, auront une dot honnête. Monsieur Rétif... je préfère pour mes filles un parti de province, et surtout de campagne, avec rien, à un Parisien qui aurait un établissement considérable. »
M. Pombelins crut s'être suffisamment expliqué par ce discoure; et, pour faire encore mieux entendre à Edmond que c'étaitla belle Rosequ'il lui voulait donner, de ce jour, il n'eut plus qu'elle pour écolière. On envoya Eugénie passer quelque temps chez une de ses tantes, nommée M""' de Varipon, qui venait de perdre son mari et dont le fils unique était alors absent.
Malgré les fréquents tète-à-tète des deux amanis, Edmond fut deux mois entiers sans parler de sa tendresse, qui pourtant était extrême. Mais la distance que la fortune mettait entre lui et la demoiselle le rendait timide; outre une certaine pudeur native, qui ne lui permettait pas d'ouvrir la bouche sur ses sentiments. Mais il était tendre et respectueux envers le père et la mère, et il marquait à Rose une estime, un attachement, un dévouement si parfait, que ce langage devint assez clair pour M. Pombelins. 11 ne précipita cependant rien; et, se voyant sûr d'un jeune homme sans fortune, il étudia la marche de l'impétueuse passion de l'amour dans une âme honnête et neuve. Rien n'était si agréable pour ce père observateur. Rose, la fière Rose, subjuguée par le mérite d'Edmond, avait la satisfaction de conserver encore une apparence de liberté, et se trouvait parfaitement heureuse. Edmond, enivré d'amour, seul à seul avec une beauté ravissante, donnait à sa voix naturellement douce, des inflexions plus douces encore. Chaque mot, les mots les plus indifférents, exprimiaent un je vous aime, par la manière dont ils étaient dits, par le regard qui L^
accompagnait. Une douce familiarité, dangereuse avec tout autre, s'était établie entre Rose et Edmond. Ils commençaient à se sourire d'intelligence quand un tiers parlait. Edmond était déjà en possession de rendre à sa maîtresse mille petits services, qui sont le lot des préférés; elle lui commandait avec confiance; il lui obéissait avec liberté, quoique avec un peu de précipitation.
Les choses en étaient là, quand Eugénie revint à la maison paternelle. Elle examina en silence les deux amoureux pendant quelques jours, au bout desquels elle dit à sa sœur :
« Ma chère Rose, je vais te faire une confidence... C'est que j'ai aussi un amoureux.
— Aussi, ma sœur?
— Oui. C'est mon cousin de Varipon...
11 m'a fait sa tendre déclaration la veille de mon retour ici. Je ne lui ai pas encore répondu, mais je crois que je puis lui répondre. Vous voilà d'accord, notre maître et toi. Ainsi je suis dégagée de la parole que je lui avais donnée.
— En vérité, ma sœur cadette est d'une pénétration singulière!...
— Vrai, ma chère aînée? Allons, j'en suis bien aise. Mon papa m'a dit hier, en parlant de mon cousin, qu'il le trouvait bien formé, bien raisonnable, et qu'il n'était plus du tout Parisien. Ainsi je vois que mes sentiments ne lui déplairont pas; et nous serons toutes deux heureuses. N'estce pas, ma h,œur? »
La belle Rose rougit et ne répondit rien. Edmond entra, car la petite maligne avait eu soin de ne commencer cet entretien qu'à l'heure où il avait coutume de venir à la maison.
« Ha! vous voilà bien à propos, monsieur le maître! Vous savez ce que je vous ai dit, un jour?
— Vous m'avez fait l'honneur de me dire bien des choses, mademoiselle!
— Quoi! vous rusez!... Je veux dire la chose que vous n'avez pas oubliée, sûrement, malgré votre air modeste?
— Non, mademoiselle, je ne l'ai paoubliée, et je ne l'oublierai jamais.
— Ho! vous le pouvez, passé aujourd'hui; vous le pouvez, entendez-7ous?
— Aurais-je eu le malheur, mademoiselle...
(he contrefaisant.) — Non, vous n'avez pas eu le malheur... mais bien le bonheur de n'avoir pas eu besoin de ma générosité. . . Comme vous voilà tous deux! en vérité! il semble que je vous apprenne une nouvelle!
EDME RETIF, ROSE ET EUGENIE POMBELINS Celle-ci est debout. Rose est assise baissant les yeux : « Vous êtes
le choix d'un père. »
(Dessiné sous la direction de Rétif de la Bretonne!
(Extrait de la T'ie de mon père)
— A moi, au moins, mademoiselle, dit Edmond.
— A la bonne heure! mon retour aura donc servi à quelque chose.
— Ma sœur n'en est pas devenue plus sérieuse, monsieur, dit Rose, pour avoir passé un si long temps avec la femme la plus raisonnable de Paris et la plus affligée.
— Gage que vous ne vous êtes pas encore dit que vous vous aimiez?... Allons,
tenez, il faut vous le dire... là, devant moi; car, en bonne vérité, il n'y a rien de si vrai ! »
Edmond palpitait de plaisir; mais Rose... était en ce moment la plus belle des roses.
« Vous voilà, Eugénie !... Tu vois bien, ma sœur... que ce que tu dis là... est on ne peut pas plus étourdi... et je ne sais en vérité quelle opinion M. Edmond va prendre de toi î
— Ho ! je le sais bien, moi :
l'opinion d'une personne franche, qui le veut servir, et qui lui épargne bien de l'embarras! Je suis sûre qu'après toi, il m'aime de tout son cœur. »
Ace mot, Edmond ne puty tenir ; des larmes de joie roulaient dans ses yeux :
« Ho ! vous l'avez dit, mademoiselle, s'écria-t-il... Dieu ! quelle famille a/mable ! et quel est mon bonheur d'en être estimé ! J'honore M. Pombelins à l'égal de mon père ; je ne saurais dire à quel point je l'aime et le révère. TA."" Pombelins est pour moi l'image d"Anne-Marguerite; et si vous la connaissiez, mesdemoiselles, vous sauriez que c'est un grand éloge. Pour vous, filles charmantes... fasse le Ciel que vous soyez autant heureuses que vous le méritez! mais si jamais il devait y avoir quelque chose de ma part, je voue à l'une de vous tous lessentimentsrespectueux et tendres; à l'autre une si vive et si efficace amitié, qu'elle ne se repentira jamais de ses bontés.
— Ha ! voilà donc une déclaration ! s'écria Eugénie, elle est un peu neuve, ou plutôt un peu antique :
mais je suis assez contente de ce qui me regarde... et vous, mademoiselle?
— Monsieur parle en honnête garçon, et son discours est sage, quoiqu'il réponde
à vos folies, ma sœur, dit Rose en rougissant.
— Et voilà que tu y réponds aussi, s'écria Eugénie. Allons, à présent que vous êtes amants déclarés, et presque mari et femme, que j'apprenne de vous, moi qui suis la cadette, dites-vous de bien jolies choses... pas des fadeurs!...
— Je n'aurais qu'à suivre mon cœur, mademoiselle, répondit Edmond, pour adresser à votre aimable sœur les choses les plus... Mais j'aime mieux les renfermer respectueusement dans mon cœur; un plaisir qui coûterait à sa modestie cesserait d'en être un pour moi.
— Haï Rose, voilà l'amant qu'il fallait à ta charmante dignité !
— J'espère par ma conduite, reprit Edmond en s'adressant à Rose, si vous daignez le permettre, mademoiselle, exprimer mieux que par mes discours, des sentiments solides et durables. Je ne demande à être encouragé que par un seul regard d'approbation. »
Rose baissait les yeux sans répondre.
« C'est le moins que cela », dit Eugénie.
Alors cette charmante fille leva ses beaux yeux sur Edmond et, lui tendant la main, elle lui dit :
« Vous êtes le choix d'un père que j'aime et que je respecte, autant que vous respectez le vôtre : c'est de lui que vous apprendrez mes sentiments, s'il veut bien en être l'interprète. »
M. et M"" Pombelins entrèrent pour lors auprès de leurs enfants. Ils expliquèrent clairement à Edmond leurs vues sur lui, et lui proposèrent la main de Rose. Après avoir reçu les témoignages de sa reconnaissance, M. Pombelins ajouta :
« Ecrivez à votre père ; je n'attends que son aveu. »
11 y avait alors deux ans et demi qu'Edmond était dans la capitale; et il allait atteindre sa vingt-unième année. 11 ne lui vint pas même dans l'esprit de douter qu'un établissement aussi brillant que celui qu'on voulait lui faire, souffrît le moindre retard de la part de ses parents. Il se trompait : aussi est-ce dans la conduite qui va suivre, qu'Edmond a été un modèle parfait de piété filiale.
Pierre Rétif, son père, n'était jamais sorti de sa province : il avait de la capitale,
surtout, les idées les plus étranges; et malheureusement, il y avait été confirmé par la lettre que M'" Mole lui avait fait écrire pour qu'il refusât son consentement au mariage projeté avec elle. 11 se cacha dans cette circonstance de M. l'avocat Rétif, ami de M' Mole.
Dès qu'on eut reçu à Nitry la lettre d'Edmond, accompagnée d'une autre de son procureur, on le crut perdu, trompé, victime de quelque arrangement honteux et déshonorant. Pierre, qui croyait son fils moins obéissant et déjà corrompu, prit, pour le faire revenir sur-le-champ, un moyen qu'il regarda cependant comme immanquable : ce moyen l'était ; mais on n'en avait pas besoin, et peu s'en fallut que cet excès de précaution ne nuisît àson plan. Edmond, en apprenant qu'on le mandait pour recevoir les derniers soupirs de son père, s'évanouit, et son départ fut retardé d'un coche. On ne voulait pas même le laisser partir, qu'on n'eût écrit, et reçu réponse de M. l'avocat Rétif. Le procureur, à qui sa fille avait avoué sa lettre, depuis son mariage, avait quelques soupçons. Mais Edmond ne connaissait pas de retard en pareil cas. 11 partit mourant, mais comblé des amitiés de M. Pombelins, et regretté de Rose, à laquelle on lui permit d'écrire, en commandant à cette jeune personne de lui faire réponse.
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