FIANÇAILLES DE VILLAGE
En arrivant à Auxerre, Edmond y trouva Touslesjours, qui était venu au-devant de lui à cheval.
« Comment se porte mon père ? s'écria-t-il en embrassant son camarade.
— Bien, bien ! répondit le jeune
Le
Village
homme qui ne savait pas le secret.
— ]] est hors de danger! je respire.
— Hors de danger! 11 n'a pas été malade ! »
Edmond ne sentit qu'un mouvement de joie à cette heureuse nouvelle ; et, quoiqu'il fît un retour fâcheux sur les motifs de son rappel, il nous l'a juré, il ne sentit que sa joie. 11 partit, en sortant du coche, sans s'arrêter une minute.
En chemin, il ne s'entretint avec Tous-
et d'une force qui passait pour prodigieuse, même dans son pays où tous les habitants sont des chevaux. Les défauts de Thomas Dondaine étaient pourtant moins les siens que ceux de sa patrie : la grossièreté, la dureté y sont comme innées ; ce qui vient, je crois, de deux choses: de l'air épais qu'on respire dans le village, situé au fond d'un vallon, marécageux les trois quarts de l'année, et du contraste subit qu'éprouvent les habitants dès qu'ils en sortent, en allant
ABBAYE SAINT-GERMAJN DAUXERRE (vOYAGE PITTORESQUE DE LABORDE, 1 779)
lesjours que de l'état de la maison et des travaux. Quand ils eurent fait environ quatre lieues, et qu'ils furent proche du bois de la Prcvenchère, où le chemin se partage en deux. Touslesjours, qui allait un peu devant, prit à droite.
« Ce n'est pas là le chemin de Nitry ! lui cria Edmond.
— Je le sais bien ; mais le cousin votre père est à Sacy, où il vous attend chez M. Dondaine, son compère. »
Ce M. Dondaine était un richard de Sacy : homme d'un grand bon sens, labori-eux, économe, entendu, et qui ne devait l'espèce de fortune dont il jouissait qu'à ses bras, à son intelligence. Mais cet homme était dur, d'une figure rebutante,
travailler à leurs vignes et à leurs champs, situés sur des collines où l'air est dévorant et d'une vivacité si grande que les Saxiates mangent ordinairement, en pain, le double d'un homme des villages circonvoisins. On voit par là que les gens de ce bourg ne sont pas aimables ; mais ils ont tant d'autres qualités que, lorsqu'on les connaît, on ne saurait s'empêcher de les estimer et de les regarder avec une sorte d'attendrissement ; car ce sont aujourd'hui les hommes les plus laborieux de tout le monde peutêtre.
Edmond connaissait Thomas Dondaine et ne l'aimait pas. 11 savait que cet homme avait trois filles. Son père était chez lui ; il se portait bien ; il l'y attendait... Son
cœur se gonfla; il craignit quelque catastrophe. Arrivé sur le terrain âpre et stérile de Sacyja vue de ces champs blanchis de pierres et brîilés par le soleil, les cris sourds et inarticulés des paysans laboureurs qui luttaient contre la nature et la voulaient forcer deles nourrir, l jetèrent dans son âme une tris- r tesse et un abattement qu il n'avait encore jamais éprouvés.
Edmond arriva dans le bourg de Sacy, brûlé par la soif et sentant déjà l'influence du climat pour l'appétit ; car dans ce pays seul, peut-être, l'amour et la douleur ne sauraient l'ôter.
Au milieu d'une chènevière, à l'entrée du bourg, étaient trois filles, épaisses, l'air hommasse, qui cueillaient le chanvre. Leur activité, leur ardeur au travail, leur force à transporter les masses (gros faisceaux de chanvre) étonnèrent Edmond. 11 dit à Touslesjours :
« Elles ne sont pas belles, mais cela fera de bonnes ménagères. »
En entrant chez Thomas Dondaine, Edmond y trouva son père. Au bout de trois ans, il fut reçu avec la sévérité accoutumée.
« Vous vous êtes bien fait attendre, mon fils!
— La nouvelle de votre maladie m'a saisi, mon cher père.
— Je veux croire qu'il n'y avait pas d'autre motif.
— Celui-là était bien suffisant ; et je bénis le ciel de vous voir en pleine santé.
— Et fort gai, dit Thomas Dondaine... Mais, compère, voilà un fils bien damoiseau,
pour labourer nos champs pierreux !
— On va quitter tout cela ! »
(11 est impossible de rendre le grossier
corrompues des villes, je vous donne une fille vertueuse, qui ne chérira que son mari. Vous auriez peut-être eu plus de goût pour une jolie porteuse de fontanges ; mais je vous défends d'y songer, et ne veux pas
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