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LES CHEVAUX

Plume, lavé dt bistre inédit

AU LABOUR, PAR LE PRINCE, ijyj

Musée di! Louv e. dessins

tre paraissait, le taureau venait à lui en bondissant, le suivait au jardin sans s'écarter, et mangeait de sa main les herbes qu'il lui donnait. 11 le conduisait ensuite à l'écurie, l'attachait lui-même, sans qu'il fît d'autre résistance que quelques mugissements plaintifs. C'est un talent précieux dans les campagnes, que celui de se faire ainsi aimer et craindre par les animaux, et tous ceux qui l'ont, tirent beaucoup plus d'utilité de ces simples serviteurs que ceux qui n'emploient que la force et les coups.

Quant à l'attachement des chiens pour mon père, c'était chose admirable, au delà de toute expression. Mille fois on s'est amusé dans le pays à en faire des preuves étonnantes. Je ne les rapporterai pas; mais je citerai un trait plus touchant.

Mon père demeurait au domaine de la Bretonne, qui est absolument isolé et ne touche au village que par les murs d'un enclos assez étendu. Il s'était plaint souvent de ce qu'on fermait les portes de la cour avec si peu d'exactude qu'il était aisé de

les ouvrir en dehors. Un soir qu'il revenait de la campagne, il voulut essayer d'entrer sans frapper. 11 y réussit, et parvint, quoique avec peine, à faire tomber une petite solive qu'on mettait en travers, derrière la porte. )1 avait alors, entre autres, une chienne rouge, demi-levrette, excellente pour la garde des troupeaux et les préserver du loup ; sans compter son aptitude pour lâchasse du lièvre. Cette chienne, beaucoup moins grande qu'un mâtin ordinaire, mettait en fuite deux loups, par sa manière adroite de les chasser. Je l'ai vu plusieurs fois. Ces qualités la rendaient d'une utilité très grande pour la maison, et la faisaient particulièrement chérir de son maître, auquel elle était plus attachée que tous les autres animaux. Aussi, disaitil quelquefois en riant:

« Après ma famille, je n'ai jamais eu de meilleurs amis que Tous-les-jours, Ger-

" RETOUR DU MARCHÉ ", PAR C. Piume, lavé de bistre

main (excellent garçon de charrue). Flamand, (c'était un des chevaux dont j'ai parlé), et Friquette » (c'est le nom de la chienne).

Au bruit sourd qu'il faisait en s'eflForçant d'ouvrir la porte, Friquette s'approcha sans doute et n'aboya pas, suivant son usage ; elle méditait quelque chose de pis

contre le prétendu voleur. Quand le soliveau fut tombé, mon père avança une jambe et la moitié du corps pour achever d'ouvrir, mais aussitôt il sentit sa jambe saisie par un chien. 11 n'en fut pas blessé néanmoins : le nez de Friquette avait senti son maître. Elle poussa un hurlement douloureux et si effrayant, que toute la maison en fut épouvantée. On courut dans la cour avec de la lumière. On vit alors le maître de la maison, et la chienne se roulant devant lui, avec des cris aigus et lamentables: à mesure qu'il avançait, elle venait se mettre sous ses pieds et s'étendre pour qu'il la foulât. 11 n'y faisait pas d'abord beaucoup d'attention, occupé qu'il était à représenter les suites que pouvait avoir la négligence de si mal fermer la porte. Mais, quand il fut entré dans la maison, la chienne continuant ses soumissions, sautant sur les chaises, hurlant, venant ensuite se rouler à ses pieds, paraissant hors d'haleine, il la gronda pour la faire cesser. 11 est impossible d'exprimer les cris qu'elle poussa. On voyait de grosses larmes sortir de ses yeux.

Son maître fut obligé de lui parler avec douceur et de la flatter de la main, en lui donnant lui-même à manger. On réussit alors aisément à la faire sortir ; ce qui avait été impossible auparavant , même avec quelques coups de fouet qu'on lui avait donnés par impatience. Huit jours entiers, elle continua ses excuses muettes à son maître, d'une manière si vive et si touchante qu'on en était attendri. 11 fut obligé, pour la remettre tout-à-fait, de la mener avec lui quand il sortait, et de lui marquer, par ses manières, qu'il avait parfaitement oublié sa faute.

J'ai dit que mon père vendait ses che-

ECHARD

Musée du Louvre, dessins

vaux au bout de deux ans de service (excellente règle d'économie, qui n'était pourtant pas sans exception). En effet, par ce moyen, le premier achat une fois fait, tous les chevaux dont il se servit pendant le cours d'une longue vie ne lui coûtèrent plus rien : au contraire, c'était une sorte de commerce lucratif et le seul qu'il fît. Mais, à cette occasion, je parlerai de la manière dont il vendait et dont il achetait.

Quant à sa manière de vendre, j'en ai déjà dit un mot. J'ajoute qu'il n'avait jamais égard à la solvabilité de ses acheteurs : non faute de jugement, mais par humanité. Aussi ne s'enrichit-il jamais ; ce qu'il aurait pu faire par ses seuls talents naturels, et sans s'écarter de la probité la plus rigide. Mais lorsqu'un pauvre homme venait en pleurant lui dire que son cheval était mort de vieillesse, il ne pouvait lui en refuser un des siens, et se contentait de son obligation, au lieu d'argent. 11 n'a jamais exigé par huissier, le payement d'aucune ; il recevait les plus légers acomptes ; et souvent dans ses tournées, au lieu de recevoir, il prêtait à ses débiteurs pour jles aider à payer leurs tailles. Cette conduite le faisait bénir des femmes et des enfants, lorsqu'on le voyait arriver dans un village. Cet homme si laborieux, si économe chez lui, ne regrettait jamais la perte de son temps, de ses peines, lorsque cela était utile au prochain Nous avons trouvé à sa mort, pour deux mille écus d'obligations non exigées et prescrites, avec les mots : « Ces gens sont pauvres et de bonne volonté. » 11 y avait sur quelques-unes de légers acomptes. Je ne cacherai pas que ma mère lui faisait quelquefois des représentations sur ce qu'elle nommait sa négligence à se faire payer. 11 lui répondait alors :

« Ma femme, nous avons du pain, du vin et quelque chose en outre ; ces gens manquent du nécessaire; irai-je les faire

mourir de faim en leur arrachant jusqu'à la dernière bouchée? »

11 n'y a pas d'homme au monde auquel il fût plus facile d'être pauvre qu'à mon père ; il était infatigable au travail et vivait presque de rien, par l'habitude qu'il avait prise, dès l'enfance, d'une extrême sobriété. Croirait-on, que l'homme le plus fort et le plus nerveux de son temps se contentait à souper d'un seul œuf frais, avec environ quatre onces de pain et deux verres de vin vieux? 11 fit toute sa vie ce

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