‹ Le villageChapitre 25 sur 37 · BAILLI DE · texte numérisé non relu

BAILLI DE

Sanguine par Boissieu.

croître en expérience et en lumières :

ainsi, j'espère de vous, que vous ferez bénir ma nomination, ardemment sollicitée par mes vassaux, etc.

« LE COMMANDEUR DU SAULCE-LÈS-AUXtRRE. ))

Si la nomination d'Edme Rétif avait été sollicitée par les habitants, et si l'exercice de ses fonctions leur en a été agréable, il n'en fut pas de même des praticiens. Comme il y avait très peu de gens instruits dans le village, les sousofficiers de la justice, même le procureur fiscal , étai ent deVermenton,gros bourg à une lieue de Sacy. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que, au lieu de leur donner de l'occupation, le nouveau juge ne cherchait qu'à leur en ôter, en prévenant tous les procès et en faisant des accommodementsle plus qu'il lui était possible. C'est à quoi il employait l'après-midi des dimanches et fêtes, sauf le temps des offices. Ils s'en plaignirent amèrement à lui-même. Mais il ne crut pas devoir faire attention à des plaintes de ce genre.

Heureusement, Edme Rétif fut appuyé par le procureur fiscal : place qui rend trop souvent celui qui l'occupe le fléau des paysans. Cet officier, nommé M' Boudard, était résident à Vermenton comme les autres; mais il était le fils d'une sœur aînée de Marie Dondaine. Outre que c'était un très honnête homme, au-dessus de cette place par sa fortune, il avait pour son oncle toute la déférence que celui-ci mé-> ritait : il le consultait pour ses réquisi-

CM usée du Louvre, dessins

toires, et s'attachait, d'après ses conseils, plutôt à prévenir le désordre qu'à le punir, sans pourtant encourager le vice par une négligence déplacée.

D'un autre coté, messire Antoine Foudriat, pasteur d'un mérite peu commun, secondait ces deux hommes dans tout ce qui regardait son saint ministère.

Je crois faire plaisir au lecteur de rapporter ici un passage intéressant dcVEcole d.s Pères, relatif à cet homme qui avait du caractère :

« Antoine Foudriat, curé de Sacy, est né à trois lieues du sol où il est pasteur; il a été élevé à Paris, dans la fameuse communauté de Sainte-Barbe, qui nous a donné tant d'ecclésiastiques méritants. 11 est savant, plein d'esprit, fait pour gouverner, et possédant le grand art d'imposer le respect. 11 est adoré de ses paroissiens ; ils se mettraient au feu pour lui; tous le craignent comme un maître et l'aiment comme un père.

« A ce portrait, vous allez croire, ma fille, qu'il a des moeurs très pures. Cependant il n'en est rien ; bien plus, on le sait, et on ne secoue pas le joug du respect, de la crainte, de l'amour qu'on a pour lui. Je ne l'aurais pas cru si je ne l'avais vu, si je n'avais eu besoin de toute ma raison pour me défendre du charme dont cet homme singulier nous enveloppait : de sorte qu'il ne m'en a pas imposé ; mais je n'ai pu m'empècher de l'aimer, de le plaindre, de faire pour lui les vœux les plus ardents. Ce prêtre, ma chère fille, a toutes les vertus morales qui font l'honnête homme ordinaire : il est ardent ami, sage, prudent; homme aimable, amusant jusqu'à séduire ; attaquant plaisamment et ridiculisant les vices nuisibles à la société, avec un sel que je n'ai trouvé qu'à lui, mais ne désignant jamais les vicieux, s'interdisant la plus légère médisance; il est bon curé, il remplit ses devoirs extérieurs avec un ordre, une exactitude qu'on ne peut se lasser d'admirer, décent, majestueux dans les fonctions du sacerdoce, il inspire la vénération. Les autres devoirs de pasteur ne sont pas négligés ; il sert chacun en particulier, et la paroisse en général ; on l'a vu, dans un procès qu'eut la Communauté, que des seigneurs voisins voulaient dépouiller de ses

bois communs, courir à Dijon, déchiffrer de vieux parchemins, éclairer les juges, les solliciter, faire triompher le bon droit, sans appui, contre deux jolies plaideuses, femme et fille de seigneur ; et, par un triomphe plus beau, de mortelles ennemies qu'elles étaient de ses paroissiens et de lui-même, s'en faire des protectrices avant de retourner à son village. 11 est vrai que, dans cette affaire, le vertueux Edme Rétif l'aida beaucoup et lui fournit des titres ignorés, mais il lui rendit la gloire qu'il méritait. 11 visitait les pauvres, les soulageait presque avec autant d'attention que le bon curé de Courgis, dont il ett parlé plus haut.

(( Que manquait-il donc à ce pasteur? D'être chrétien : il ne l'était pas, ma fille. Son imagination brillante, son goût délicat, 5 on fin discernement, tout cela ne put lui faire goûter le christianisme ou plutôt servit à l'en éloigner : aussi, le fond de ses moeurs n'était rien moins que pur; il fallut tranquilliser sa conscience, étouffer ses remords. Pour y réussir, il saisit avidement tout ce qui pouvait élever des doutes dans son esprit. Bayle se présenta; Antoine Foudriat le lut, le médita, le trouva persuasif et devint matérialiste pur. Dès qu'une fois il eût embrassé ce système, il y marcha, mais seul, à pas de géant : toute la nature lui parut s'expliquer elle-même; il ne vit plus que de la matière et du mouvement; tout ce qu'on nomme lois, ordre, il le nommait nécessité; Dieu ne fut pour lui que la T^ature, l'ensemble de ce qui est, le grand tout se reproduisant, se modifiant sans cesse par un cercle de changements et de vicissitudes, etc.

« Tel est l'homme que vous avez vu, ma fille, que vous avez respecté, et qui vous a donné de sages avis.

(( Le maître d'école est un bon paysan, honnête, sage, faisant son devoir de son mieux, et ce mieux n'est pas même bien, mais on lui doit avoir obligation de la bonne volonté.

« Nous passâmes la soirée et nous soupàmes avec ces deux hommes. Notre entretien auquel Roger, Edme Rétif, Nicolas et nos amis de Nitry, furent présents, roula d'abord sur un sujet dont je vous ai déjà touché quelque chose, les causes de

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la stupidité des habitants des campagnes. Le pasteur fut de mon avis sur presque tous les points, mais il ajouta qu'il fallait s'en prendre encore à la manière dont la plupart des ministres enseignaient et faisaient pratiquer la religion.

« J'ai lu, nous dit-il, dans un livre qu'un prêtre vient de faire contre les incrédules, que les pays où la religion chrétienne régnait, étaient plus éclairés, plus policés, et je trouve cette assertion trop générale ; ce

mélancolie, des larmes, de la tristesse; qui, loin d'exciter l'industrie, s'y oppose, par la loi des privations des commodités, qui résulte de l'ensemble de sa morale. Or, personne ne s'occupe autant de la religion que les paysans : les seuls livres qu'ils aient, sont les Offices et le Nouveau-Testament, qu'ils prennent à la lettre. S'ils ont, en outre, un pasteur sans cesse occupé à fortifier les idées tristes qu'ils y puisent, et à contraindre la jeunesse à fuir tous

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