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LA FERME, PAR LE PRJNCE

(Bibliothèque de l'Arsenal)

n'est pas la religion, mais les arts et les sciences introduits à sa suite qui ont éclairé et civilisé les peuples : un coup d'oeil jeté sur les siècles très chrétiens qui ont précédé et suivi Charlemagne, vous en convaincra. La religion seule ne rendra pas un royaume florissant et policé; on y sera bonasse et stupide comme dans nos campagnes. Cela vient, comme je le disais, de la manière de la faire pratiquer, et du fond même du christianisme, qui prêche l'isolelement, le mépris du jugement des hommes, l'insouciance, qui proscrit les plaisirs, la joie même, et qui fait un précepte de la

les divertissements (si fort de son goût que l'on sent trop que la nature, qui ne fait rien en vain, les a rendus nécessaires), vous voyez bien que nos bonnes gens concentrés, sans communication, dispensés d'ailleurs d'adresse pour veiller à leur sûreté, doivent être les plus stupide? de tous les hommes.

« Sans approuver ce qu'il disait, je convins du tort des pasteurs qui privent leurs ouailles des divertissements honnêtes, tels que les courses, les danses, les luttes, qui s'opposent aux moindres assemblées, et dont l'humeur chagrine et grondante, à

loi

force de trouver du mal où il n'y en a point, sait l'y faire naître. »

Comme le curé de Sacy avait beaucoup de lumières, beaucoup d'esprit, et surtout le talent de gouverner, il donnait du poids aux ordonnances de police du juge en prenant la peine d'en démontrer en chaire l'utilité : sage et respectable accord des deux autorités qui gouvernent les hommes! C'est le plus sûr moyen de les rendre heureux, si le prêtre et le magistrat ont des vues droites et modérées! Aussi Antoine Foudriat dit-il un jour à ses paroissiens: «Vous avez ici deux prêtres, mes enfants : celui de Dieu, que j'ai l'honneur d'être, et celui de la Loi; tous deux également vénérables par leur ministère ; tous deux représentant Dieu-même à votre égard ; tous deux vos pères ; tous deux ne cherchant que votre bien, comme nous ci"oyons avoir été assez heureux pour vous en donner des preuves, votre juge et moi. » 11 tenait ce discours après l'arrêt du Parlement qui remettait les Saxiates en possession de leurs bois; aussi cxcita-t-il un attendrissement général ; et le prêtre et le nouveau juge furent portés comme en triomphe au sortir de l'église.

Mais la circonstance où le juge de Sacy exerçait surtout son inclination à bien faire, et mécontentait davantage les officiers du Siège, c'était lors des inventaires après décès. Touché du sort de pauvres orphelins et d'une veuve éplorée, il expédiait tout en une vacation, encore faisait-il remise de ses honoraires.

« Vous avez bien hâte, lui disait-on.

— Vous avez raison, répondit-il en riant; mais croyez que je suis aussi intéressé à tout avancer que vous à prolonger la besogne; et l'intérêt, vous le dites quelquefois vous-mêmes, est la mesure des actions des hommes. »

La réputation de sagesse et d'intégrité d'Edme Rétif s'étendit bientôt dans les environs : on voyait(et je l'ai vu moi-même) arriver, des villages circonvoisins, tous ceux qui avaient des affaires, soit pour le consulter, soit pour se rapporter à son arbitrage. Il avait, chaque jour de fête, une audience aussi nombreuse que s'il avait été magistrat d'une grande ville. 11 discutait les affaires de ces bonnes gens avec la plus grande complaisance, mais après celles des

gens du pays; et il leur disait pour s'excuser :

« Mes amis, il faut payer ses dettes avant que de songer à être charitable. »

Ces étrangers apportaient quelquefois des présents, soit en gibier, soit en volaille ; il ne leur donnait pas la mortification de les remporter; mais il voulait absolument qu'ils en reçussent la valeur, soit en argent, soit en denrée à leur usage. Lorsqu'on le connut sur ce ton, "les étrangers (car ceux du pays n'auraient pas osé prendre cette li-'^ berté) entraient furtivement dans la cour et y lâchaient, sans qu'on s'en aperçût, leurs poulets ou leurs poulettes ; de sorte qu'on ne les reconnaissait que le soir, à l'embarras de ces jeunes animaux pour se jucher. Ce sont les seuls présents qu'on puisse dire qu'il ait gardés, parce qu'il ne savait à qui s'en prendre.

11 ne recevait jamais rien pour toutes ces consultations aux étrangers, lors même qu'il lui arrivait de se transporter hors de chez lui pour voir les choses par ses yeux. Comme c'était toujours une fête, il disait qu'on ne devait faire ces jours-là, suivant le catéchisme, aucune œuvre servile, c'està-dire en vue de salaire.

Quelques paroissiens, plus zélés qu'éclairés, furent scandalisés de ses absences les jours de fêtes; mais Antoine Foudriat l'ayant su, il avertit ses ouailles en chaire, que leur juge ne s'absentait jamais pour affaire qui le regardât personnellement, et que l'exercice de la charité chrétienne était la meilleuremaniêrede sanctifier les dimanches et fêtes. Cette justification de la part d'un pasteur aussi révéré, fit cesser tous les murmures et prévint le scandale.

Outre les services rendus par Edme Rétif à sa patrie (services si considérables que, de mendiante qu'il l'a trouvée, elle est riche aujourd'hui), il en est un dont je n'ai pas encore parlé : c'est une suite d'observations sur le retour des bonnes et des mauvaises années, propre à guider les vignerons surtout, auxquels la gelée enlève si souvent le fruit de leurs travaux. 11 les a faites durant trente ans. Ces observations consistaient particulièrement à prévoir chaque année quelle serait la température générale, c'est-à-dire si l'hiver serait long, froid ou pluvieux; l'été sec et chaud, ou

froid et humide; s'il y aurait des gelées tardives au printemps, etc. Ces éphémérides lui ont quelquefois utilement servi ; une année surtout (c'était en i749)> il était si persuadé qu'il y aurait des gelées tardives, qu'il difiFéra de faire tailler ses vignes; la gelée survint au milieu de mai, et il n'y eut de pris que le bout des verges. Mais la vigne fut fatiguée de ce retard. Une autre fois — en ij53 — il profita encore de ses éphémérides, et en fit profiter toute la paroisse par l'achat des tonneaux qui étaient à grand-marché dans le carême. 11 en fit une provision considérable et en céda même à crédit à ses voisins. L'année ayant été bonne, les tonneaux, qui avaient coûté quarante sous en mars, se vendirent en septembre quatre francs et cent sous.

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