EDME REVOIT ROSE POMBELINS
Edme fut extrêmement touché de la mort de sa vertueuse épouse. ]1 perdait une compagne affectionnée, silencieuse.
Chargé de sept enfants, dont l'aîné n'était pas encore sorti de l'enfance, Edme Rétif eut besoin de toute sa patience et de toute sa sagesse. 11 appela sa bonne mère à son secours. Elle y vint, et Anne- Marguerite remplaça pendant quatre années Marie Dondaine envers ses petits-enfants.
La troisième année de son veuvage, en 1725, Edme Rétif fut conduit à la capitale par ses affaires. 11 menait avec lui les premiers essais de son vin et de celui des habitants. 11 se logea dans une auberge; mais sa première visite fut à M' Mole dont 1 n'avait pas eu de nouvelles depuis dix ans. 11 trouva cet honnête vieillard dans une grande affliction ; il avait été ruiné par l'agio. Edme Rétif fut touché jusqu'au
fond du cœur, et sa visite fut une consolation pour son ancien ami, par l'intérêt qu'il prit à son infortune, et par les offres qu'il lui fit de sa maison, ou de celle de M. l'avocat Rétif, à son choix.
« Et notre respectable ami ? » ajouta Edme Rétif.
M' Mole répondit en soupirant :
« M. Pombelins et son épouse ne sont plus; Rose a épousé son cousin de Varipon, à la sollicitation d'Eugénie, qui aimait ce jeune homme et qui l'a cédé à sa sœur. M. de Varipon est un excellent mari ; Rose est une digne épouse; mais tous deux sont sans amour. Ils ont les plus charmants enfants que l'on puisse voir. J'espère que vous leur rendrez visite. Quanta Eugénie, elle a épousé, ^ la sollicitation de son père, un jeune homme de province tel que vous étiez, d'une fort bonne famille; c'est un honnête garçon... M. Pombelins et son épouse sont décédés après avoir vu le bonheur de leurs enfants, tel qu'ils le pouvaient, désirer dans les circonstances; et moi, mon cher ami, j'ai vécu pour voir le malheur de ma fille. Nous avons su, de sa bouche, que^ c'est elle qui a été cause de l'étrange résolution de ton père, par une lettre qu'elle lui fit écrire contre ellemême, de peur qu'il n'envoyât son consentement à ton mariage avec elle, si on le demandait; elle ne comptait guère sur ta promesse; elle n'avait jamais vu, ni nous non plus, quoique plus âgés et de plus d'expérience qu'elle, un jeune homme tel que toi. Elle a été cause de tout... Mais tout le monde lui a pardonné... Elle est auprès d'Eugénie... Heureusement, elle n'a pas d'enfants, et le déshonneur dont son mari s'est couvert par sa mauvaise conduite, qui vient de l'enrichir, mourra du moins avec lui. Nous avons refusé tous les secours qu'il nous a fait offrir et sa femme ne reçoit elle-même que l'intérêt de sa dot, qu'elle partage avec nous. Voilà, mon cher Edmond, l'état des choses, depui?
votre longue absence. Nous avons presque tous les jours parlé de vous, et je crois que vous ferez le plus grand plaisir à M"" de Varipon et à M"' Bourgeois en les allant voir; mais commencez par cette dernière, je vous prie. »
Pendant ce discours, Edme donnait des
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larmes à la mémoire de M. Pombelins et de son épouse. 11 avait compté les trouver tous deux pleins de vie, et il se promettait les plus grands encouragements de la part de ce digne homme. Quant au mariage des deux demoiselles, il l'avait appris indirectement, mais sans aucune explication. 11 pria M* MoIé de vouloir bien l'introduire chez M"" Bourgeois.
Ils s'y rendirent ensemble dès le même jour, sur les quatre heures après-midi.
Eugénie était seule, lorsqu'ils entrèrent, entouréede troisaimablesenfants.M.Molé parla le premier et, voyant qu'Edmond n'ét ait pas reconnu, il lui fit signe de ne pas se découvrir. La fille de M. Mole, qui survint, ne le remit pas davantage. Le changement dans sa figure ne pouvait guère être plus considérable : Edme, jeune et frais, douze ans auparavant, avait alors le visage et les mains brûlés par le soleil; au lieu des plus beaux cheveux, il portait une perruque assez mal en ordre; son habit de campagnard ressemblait à ceux des paysans bourguignons qui vendent leur vin au port Saint-Paul. 11 n'avait pas encore parlé; car on l'eût sans doute reconnu à la douceur de sa voix.
« J'ai voulu m'informer de votre santé en passant, madame, dit M. MoIé, et de celle de votre chère sœur.
— Elle va venir avec ses enfants, répondit Eugénie; attendez un instant, madame*** (c'est la fille de M. Mole) vient de sortir à l'instant pour aller la chercher ; nous avons quelque chose à arranger cette après-dînée... — Et, voyant le campagnard debout et découvert :
« Monsieur Mole, vous souffrez monsieur debout!
— Je suis bien, madame, dit Edme Rétif avec beaucoup d'émotion. »
Eugénie fit comme une personne qui veut se rappeler quelque chose; ensuite, envisageant l'ancien ami de sa sœur :
« Me trompé-je ?... est-ce lui? dit-elle à M. Mole en se levant.
— Oui, madame, c'est notre Edmond. »
Ces mots n'étaient pas achevés qu'Eugénie était dans les bras du campagnard; elle lui présenta deux fois de suite ses joues, en lui disant :
« Nous avons des cœurs faits de façon
qu'ils n'oublient pas les amis, lors même que nous en sommes oubliées... Ah! méchant garçon!... Mais tout ce qu'on nous dit est-il vrai?... Car alors, vous n'êtes pas un méchant, vous êtes un excellent garçon! »
Edmond était trop ému pour lui répondre; deux ruisseaux de larmes sortaient de ses yeux. Douze années venaient de s'effacer par ces mots d'Eugénie ; il se trouvait à l'instant où il avait quitté Rose, et il la quittait avec la certitude de la perdre. Ce moment fut cruel, et il ne se le rappelait jamais, depuis, sans une sorte de frémissement involontaire.
« J'entends celangage, dit Eugénie...
(A M. Mole) : Est-il heureux? est-il riche ou pauvre ?
— 11 est mieux que cela; il est l'honneur et le bienfaiteur de son pays. »
A ces mots, Eugénie elle-même laissa couler des larmes d'attendrissement.
(( Nous ne nous étions donc pas trompées ? Rose sera bien charmée d'apprendre... (S'adressant à lui-même) : Avez-vous des enfants ?
— Sept, madame.
— Sont-ils d'un heureux naturel? Vous ressemblent-ils?
— Grâce au ciel, madame, ils sont d'un heureux naturel, et l'aîné de mes fils est... il ne me convient pas de le louer à cet excès... mais, madame, il est une grâce de là-haut.
— Bon père! il tient de vous... Et votre épouse ?
— Je suis veuf depuis trois ans.
— Vous êtes veuf !...
— Oui, madame.
— Avez-vous été heureux ?
— Plus que je ne méritais ; c'éiait une digne femme !
— Ha! Edmond, me voilà contente I je vous félicite, mon pauvre 'Edmond!... Vous allez voir ma sœur ; mais, vous la connaissez ; permettez que je la prévienne; quand je l'apercevrai, vous voudrez bien passer avec M. Mole dans cette pièce.
— C'est un trop grand bonheur que de lavoir, et vous aussi, madame ; mais elle... je ne le pourrai peut-être pas supporter.
— Ni elle peut-être, mais je la préviendrai, et nous verrons.
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— Si du moins j'avais retrouvé mon digne ami 1
— Ha! Monsieur Rétif, je n'ai pas la fausse délicatesse de craindre d'en parler ; ne vous contraignez pas î Le très cher homme avait votre nom à la bouche en mourant, avec celui de ses enfants.
— Ce m'est la plus efficace des consolations, madame-
— Ne me nommez pas madame; appelezmoi Eugénie ; douze années sont effacées par votre visite; non, ne me nommez pas madame : cela me rappelle que vous devriez me nommer ma sœur.
— Femme bonne et généreuse ! . . . avant que votre digne sœur arrive... mettez-moi à même. . . Mais M. MoIé aura la bonté de le faire... (A part à ce dernier) : Mon cher monsieur, mon cœur est trop plein; je n'y puis tenir et je le sens fendre... si elle venait, je me trouverais mal, jecrois; mettez-moi à même de faire une visite à notre digne ami : j'ai besoin d'épancher là mon cœur... En quelle église repose-t-il et à quelle marque pourrai-je reconnaître sa tombe ?
— Nous allons "revenir, madame, dit M. Mole à Eugénie ; pendant notre absence, prévenez madame votre sœur ; et s'il est à propos que nous revenions, envoyez-nous chercher à Saint-Roch ; nous serons tout près de la grille... »
Ils partirent. En chemin, Edme Rétif fit une observation :
« Nos femmes de la campagne sont, pour la plupart, bonnes et vertueuses ; mais je crois, mon très digne monsieur, que la femme par excellence n'est qu'à Paris. Voyez ce langage, cette bonté, cette aisance, jointe à une si aimable figure, à cette parure modeste et seyante tout à la fois! Ha ! que j'ai perdu !... Mais je ne méritais pas un si grand bonheur... Et puis, j'ai obéi à mon dieu visible, à mon père ; mais je révère à l'égal celui que nous allons visiter. . . cher et digne homme ! excellentcœur! il était parfait... ô vénérable Pombelins ! »
L'église était proche ; ils y entraient comme Edmond achevaitces mots. M. Mole le conduisit sur la tombe de leur vertueux ami, proche la grille d'une chapelle. Elle était sans inscription ; il la lui montra.
Edmond se prosterna aussitôt, le cœur navré et colla son visage sur cette pierre ; mais il s'efforçait, à cause de son ami, de réprimer ses sanglots. Enfin, ne pouvant s'arracher de cet endroit, il supplia M. Mole de vouloir bien retourner chez Eugénie et de l'envoyer avertir dans le cas où on ne jugerait pas à propos qu'il vît Rose.
Dès qu'il fut libre, il ne commanda plus à ses larmes ; et comme le temple était désert, il y joignit quelquefois de touchantes apostrophes à celui qu'il pleurait...
On vintl'avertir de la part d'Eugénie de revenir à la maison. 11 y avait environ une heure que Rose y était avec ses enfants ; le mari d'Eugénie était revenu. C'était un aimable homme. Dès qu'on aperçut Edmond, M. Bourgeois alla au-devant de lui, et, le prenant par la main, comme s'ils se fussent connus, il lui dit :
« Je me félicite, monsieur, d'être de retour assez heureusement pour vous faire les honneurs d'une maison où j'entends que vous soyez aussi maître que moi. »
Et il présenta Edme à Rose, en lui disant :
« Ma sœur, voici un homme que j'estimais longtemps avant que de l'avoir vu. »
M"' de Varipon se leva, fit une profonde révérence à Edmond et lui marqua ellemême sa place à côté d'elle. Ensuite, avant de lui dire un seul mot, elle lui montra ses deux enfants :
« Embrassez-les, lui dir-elic... vous voyez qu'ils sont aimables.
— Chers enfants!... dit Edmond, très chers enfants !... et il répéta cela plusieurs fois, sans rien ajouter.
« On m'a dit que vous en aviez sept?
— Oui..., madame.
— On dit que vous en êtes content ?
— Oui, madame, très content ; c'est ma consolation.
— Comme voilà la mienne (montrant ses deux fils). »
Durant ce commencement d'entretien, tout le monde s'était levé, de sorte que Rose et Edme se trouvèrent seuls avec les deux enfants :
« Vous étiez à l'église, à ce qu'on m'a dit, quand je suis entrée ?
— Oui, madame.
— Cela est bien, monsieur ! je vous reconnais là ; vous ne l'avez pas oublié !
— L'oublier !... »
A ce mot, ses larmes coulèrent malgré lui. Rose porta son mouchoir à ses yeux, pour cacher les siennes.
« 11 y a douze ans que vousl'avez quitté. Il a parlé de vous tous les jours. »
Elle caressa ses enfants, et il se fit un assez long silence qu'elle rompit enfin :
« Ils ont un digne père, un honnête père... C'est mon cousin, comme vous savez.
— Oui, madame, d'aujourd'hui.
« Monsieur Rétif, reprit Rose au bout dequelques moments, je crois pouvoir vous témoigner combien votre visite me fait de plaisir ; je la redoutais auparavant... Je vais retourner chez nous ; je vous y attends à souper, avec M. Mole, et toute la famille de ma sœur ; si vous avez quelques affaires, expédiez-les, en attendant. Adieu, jusqu'à ce soir ; mon mari sera charmé de connaître un aussi honnête homme que vous, et qu'il aime déjà ; car... il faut qu'on vous aime, quand on a mon estime... Je vous laisse. »
Elle sortit aussitôt avec ses deux enfants i* monta dans une voiture de place.
Edme était comblé. Eugénie, son mari et M. Mole, qui étaient présents à l'invitation, y applaudirent. L'invité sortit pour aller à ses affaires.
Après sa tournée, Edme Rétif entra un moment à son auberge ; on lui remit une lettre que le facteur avait apportée dans l'après-midi. Cette lettre lui annonçait un grand malheur : une partie du village de Sacy venait d'être consumée par les flammes. On ne s'expliquait pas ; cet accident arrivait après toutes les récoltes : le pays était ruiné ! Edme Rétif n'eut d'abord que cette pensée présente ; elle suffisait bien pour le remplir de .douleur. L'avis était de Germain, son domestique. Ce zélé serviteur, peu accoutumé à écrire, avait fait sa lettre la plus courte possible ; il ne s'expliquait sur rien.
« Et mes enfants ! » s'écria tout à coup Edme effrayé. 11 court à un marchand, traite avec lui à la hâte pour tout le reste de ses vins, et part le même soir. En route, à Ponthierry, il se ressouvint du souper:
il écrivit un billet d'excuses qu'on reçut k lendemain, à midi. Jusqu'à ce moment l'inquiétude avait été extrême ; on avait envoyé au port au vin ; on n'y avait rien appris d'abord; mais à la troisième fois, on sut qu'Edme Rétif était parti, sur la nouvelle d'un furieux incendie. La lettre acheva de donner quelques éclaircissements. C'est ainsi qu'il quitta la vertueuse Rose et l'aimable Eugénie, pour toujours.