LA VIE D UN PAYSAN
Edme Rétif, arrivant à Sacy, trouva les trois quarts du village à la mendicité ; mais sa maison avait été préservée, tant par le zèle de Germain, que par la manière dont elle était couverte. 11 n'était pas encore juge ; mais il n'employa pas moins tous ses soins à soulager ses malheureux concitoyens. Un vertueux prêtre, messire Pinard, prédécesseur de messire Antoine Foudriat qui lui servait alors de vicaire, avait accumulé les revenus de son patrimoine depuis longtemps, pour doter ses deux nièces, et s'était astreint à vivre de sa modique portion congrue qui n'allait qu'à cent écus. Mais voyant le désastre de ses pauvres paroissiens, il sacrifia généreusement le fruit de ses épargnes ; il les nourrit tout l'hiver avec cette somme, et fit relever à la hâte, et comme on put, leurs maisons briilées. 11 mourut l'annéesuivante sans avoir tiré d'obligation de personne. Messire Antoine Foudriat et Edme Rétif, témoins de sa générosité, attendirent que la paroisse fût rétablie ; alors, le nouveai.
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pasteur, dans un discours pathétique prononcé en chaire, engagea ses paroissiens à se cotiser pour rendre la somme aux héritières du pasteur décédé ; elles n'étaient pas riches. 11 donna l'exemple quoiqu'il n'eût rien reçu. Edme Rétif J'imita ; de sorteque ceux qui n'avaient pas souffert de l'incendie fournirent généreusement plus que ceux qui avaient été obligés. Par ce moyen la somme fut rendue aux héritières avec les intérêts, et on leur fit un remerciement, rempli d'éloges, pour le digne pasteur qu'on avait perdu.
L'année suivante, messire Antoine fut calomnié, on ne sait par qui, auprès du respectable prélat Charles-Gabriel de Caylus, évêque d'Auxerre et seigneur en partie de Sacy, avec son Chapitre et l'Ordre de Malte. Edme Rétif assembla tous les habitants chez lui et les supplia de lui dire si quelqu'un d'entre eux avait des plaintes à faire du pasteur. Sur la négative générale, il leur proposa de faire une députation des douze des principaux au premier pasteur, en faveur du second, qui tenait bien plus directement à eux. Cette députation eut lieu : Edme Rétif la conduisit et porta la parole. On dit que le digne évêque, bonconnaisseur, parutl'écouter avec tantdeplaisirqu'il lui recommanda de le venir trouver seul en particulier, tandis que ses compagnons dîneraient à l'office. La conversation qu'Edme Rétif eut avec son évêque fut déplus de deux heures. Le prélat l'interrogea sur l'état de la paroisse, sur les moeurs des habitants ; en un mot sur tout ce qui pouvait intéresser un homme qui se regardait véritablement comme le père de son troupeau. Les réponses d'Edme satisfirent le prélat, au point qu'il invita le député à le venir voir toutes les fois que ses affaires l'amèneraient à la ville. Edme Rétif, flatté de cet honneur, de la part de l'homme ehcore plus que de celle de l'évêque, n'y manqua pas. Dès la première visite qu'il rendit à M. de Caylus, le digne pasteur, instruitde la conduite de cet habitant de Sacy, lui dit ces paroles obligeantes :
« Monsieur Rétif, si je vous avais connu, votre seul témoignage aurait rétabli M. Foudriat dans mon esprit. Si je puis vous servir, ne me ménagez pas ; je le ferai
comme votre père spirituel, et comme votre ami temporel ; c'est ce dont vous devez être persuadé. »
Je rapporte ce trait parce qu'il est doublement glorieux de la part d'un homme tel que M. de Caylus, et parce que, dans la suite, on a vu mon frère aîné succéder à mon père dans cette tendre affection.
L'amitié du digne évêque alla jusqu'à la plus vive tendresse pour ce jeune ecclésiastique, dès qu'il fut à son séminaire ; de sorte qu'il offrit à mon père de payer sa pension ; mais Edme Rétif, qui avait refusé cette faveur de la part du grand père de son fils, aurait été encore moins disposé à la recevoir du père commun des pauvres. 11 répondit à l'évêque qu'il était, grâces au Ciel, en état de payer la pension, et qu'il se croirait inexcusable défaire ce vol aux pauvres nécessiteux. M. de Caylus redoubla d'estime pour le père et le fils, par le même motif qui faisait refuser ses faveurs : l'amour des pauvres; car tout le monde sait que l'évêché d'Auxerre rapportait environ soixante à soixante-dix mille livres à M. de Caylus, et qu'il en répandait chaque année plus de quatre-vingt mille dans son vaste diocèse. Il est cependant mort sans dettes : les ventes après son décès ont tout payé.
Cette honorable liaison n'empêcha pas Edme Rétif d'estimer le mérite partout où il le rencontrait. 11 fut successivement l'ami intime de deux procureurs des Jésuites de la maison d'Auxerre : le père Scribo et le père Godo. Ces deux hommes le consultèrent également pour l'exploitation de leur ferme de la Loge, qui est située dans le territoire de Sacy, et ils recevaient ses avis désintéressés avec la plus grande reconnaissance. Ils eurent quelquefois ensemble des disputes de controverse; mais elles furent toujours accompagnées de tant de politesse de part et d'autre que l'intimité n'en fut point altérée ; au contraire, l'un des deux, le père Scribo, dit plusieurs fois à mon père ces paroles remarquables :
« Avec votre conduite, mon ami, tous les sentiments sont bons ; entendez-vous, tous les sentiments sont bons. » Le père Scribo était lui-même un homme exemplaire ; il avait le coeur excellent, il obli-
geait tous ceux qu'il pouvait obliger ; et, lorsque cela passait son pouvoir, on voyait sur son visage une si véritable douleur qu'on s'en retournait content de lui, même avec un refus.
Quant au père Godo, quoique parfait honnête homme, il était un peu moins populaire ; mais cela venait de son éducation : il était gentilhomme et avait été élevé dans la hauteur ; cependant sa familiarité avec Edme était cel le d'un bon frère avec son frère. Aussi en était-il si tendrement aimé que les jours où ils se voyaient étaient comme des jours de fête pour toute notre maison.
Des personnes un peu ardentes lui ont quelquefois reproché ces liaisons. Edme Rétif n'y fit pas d'autre réponse que de les prier instamment de se trouver à une de ces entrevues ; et il eut la satisfaction de se voir donner une entière approbation. Il eut même la plus flatteuse, celle de M. de Caylus, qui, parfaitement instruit de sa conduite en cette occasion, lui dit un jour qu'il avait raison de vivre en frère avec tous les hommes et que certaines gens devraient bien en faire autant pour leur repos et celui des autres.
Edme Rétif dut beaucoup à ses conversations fréquentes avec les deux procureurs jésuites ; le père Scribo surtout l'avait accoutumé à raisonner et lui avait insinué les principes d'une saine philosophie. 11 lui fit prendre une idée juste des choses les plus préconisées, des abus, des préjugés,
des devoirs sociaux en tout genre. Edme ne fut pas possesseur inutile de ces lumières ; il les communiquait à sa famille dans les entretiens du soir. Je lui dois en particulier le peu de philosophie qu'on trouve dans mes écrits ; surtout le nerf et l'enthousiasme que je me propose de mettre dans une production qui m'occupe