LE BŒUF, PAR LE PRINCE
Bibliothèque de l'Arsenal)
et, quarante ans plus tard , elle en était encore parfumée. Nul écrivain n'a senti la saine beauté de la vie champêtre comme lui , nul ne l'a exprimée avec plus de vérité, ni avec une émotion plus communicative.
« Un site agreste, écrit-il, une colline inculte, une vallée profonde, où la vue était bornée par un bois qui avait quelque chose d'effrayant, m'inspiraient par là même une sorte d'ivresse concentrée, qui s'égayait lorsque nous montions sur les collines.
« Alors je me trouvais plus léger; l'audace remplaçait l'efi^roi ; je chantais le premier Deolaus qui me venait dans la mémoire. Si, pour uccroître le charme, nous venions à voir un lièvre, ou à trouver un nid, mon bonheur était au comble ; je nageais dans la volupté. »
Monsieur Nicolas avait onze ans. « Visà-vis lesvignes de Montgré, derrière le bois du Bout-parc, était un vallon plus solitaire, où je n'avais pas encore osé pénétrer. La haute lisière du bois lui donnait quelque chose de sombre qui m'eff^rayait. Le quatrième jour après les vendanges de Nitry, je me hasardai à y passer avec tout mon troupeau. 11 y avait au fond du vallon, sur le bord d'une ravine, des buissons pour mes chèvres, avec une pelouse, où mes génisses pouvaient paître, comme le Grand- Pré. En me voyant là, j'éprouvai une secrète terreur causée par les contes d'excommuniés changés en bètes, que me faisait Jacquot ; mais cette horreur n'était pas sans plaisir. Mon quadruple troupeau paissait ; les cochons trouvaient en abondance une espèce de carotte sauvage que les paysans nomment échavée, et ils labouraient la terre, tandis que les plus gros, et surtout leur mère, s'avançaient du côté du bois. »
Puis Rétif nous dit les sentiments dont le pénétra la beauté du paysage. « Le charme fut même augmenté par une belle huppe qui vint se percher sur deux gros poiriers, dont les paysans appellent le fruit pjtres de miel, parce qu'elles sont si douces et si sucrées, dans leur maturité, que les abeilles les dévorent. Je connaissais déjà ce fruit.
Les parents de mon ami Etienne Dumont avaient un poirier de miel, au bas d'un étang très voisin de la maison paternelle, et il m'avait quelquefois mené en manger les poires tombées. Ma;s je trouvais cellesci délicieuses, à moi et dans une terre de liberté î Ajoutez qu'elles étaient plus mûres, mieux nourries et que je n'en avais d'obligation à p-rsonne; car les poiriers étaient dans la pelouse inculte qui bordait le ravin.
« J'admiiai la huppe, oiseau que je voyais pour la première fois, je mangeai des poires et j'en remplis mes poches, afin d'en régaler mes jeunes frères et sœurs. »
Puis, le petit Nicolas revint au logis. « De retour à la maison paternelle, j'étais triste et taciturne : le tracas, le tumulte, la subordination m'impatientaient. Ma bonne mère me crut malade.
« Je me porte bien, lui dis-je un peu durement ; mais je voudrais être chevreuil ou sanglier, à seule fin de vivre tranquille dans les bois et surtout dans le vallon où j'ai été aujourd'hui.
— Et où as-tu donc été, mon Nicolas ?
— Au delà du Bout-parc.
— Oh! si loin, mon enfant !
— Fût-ce plus loin encore!... oh! si vous saviez comme c'est joli !
« Et je me tus, manquant de termes. »
Rétif de la Bretonne
A cette époque, le père de Nicolas Rétif résolut de mettre son fils à Vermenton. afin qu'il y fréquentât l'école tenue par M' Jacques.
« Il me semblait qu'il me passait dans la tète des nuages qui tourbillonnaient. Je restais immobile, insensible. A la fin, mes larmes coulèrent, ce qui me soulagea. Voilà l'idée qui me reste de cette situation, qui
n'est pas agréable : on monte une âpre colline appelée le Tartre, au-dessus de laquelle sont des champs arides. Enfin on descend le 7'ermp/on, encore plus rude que l'autre colline, comme l'indique son nom, qui signifie qu'il faut mettre pied à terre. Les voitures y passent néanmoins, depuis un siècle qu'on est parvenu à adoucir les cascades que formaient les lits de pierres.
VERMENTON (Voyage pittore?que de Laborde, 1782)
était moins, comme on le crut, l'effet de 1 attachement moral pour mes parents que celui de la tenue physique au sol natal, des soins amusants et délicieux que je donnais aux ouailles, aux agneaux, à tous les animaux de la maison, dont j'étais le protecteur et le nourricier. Depuis que nous demeurions à la Bretonne, ce site demi-sauvage avait un charme inexprimable pour moi ; il était ce que leurs montagnes sont pour les Suisses. Aussi fut-on obligé de m'y renvoyer tous les samedis ; j'y restais le dimanche et ne partais que le lundi matin, pour me trouver k l'école. Le chemin deSacy à Vermenton
Du haut de cette dernière colline, on découvre Vermenton, gros bourg qui, comparé à Sacy, à l'air d'une ville. Alors mon pauvre coeur se serrait. Ces édifices, plus orgueilleux que ceux de mon humble village, me navraient de tristesse ! Quand, au contraire, le samedi me ramenait dans ma patrie ; que, du haut du Tartre, je découvrais les chaumières de ce cher village, et, plus bas, les murs nouvellement blanchis de la Bretonne, sur les côtés les bois de Nitry et de Sacy, au milieu le Bout-parc, mon cœur se dilatait, il bondissait ; des cris de plaisir s'échappaient. Je volais. »
Rétif de la Bretonne
Ce goût de la nature rustique se développa chez Rétif de la Bretonne, il s'affermit. Quelques années s'écoulèrent et, de ces sites agrestes, — la jeune paysanne, vêtue de siamoise rayée, portantjupe de coton à fleurs brodées, corset de bazin, bas de laine blanche à coins rouges, et cornette de mousseline à dentelles, bien plissée, — en y passant, vint augmenter la beauté séductrice et la poésie.
«Ce matin, écrira alors Monsieur Nicolas, meslarmescoulaient de mesyeux comme de deux fontaines, en me remémorant une veille de la Fête-Dieu, où je faisais seul du sainfoin dans notre vallée du Vau-de- Lannard. Que j'étais heureux ! Tout était pour moi un sujet de plaisir : le temps demi-sombre qu'il faisait, le cri du culblanc solitaire. L'herbe même, l'herbe des coteaux avait une âme qui parlait à la mienne. Le fruit de la ronce sauvage me semblait délicieux; j'en mangeai pour me rafraîchir la bouche... Ah! si le bonheur était là, pourquoi donc l'être venu chercher ici (à Paris)? Pendant que je chantais, j'entendis une marche, comme d'une jeune fille : je m'arrêtai, prêtant l'oreille, et je l'entrevis derrière les noyers. Elle s'est approchée. A sa taille légère, je l'ai prise pour Fanchon Berthier, ou pour Marie-Jeanne Lévêque, ou pour Madelon Polvé; c'était Fanchon qui venait des vignes.
« Edmond, me dit-elle, auriez-vous de l'eau? J'étrangle la soif.
— Oui, Fanchon, en voici sous les noyers.
« Je m'en privai pour elle, car j'avais soif aussi et je lui tins le baril pendant qu'elle buvait. »
Monselet, qui cite ces lignes délicieuses, en souligne l'exquise simplicité : « Savez-vous une page de Galatée, ou une
églogue de Gessner, qui vaille ce petit tableau plein de senteurs agrestes? »
On s'étend ici sur cette partie de la vie de Rétif de la Bretonne, parce qu'elle est étroitement liée au récit qui va suivre. Dès l'âge de dix ans son imagination était éveillée. 11 forgeait de petites histoires, des contes fantastiques qu'écoutaient avidement domestiques de la ferme et camarades de l'école. Déjà aussi il était d'une extrême sensibilité. « Je serais mort, dit-il, s'il avait fallu passer devant un cimetièr p, depuis l'âge de cinq ans jusqu'à seize, et même un peu plus tard. Je trouvais un horrible plaisir à écouter les contes qu'on faisait le soir, aux veillées, en teillant le chanvre; et si, pour une raison ou une autre, j'étais obligé de sortir, mes cheveux se hérissaient. Je ne manquais pas de voir dans la cour des monstres hideux, avec des yeux de feu, qui vomissaient des flammes et qui montraient les dents. Je rentrais avec précipitation et me réfugiais au milieu du cercle des veilleurs et des veilleuses. On se moquait de moi. J'aurais bien voulu sentir qu'on avait raison ;
Rétif de la Bretonne
mais loin de là! J'étais touché de lu com- Cet examen le convainquit que nul n'aupassion la plus profonde quand je voyais rait pu montrer plus de dispositions à Jes étrangers sortir pour s'en aller. Je ne répondre aux projets d'Edme, désireux de •concevais pas comment ils pouvaient se voir ses enfants se pousser dans la grande résoudre à s'exposer à la fureur de îous les ville. Thomas, cinquième enfant et second monstres que je venais de voir. » fils de la première femme d'Edme, était
Edme Rétif avait toujours eu le projet de placer plusieurs de ses enfants à Paris. Ses idées sur ce point sont exposées dans le récit qu'on va lire. Et l'on pourrait à ce propos ouvrir ici une longue parenthèse sur ce déclassement, ce déracinement des classes rurales dès le xvni' siècle. A ce point de vue, rien n'est plus remarquable que la transformation ^^%^ des idées du grand-père de Nicolas Rétif, nous voulons dire de Pierre Rétif dit le Fier, à son fils Edme dit l'Honnête Homme. Ce sont peutêtre les pages les plus intéressantes de la Yie de mon père. Elles caractérisent la transformation sociale du xviu' siècle.
A la Fête-Dieu de 1746 (9 juin), arriva entré dans les ordres et se trouvait à cette au village certain cousin qui était avocat à époque sous-maître des enfants de choeur Noyers et s'appelait Jean Rétif. Cet à l'hospice de Bicêtre. Edme Rétif, sur les homme « respectable et d'une austère conseils de son cousin Jean, résolut donc vertu » était mis comme un pauvre : un vieil de placer « Monsieur Nicolas » auprès de habit de drap gris, ses souliers coupés à son frère aîné.
cause des cors aux pieds. Il n'en était pas Ainsi l'heure allait donc sonner de quit-
moins la lumière de la famille. 11 interro- ter Sacy, et la belle ferme, aux murs blangea le jeune pâtre, Monsieur Nicolas, et chis, de la Bretonne, et le Bout-parc et le fut frappé des dispositions de son esprit. Vallon. « Les objets, dit le petit Rétif, de
" MONSIEUR NICOLAS " ET FANCHON BERTHIER Dessiné par Binet, gravé par Berthet sous la direction de Rétif de la Bretonne
Rétif de la Bretonne
qui les yeux se mouillaient de larmes, avaient ,m air d'adieu attendrissant. »
Notre auteur a laissé dans son autobiographie, Monsieur JMicolas, un récit charmant du voyage qu'il fit avec son père, dans la seconde moitié d'octobre 1746, de Sacy à Auxerre, puis à Paris : « un petit paysan de Basse-Bourgogne allant à pied pour être enfant de chœur à Bicêtre » .
« A la vue d'Auxerre, qui s'élève en amphithéâtre sur une colline, moi, qui n'avais jamais vu que de chétifs villages, je fus frappé, saisi d'admiration ! Nous avançâmes. Je n'avais jamais vu de pont. Nouvelle surprise! Je tremblais d'émotion
VIEUX PAYSAN Dessiné à la plume par Boissieu Musée du Loin
et de respect. Nous allâmes nous loger près du port. En traversant la ville, mon père me fit passer devant la cathédrale, qui me parut l'ouvrage des fées. Tout le monde me paraissait riche et je le dis à ma manière :
« — Il n'y a donc ici que des Monsieurs ?
« Toutes les femmes me paraissaient jolies.
« Le jeudi matin (27 octobre 1 746), nouf partîmes par le coche d'eau, le coche qui, d'Auxerre à Montereau, par l'Yonne, puis par la Seine, menait à Paris. »
Cependant on ne resta pas dans le coche jusqu'à Paris. Monsieur Nicolas ne supportait pas le mouvement du bateau.
« En sortant de Villejuif, dit notre auteur, nous découvrîmes un immense amas de maisons surmontées par un nuage de vapeurs. Je demandai à mon père ce que
c'était : « C'est Paris.
— Oh ! que Paris est grand, mon père. 11 est aussi grand que de Vermenton à Sacy et de Sacy à Joux. Oh ! que de monde î
— Il y en a tant que personne ne s'y connaît, même dans le voisinage, même dans sa propre maison.
— On ne se salue donc pas ?
— Non.
— On ne prend pas garde l'un à l'autre?
— Non, non.
— On ne prendra seulementpas garde à moi?
— Oh ! pas le moins du monde. »
« Je tressaillis d'aise, ajoute le petit Rétif, en disant : « Je vas voir, je vas voir ! »
En entrant à Bicêtre, la première chose qui le frappa fut la longue théorie des rouges enfants de chœur, en soutane et en camail, qui traversaient l'une des cours.
« Je les regardai avec admiration et je m'écriai naïvement :
— Ho ! que de petits curés! »
11 allait lui-même devenir un de ces petits curés, sous le nom de « frère Augus tin ».
Durant les premiers jours, cet exil, loin Rétif plaça son fils Nicolas chez un autre
de ses champs ensoleillés, lui fut très dur. de ses fils, né du premier mariage, le par-
De petits camarades le consolèrent. Enfin, rain précisément du petit bonhomme,
après un séjour d'une année et demie dans l'abbé E. Rétif, curé dz Courgis, à quel-
Ja capitale, il fut lui-même rendu à la vi*' ques lieues de Sacy, un saint et digne
champêtre, la direction spirituelle de homme, adoré de ses ouailles, mais qui