‹ Le villageChapitre 4 sur 37 · VUE PARTICULIERE D AUXERRE · texte numérisé non relu

VUE PARTICULIERE D AUXERRE

Voyage pittoresque de Laborde, 1781)

Bicêtre, dont faisait partie l'abbé Thomas, ayant été dispersée pour cause de jansénisme.

Monsieur Nicolas revint donc à son cher Sacy, par le coche d'eau, comme il était venu; mais le cœur mieux assuré.

« Nous prîmes le coche d'Auxerre le 20 ou 2) décembre (1747). Je le supportai mieux qu'en venant à Paris ; parce que, sur la Seine, où l'eau est abondante, on ne dcnne point de coups de perche. Nous quittâmes néanmoins l'ennuyeuse voiture à Sens, après un accident arrivé au curé de Sainte-Colombe de cette ville, qui fut renversé dans l'eau par la brutalité de notre timonier ».

Dès le mois de janvier 1748, Edme

éleva son jeune frère et filleul très sévèrement. 11 lui enseignait la grammaire et le latin.

Monsieur Nicolas allait entrer dans ses quatorze ans et s'appliquait avec ardeur à l'étude, quand se produisit le grand événement de sa vie.

« Le jour de Pâques (14 avril 1748), mon âme était exaltée par la grandeur de la solennité. Les jeunes filles avaient leurs plus beaux atom-s. Le temple était parfumé de l'odeur de l'encens prodigué; la grand 'messe célébrée avec diacre et sousdiacre avait une majesté imposante. J'étais dans une sorte d'ivresse... Enfin, le moment de la communion arrivé, je vis, après que les hommes se furent retirés, avancer

Rétif de la Bretonne

les femmes, puis les jeunes filles, et, parmi celles-ci, une que je n'avais pas encore vue et qui les effaçait toutes. Elle était modeste, belle, grande; elle avait l'air virginal, le teint peu coloré... Elle était mise avec plus de goû.t que ses compagnes, et, surtout, elle avait ce charme tout-puissant auquel je ne pouvais résister, un joli pied. Son maintien, sa beauté, son goût, sa parure, son teint virginal : tout me présenta la réalité del'adorable chimère de mon imagination.

(( C'est elle, la voilà, dis-je assez haut (car je le sentais trop vivement pour ne pas le dire). »

« Elle s'empara de toute mon attention, poursuit Rétif de la Bretonne, elle s'empara de tout mon cœur, de toute mon

âme, de toutes mes pensées... je ne vis plus qu'elle... J'ignorais son nom. »

On sortit de la messe. La divine apparition marchait devant l'enfant ébloui.

Marguerite Paris l'aborda et lui dit :

« Bonjour, Mademoiselle Rousseau ! »

Et elle l'embrassa, en ajoutant :

« Ma chère Jeannette, vous n'étiez pas à l'offerte?

— J'étais allée donner à boire à ma grand 'mère ».

« Concitoyen lecteur! s'écrie Rétif de la Bretonne, rapportant ces faits cinquante ans plus tard, cette Jeannette Rousseau, cet ange!, sans le savoir, a décidé mon sort... Je me suis appliqué, j'ai dévoré les

dégoûts, surmonté tous les obstacles, parce que Jeannette Rousseau venait de mettre dans mon sein un amour immortel ! »

Elle était la fille du notaire de Ccurgis et avait alors seize ans. Une année passa.

INTERIEUR DE FERME Dess'né par Boucher, grave par Dazaincourt, 1769

^Bibl. de l'Aisenal)

Telle était la vivacité des sentiments qui s'étaient emparés de Monsieur Nicolas, qu'il n'osait adresser la parole à son idole ; à peine, de loin, osaitil lever sur elle des yeux émerveillés.

« Un jour d'été, dit notre amoureux, par une longue sécheresse, nous n'avions plus d'eau dans notre grande pierre, pour arroser le jardin. L'abbé Thomas, jardinic- en chef du courtil de la cure, nous envoya, Huet et moi, chercher de l'eau. Le puits le plus proche était à l'entrée de la cour de M. Rousseau, notaire et maître d'école, père de Jeannette. 11 n'y avait pas de corde. Quelqu'un médit d'aller demander celle de M. Rousseau. Je revins auprès

Rétif de la Bretonne

d'Huet, n'osant lui dire où était la corde, parce qu'il aurait fallu prononcer le nom de famille de M'" Rousseau, et je ne l'aurais pu... De lui-même il me dit qu'il apercevait M'" Rousseau et qu'il allait lui demander une corde... Tremblant, je retenais son habit.

« ]] ose lui parler!...

« Cependant Jeannette, qui avait entrevu notre embarras, cherchait la corde à puits. Elle nous l'apporta et nous montra comment il fallait la placer... Je baissaisies yeux, immobile, à demi caché derrière la poulie, tandis que Huet disposait la corde. Je voyais ses mains toucher quelque fois celles de Jeannette qui l'aidait... ma respiration était comprimée; je n'aurais pu parler si j'en avais eu l'envie... ; et cependant le son mélodieux de quelques paroles prononcées par elle, charmait, ravissait mon oreille ; j'entrevoyais sa taille... Je ne fus tranquille et je ne fus capable d'aider mon camarade que lorsque celle qui me troublait se fut éloignée. »

A cette même époque, un second événement, d'importance presqueégale, détermina définitivement la vocation deMonsieur Nicolas. Parmi les livres de son frère, il découvrit un exemplaire des comédies de Térence. Avec quelle ardeur il le dévora !

« A la dérobée je lisais mon divin Térence. Mon admiration croissait avec l'intérêt du drame. Une noble ardeur m'enflamma :

« J'en ferai autant, m'écriai-je, étudions ! Ah ! si j'avais fait une pareille pièce, je ne serais plus honteux ni sauvage. J'irais trouver le père et la mère de Jeannette. Je leur dirais :

— Tenez, voilà ce que j'ai fait et je vous demande votre fille. Je l'aime comme Pamphile aimait Glycérie ; elle sera heu-

reuse avec moi, car je l'adorerai et je vous ferai honneur! »

Disons tout de suite que ce charmant et juvénile amour n'eut pas de couronnement. Monsieur Nicolas n'osa jamais adresser la parole à sa belle, et, durant toute sa vie, il ne lui écrivit qu'une seule fois.

En 1788, quarante années après les scènes que nous venons de décrire, il reçut de ses nouvelles. Elle était entrée comme institutrice chez des bourgeois de Clermont en Auvergne, de qui elle éleva les enfants ; puis elle était revenue s'établir à Courgis, le pays natal.

Elle ne se maria pas. « Jeannette fournissait une carrière innocente ; tandis que je tâchais d'acquérir quelque gloire, elle pratiquait de paisibles vertus. » Mais cet amour, éclos dans le printemps de ses quinze ans, remplit de lumière la vie entière de Monsieur Nicolas. « Son nom, écrit Rétif devenu vieux, son nom me fait tressaillir à soixante ans, après quarantesix d'absence... Oh ! Jeannette ! si je t'avais vue tous les jours, je serais devenu aussi grand que Voltaire et j'aurais laissé Rousseau loin derrière moi ; mais ta seule présence m'agrandissait l'âme, ce n'était plus moi-même ; c'était un homme actif, ardent, qui participait au génie de Dieu! »

Rétif de la Bretonne

Le Viilage, dessin à la plume, inédit, xviii' siècle (Bibliothèque de l'Arsenal)

Edme Rétif avait toujours eu en idée, longs, qui, dansla vieillesse, lui donnèrent comme il a été dit, de placer Monsieur l'aspect d'un hibou, étaient encore noirs, Nicolas à la ville. la bouche charmante et fine, avec le nez

— «J mettrai monfils Nicolas à laville, aquilin des Rétif. A le voir dans ses avait-il coutume de répéter ; car il apprendra bien et jcrais qu'il ara de l'esprit. »

Dans la seconde semaine de juillet ijSi , Monsieur Nicolas prit donc le chemin d'Auxerre, en chausses de filoselle, des culottes de fort-en-diable, un habit de bourracan. 11 y arriva le 1 4 juillet. Son père lui avait obtenu une place d'apprenti dans la principale imprimerie de la ville, l'imprimerie Fournier, devenue aujourd'hui l'imprimerie Gallot. « C'était alors, écrit M. Soury, un homme de

taille moyenne et un peu courbé, d'allure habits d'ouvrier, les bras nus, la poitrine timide et réservée, presque cléricale ; car velue, on admirait un torse d'une rare l'ancien enfant de chœur de Bicètre avait puissance. Sa capacité de travail était progardé le pli et les manières de sa première digieuse.»

éducation ; les yeux et les sourcils fort Rétif demeura dans l'imprimerie d'Au-

xerre de dix-sept à vingt et un ans. Ces cinq années furent remplies par la grande passion que lui inspira la femme de son patron, de qui il n'a jamais voulu imprimer le nom dan?

ses ouvrages — contrairement à son habitude, la désignant par un terme de typographie « M""" Parangon. »

BERGER ET TROUPEAU, SANGUINE PAR BOUCHER Onsait aUJOUrd hui

Musée du Louvre, dessins qu'elle s'appelait

M"*' Fournier. Elle avait le plus joli pied Son apprentissage était terminé. 11 en-

du monde, et c'est dans sa mule d'étoffe tra en qualité d'ouvrier à l'imprimerie brochée qu'il glissa le billet où il osa lui Royale, l'imprimerie du Louvre que diridiresonamour. Cette mule même il la dé- geait Anisson-Duperron. Son salaire y était roba ; il la conservera toujours précieu- de 2 fr. 5o par jour. Mais il s'entendit mal

avec Anisson-Duperron, qui exploitait, dit-il, ses ouvriers. De l'imprimerie du Louvre, il passa à l'atelier de Knapen, puis dans l'imprimerie Quillau. Ce qu'il gagnait eût suffi largement aux besoins deson existence, — car en ce temps les prix n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui — s'il n'eût mené la vie la plus dissipée, passant ses soirées, ses nuits parfois, dans les caves du Palais- Royal, où venaient échouer les militaires oisifs et les comédiens de province. Il ne songeait d'ailleurs pas encore à écrire, se conten- .ant de « composer » les livres des autres. Puis il revint à Courgis, à la Bretonne ; mais voici qu'il s'y ennuya. Le séjour des villes ne lui avait plus laissé qu'un goût poétique et idéal pour la campagne.

Alors il alla travailler quelque temps dans une imprimerie de Dijon. Existence misérable, obscure, qui dura cinq ans, jusqu'en J760, où son premier pasement et, sur la fin de sa vie, il deman- tron, M. Parangon — pour conserver le dera qu'elle soit placée auprès de sa dé- nom que lui a donné Rétif — le rappela pouille dans son cercueil. à Auxerre. M"" Parangon était morte.

En 1755, Rétif de la Bretonne quitta A Auxerre, Rétif fit la connaissance

Auxerre pour venir demeurer à Paris. d'une jeune fille, Agnès Lebesgue, qu'il

Arrivté de Rétif de la Bretonne à Auxerre le 14 juillet lySt. 11 s'arrête avec

son frère devant la vieille horloge qu'ils admirent. Dessiné par Binet sous

la direction de Rétif delà Bretonne

Rétif de la Bretonne

épousa le 22 avril 1760. Date fatale! son imagination, et sans une « muse », s'écriera-t-il. 11 fit avec sa femme aussi c'est-à-dire sans une jeune fille, ou une mauvais ménage que possible. Cependant jeune femme qui le remplira d'enthousiasme

elle lui donna deux filles, Agnès et Marion, que nous retrouverons plus tard. Après son mariage. Rétif revint à Paris et reprit du travail à l'imprimerie Quillau.

Sa vie est devenue plus misérable que jamais. Sa femme fait le bel esprit, Joubert, Fontanes — qui deviendra illustre — sont à ses pieds.

Monsieur Nicolas est prote dans une imprimerie. 11 végéta ainsi durant sept années, jusqu'au moment où, étant âgé de trentetrois ans, tout à coup, il se trouva auteur. Son premier roman, la Tamille vertueuse fut écrit en peu de jours — les jours que lui laissait libres son métier d'imprimeur. Pour faire ce premier livre, il eut une « base » et une

Page 1