‹ Le villageChapitre 31 sur 37 · BARBE FERLET A L AGE DE DIX-SEPT ANS · texte numérisé non relu

BARBE FERLET A L AGE DE DIX-SEPT ANS

(Extrait de la Vie de mon père)

sa probité, la douceur de son caractère et sa piété le faisaient chérir de toute la paroisse. Son épouse, mon aïeule, mourut fort jeune ; il s'était remarié, mais à une bonne femme qui regarda comme siennes les deux filles de son mari.

Ma mère était la plus jeune ; c'était une

blonde de la plus aimable figure, mais d'une pétulance que l'éducation ne réprima pas. C'était l'enfant gâtée de la maison. Son père la chérissait, séduit par sa figure, et lui passait tout. Sa belle-mère, plus indulgente encore, — et portant la bonté beaucoup plus loin sans doute qu'elle n'aurait fait pour sa propre fille, — admirait jusqu'aux défauts de sa chère 3ibi. Aussi la maison était-elle absolument gouvernée par cette jeune tête, et la sœur aînée, fille sérieuse et d'un grand bon sens, n'y avait qu'une très légère influence. La pauvre Bibi a payé cher, dans la suite, cette petite domination précoce!...

Le premier échec que reçut son bonheur vint d'un accident causé par son étourderie. Comme Bibi était gaie, enjouée, elle avait beaucoup de bonnes amies. Toutes ces jeunes filles se rassemblaient le soir, chez elle, pour la veillée, où tout ce qui venait au nom de Bibi était bien reçu de ses parents. C'était dailleursun amusement pour le père Ferlet de voir cette jeunesse que sa fille surpassait en agréments et pour laquelle toutes marquaient de la déférence. Un soir d automne, qu'on avait beaucoup teille de chanvre et fait des contes qui avaient fort amusé, Bibi, accablée de sommeil et pressée d'aller se coucher, ne voulut pas qu'on jetât les chènevottes dehors. Les représentations de sa soeur ne furent pas écoutées ; on se mit au lit. Mais on était à peine endormis qu'une flamme horrible sortit tout d'un coup de ce tas de chènevottes et mit le feu à la maison. Le père Ferlet et sa famille ne purent sauver que leur vie ; ils s'échappèrent nus, en chemise. Cet accident diminua beaucoup leur aisance, et ils ne s'en relevèrent jamais. La maison fut consumée; les meubles, antiques à la vérité, mais fort beaux, le linge/ les habits, les titres, l'argenterie, tout fut perdu. Le trouble du père Ferlet, accablé de sa douleur, ne lui permit pas de veiller à rien, ni de sauver les débris de sa fortune. 11 engagea ses terres pour rebâtir sa maison, etc.

Son plus grand chagrin et celui de son épouse (ils l'ont dit souvent), c'était de ce que l'accident venait de la faute de leur chère Bibi et de ce qu'elle en était inconsolable.

Ce terrible coup du sort s'étendit beaucoup plus loin encore. L'aisance du père Ferlet diminuée, une dame Pandevant, aussi de la maison de Bertro, fort riche et qui aimait oeaucoup Bibi, la fit demander à ses parents. On gémit, on pleura, mais l'intérêt de la chère enfant exigeait qu'on se privât d'elle. On s'en priva donc et Bibi alla demeurer à Auxerre chez sa parente, qu'elle suivit à Paris.

M"" Pandevant y plaça la jeune Ferlet auprès delà princesse d'Auvergne, qui lui avait témoigné beaucoup d'affection. Elle y serait demeurée jusqu'à la mort de cette princesse sans l'événement que je vais apporter.

Bibi, transplantée tout d'un coup à Paris, sans avoir eu le temps de sentir la différence des mœurs de cette grande ville à celles de son village, y essuya différentes attaques causées par sa figure et par sa vivacité. Tous ceux qui l'approchaient devenaient amoureux d'elle; mais, incapable d'attachement, elle riait de leurs soupirs, ou, si elle faisait attention à eux, ce n'était qu'à raison de l'établissement qu'ils pouvaient lui procurer.

Dans le nombre, il se trouva un homme d'environ quarante-cinq ans, d'une belle figure, d'un caractère aimable, jouissant d'une fortune honnête, et d'une famille connue. Cet homme s'annonça tout d'un coup à la jeune personne comme prétendant à sa main. Bibi le trouva ce qui lui fallait (car elle voulait une maison faite) et le pria de s'adresser à M""' Pandevant. Enchantée des avantages que cet homme faisait à sa protégée, la dame accueillit le prétendant. Le mariage fut conclu en huit jours. Immédiatement après la célébration, les deux époux allèrent demeurer en province. Bibi, devenue M"" Boujat, eut un fils que son mari mit en nourrice à Pourrain, à dix lieues de sa résidence, quoiqu'il y eût des nourrices dans le pays.

Un jour que M. Boujat était parti de grand matin, pour aller voir sonfils, disaitil, sa jeune épouse vit entrer chez elle une dame d'environ cinquante ans. Son air inspirait le respect, quoiqu'il fûtplein de douceur et de bonté. Elle demanda M. Boujat.

« 11 est en campagne, madame.

— Loin, mademoiselle ?

— A dix lieues d'ici, madame, voir notre fils qui est en nourrice.

— Quand sera-t-il de retour ?

— 11 reste ordinairementplusieurs jours; parce qu'en même temps il va à Auxerre pour ses affaires.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes mariée?

— Dix-huit mois, madame.

— Comment avez-vous fait la connaissance de M. Boujat?

— C'est chez ma cousine Pandevant, madame ; c'est elle qui a fait notre mariage.

— Ha!... c'est sous l'autorité d'une parente?... Cela change les choses.

— Comment donc, madame ? je crois que cela ne change rien du tout.

— Pardonnez-moi, madame; vous avez un fils?

— Oui, madame; ha! il est charmant! Je ne l'ai encore vu qu'unefois, mais je brûle d'envie de le revoir. »

La dame fit un profond soupir,

« Mon Dieu, madame, pardonnez. Je

ne vous ai pas invitée à vous asseoir...

Vous connaissez mon mari, madame.

— Beaucoup, je vous assure.

— Celame fait plaisir. C'est un aimable homme, et j'en suis bien contente. Ses complaisances pour moi n'ont pas de bornes... »

La dame soupira encore, et l'on vit des larmes prêtes à couler.

« Je le crois, madame; vous êtes jeune, vous êtes charmante; vous lui avez donné un fils...

— Oh! si vous saviez comme il l'aime!

il en est fou! il ne parle que de son fils.

— Jevous crois, jevouscrois, madame...

Connaissiez-vous M. Boujat longtemps auparavant votre mariage?

— Cela s'est fait en huit jours.

— Sur quelle paroisse de Paris?

— Saint-Eustache... Madame va se rafraîchir?

— Non, madame, on m'attend.

— Vous avez de la compagnie?

— Oui, madame.

— Ce sera surcroît de plaisir, et vous ne sor irez qu'après m'avoir fait l'honneur...

— Cela est impossible. »

ii6

Pendant que la dame répondait cela, Bibi parlait à l'oreille de sa cuisinière, qui alla prier trois personnes, restées à la porte, dans une chaise, de vouloir bien entrer. C'étaient trois parents delà dame. L'air singulier dont ils regardèrent Bibi, qu'ils traitèrent de « mademoiselle », ne lui fit pas faire la moindre réflexion. £h! qu'aurait-elle pensé? Pouvait-elle imaginer le malheur suspendu sur sa tête? D ailleurs, étourdie comme elle était, s'apercevait-elle de rien, et donnait-elle aucune conséquence à l'air qu'on avait?

La dame parla quelque temps à l'oreille des trois hommes pour leur rendre toute la conversation. Cela n'était pas au moins très poli; mais Bibi, pendant ce tempslà, faisait servir une collation. C'est la coutume des campagnes, où cette hospitalité si vantée des anciens est toujours en usage, parce qu'elle y est absolument nécessaire ; ce n'est qu'à Paris qu'on en pirle avec admiration, comme d'une coutume surannée ou étrangère.

Après que la dame et ses compagnons eurent tenu un petit conseil, ils sortirent sins s'expliquer.

Restée seule , Bibi réfléchit et fut extrêmement étonnée. Elle apprit de sa servante que les quatre personnes parlaient avec beaucoup de chaleur, en remontant dans leur voiture ; que la dame avait dit :

« Elle est dans la bonne foi; que vou- I:ez-vous que je dise? Ensevelissons cette affaire, mes chers parents; au nom de Dieu, ensevelissons-la! »

Ces discours surprirent encore davantage l'infortunée Bibi qui, n'ayant rien à se reprocher, tâcha de se tranquilliser jusqu'à l'arrivée de son mari.

11 devait rester huit jours absent; mais on le vit arriver le lendemain avant midi. 11 entra d'un air ému. Mais, s'apercevai t à l'air dont sa femme le reçut, qu'elle n'était instruite de rien, il se hâta de se remettre.

« Ma chère, lui dit-il, une aff^aire indispensable m'appelle à Paris; nous partons demain; préparez-vous. Je vais de mon côté tout mettre en ordre. »

Bibi se prépara au départ, tout en racontant à son mari ia visite singulière

qu'elle avait reçue la veille. Au portrait qu'elle fit de la dame, à M. Boujat, il reconnut son épouse ; car cet homme était marié. Eperdument amoureux de Bibi, qu'il avait vue à Auxerre, mais sans lui avoir parlé, il l'avait suivie à Paris, y avait pris le nom d'un de ses frères à lui, mort depuis longtemps dans le Nouveau Monde, avait épousé celle qu'il aimait, et l'avait amenée dans le village de Sacy, qui, étant écarté des grandes routes, et cependant à portée de ses aff^aires, lui paraissait un asile assuré. 11 y portait son vrai nom de famille, sous lequel on ne l'avait jamais connu à Auxerre ni aux environs. Les raisons qui l'avaient dégoûté de son épouse, c'est d'abord qu'elle était plus âgée que lui; ensuite, il n'en avait point eu d'enfants et il brûlait d'envie d'en avoir; enfin, l'amour, cette passion impérieuse qui, lorsqu'elle est directement opposée à à la vertu, produit des vagues tumultueuses qui lui font faire naufrage.

On se prépara donc à partir pour Paris. Mais, le soir même, dans le silence de la nuit, on vint frapper à coups redoublés. Un domestique ouvrit, sans attendre l'ordre de son maître qui, dès qu'il fut éveillé, sauta du lit et s'arma de deux pistolets. A l'instant où il ouvrait sa porte, il vit paraître sa femme et ses trois parents. 11 fut confondu. Les hommes lui firent les reproches les plus vifs, accompagnés de menacesviolentes. L'épousepleurait. L'infortunée Bibi, i struite par cette scène de l'abîme où elle avait été plongée, qui voyait toutes ses erpérances s'évanouir, l'infortunée Bibi était au désespoir. Elle avait de l'ambjtion; ce motif seul l'avait déterminée au mariage: des amants jeunes et tendres n'avaient eu aucun pouvoir sur son cœur. Qu'on juge de sa situation! Elle se lève à demi nue, et vient se jeter aux genoux de la dame.

« Je suis innocente pour tout le monde, lui dit elle, aux yeux de Dieu même; mais je suis coupable pour vous, je le sens. Pardonnez-moi des torts involontaires, et ne confondez pas l'innocence avec le crime. Je ne demande point à garder votre mari, je ne demande que l'honneur et de n'être pas traînée avec lui devant les tribunaux; que l'on n'y entende pas retentir mon

nom. Mon père en mourrait de douleur, ayez pitié de ses cheveux blancs et de ma jeunesse! »

La dame l'embrassa en la relevant. Ses larmes eurent tant de pouvoir (que ne peut la beauté !) qu'elles touchèrent les trois hommes euxmêmes, malgré leur fureur. On cessa d'injurier; on se plaignit; ensuite, on conversa. La dame prit sa rivale en amitié; et cela fut porté au point, lorsqu'elle la connut parfaitement, qu'elle l'adopta en quelque sorte pour sa fille. Jamais amitié ne fut plus sincère; jusque là que, si les lois l'eussent permis, elle aurait laissé subsister le mariage. Mais ce fut encore mieux lorsqu'elle eut vu l'enfant. Elle voulut elle-même en prendre soin. On tint le honteux mariage enseveli. Bibi abandonna son sort à M"" Boujat, et demeura auprès d'elle comme avec sa mère; le secret fut gardé, même avec le père Ferlet. Mais on sent que M.

Boujat ne vit plus, ni son épouse légitime, ni celle qu'il avait trompée. M"" Boujat mourut au bout de deux ans ; et, pour- marquer la sincérité de sesdispositions à l'égard de Bibi et de son fils, elle leur laissa tout ce qu'elle pouvait leur laisser, même des biens-fonds.

M. Boujat, devenu veuf, fit faire des propositions à Bibi, par M"" Pandevant, chez laquelle elle s'était retirée avec son fils. Cette dame conseilla le mariage à sa pupille, et celle-ci consentit à tout ce qu'on voulut. Elle épousa donc une seconde fois M. Boujat, avec lequel elle vécut heureuse (car il l'adorait), jusqu'à la mort dç cet homme, arrivée en 1732.

C'est au récit que m'a fait ma mère, delà manière heureuse dont elleavait vécu avec un mari presque sexagénaire, que je dois les idées neuves que j'ai insérées dans mon petit roman du Quadragénaire, sur les mariages tardifs des hommes avec des filles de la première jeunesse. J'ai acquis depuis de nouvelles preuves de la vérité de ce sentiment, qui

est fondé dans la nature. En effet, les quarantenaires n'ont dégoût que pour les jeunes personnes. Ce gcùt existe également chez les nations sauvages. D un

Bibi aux genoux de M™" Boujat : a Je suis innocente pour tout le

monde, mais je suis coupable pour vous. »

Dessiné sur les indications de Rétif de la Bretonne (extrait de la Vie

de mon père)

autre côté, les trois quarts des femmes trouvent tant d'avantages moraux dans la société d'un homme mijri par l'expérience, que leur situation avec un jeune homme, est de beaucoup inférieure. J'ai toujours entendu, avec le plus grand plaisir, la peinture que me faisait ma mère de la vie qu'elle avait menée avec M. Bou-

jat. Ces entretiens sont utiles, et forment la jeunesse. Mais il faut que la femme ait le cœur innocent.

Dès que M. Boujat eut fermé les yeux, d'avides ccUatéraux se préparèrent à découvrir le vice de la naissance du jeune Boujat.

M"" Boujat alla déposer sa douleur dans le sein du pasteur, Messire Antoine Foudriat. Ce jeune curé voulut qu'Edme Rétif fût présent à leurs conférences.

La jeune dame fit son histoire, en administra les preuves par les lettres de la première femme de M. Boujat, et par d'autres de plusieurs personnes de la famille de son mari, qui l'avaient prise en affection, surtout d'une proche parente de M. Boujat, qui demeurait à Chitry. Le pasteur et le lieutenant, place qu'Edme Restif avait alors, conçurent pour elle la plus grande estime et l'aidèrent de tout leur pouvoir.

Mais l'acharnement des héritiers était indomptable contre une veuve, jeune et jolie, qui, adorée de son mari, les avait quelquefois traités avec hauteur. Ils rompirent toutes les mesures du pasteur pour éviter l'éclat. Un jour, désespéré de cet entêtement, il prit Edme Rétif par la main:

« Mon cher ami, nous la connaissons comme si elle était notre soeur; ces gens-là la feront mourir et c'est ce qu'ils demandent. Vous êtes veuf, épousez-la; et vous mettez à tous ses droits. Votre place et votre réputation imposeront à ces malheureux, et la considération dont vous jouissez rangera tout le monde de son parti... Je dispose de vous, Madame, ditil à la jeune veuve, mais c'est en faveur d'un si honnête homme que je suis sûr que vous ne mr démentirez pas. »

Le plus embarrassé, en cette occasion, était Edme Rétif. Il voyait devant lui, presqu'àses genoux, une jolie femme éplorée, qu'il pouvait mettre à couvert de mille désagréments ; la compassion parle fortement aux coeurs généreux ; son ami le pressait vivement, et par de puissants motifs. 11 ne refusa pas, mais il demanda du temps pour se déterminer.

« Oui, je vous donne vingt-quatre heures, dit le curé, encore est-ce parce que cela

ne retardera rien. Dimanche un ban; dispense des deux autres; mariés à quatre heures du matin, lepremier jour possible.»

Edme Rétif sortit de cette entrevue, rêveur. Sept enfants ! Mais c'est la jeune femme que cela devait effrayer, et non pas lui. Par générosité, il résolut de la refuser, et de tout employer pour la servir. 11 alla même en parler à son beau-père sur ce Ion.

Thomas Do.' daine fut effarouché de l'idée seule de ce mariage. 11 fulmina, et, dès le lendemain, il fit faire un inventaire en faveur de ses petits-enfants. Edme Rétif n'en parut point affecté, au contraire ; voyant les droits de ses enfants en sûreté, considérant l'avantage que sa fortune et la leur pouvaient retirer d'un second mariage, avec une femme qui avait beaucoup dedroits certains, il retourna chez le curé, moins décidé à refuser.

Dès que le pasteur le vit, il s'empara de lui, et ne le quitta qu'il n'eût arraché son consentement. Les articles furent même dressés... Le mariage se fit dans le temps que Messire Antoine Foudriat avait fixé.

L'effet que le pasteur avait attendu de ce mariage fut aussi heureux qu'il l'avait présumé. La calomnie ferma ses cent bouches: les héritiers devinrent traitables ; il n'y eut point de procès, et toutse termina par le ministère du notaire.

Edme Rétif ne fut pas plutôt marié qu'il sentit qu'il avait bien fait. Le désordre de l'intérieur du ménage était inconcevable: plus de linge, ni de corps, ni de table, etc., etc. Depuis la mort de sa bonne mère, il ne goûtait plus aucune des douceurs de la vie; abandonné pour ainsi dire à lui-même, il sentait un malaise et une mélancolie qui prenaient insensiblement sur sa santé.

Sa nouvelle épouse, tandis qu'il s'occupait à recueillir ses biens, rétablissait l'ordre et l'abondance dans le ménage. Elle voulut gouverner des filles déjà grandes, accoutuméesàrindépendance;elle n'y réussit pas et elle souffrit, en cette occasion, du vice de son éducation personnelle; n'ayant jamais été contredite, elle alla sans doute trop loin; mais ce fut lorsqu on eut passé les bornes avec elle. Cependant, jamais le mari ne s'aperçut de ces dissen-

sions domestiques. Sa femme prenait un air serein dès qu'il paraissait, et ne se plaignait que rarement. Ce fut une autre personne qui instruisit le père de ce qui se passait chez lui. C'était après ma naissance; car je suis le premier fruit du second mariage de mon père. D'autres enfants me suivirent presque sans interruption: de sorte que, en 1745, Edme Rétif était père de quatorze enfants vivants, huit filles et six garçons et lorsque le jeune Boujat était à la maison, il y avait quinze personnes qui toutes disaient « Mon père » et « Ma mère ». C'est une singularité que ce nombre égal d'enfants des deux lits; la seule différence est qu'il n y avait que deux garçons du premier, et que nous fûmes quatre du second.

Une sœur de mon père — c'était Marie, la plus jeune — eut occasion de passer quelques jours à la maison. Le premier et le second jour, tout le monde se contraignit ; mais la patience échappa aux grandes filles le troisième, dès le matin. Elles avaient tort.

La tante, surprise de cet orage, prit le parti de sa belle-sœur contre sesnièces.

Mais ce ne fut pas le moyen de rétablir la paix.

On pleura ; on dit qu'on était abandonné de tout le monde, depuis que cette bell^ dame était venue leur enlever lecœurdeleur père.

Les jours suivants, la même scène recommença. Pour lors, la tante, bien convaincue que des personnes si peu faites pour vivre ensemble se rendaient mutuellement malheureuses, prit sur elle d'en parler à

« C'est ce que j'avais pondit-il, et je me suis trop tôt applaudi de m'être heureusement trompé : mais je

sais un remède. Ce sont les grandes filles qui causent tout le mal.

« On me demande l'aînée en mariage i le parti est avantageux, mais j'hésitais; je vais la marier. La seconde souhaite d'aller en apprentissage à la ville; elle ira. Mon beau-père Dondaine me demande la troisième; je la lui donnerai. Il a déjà la quatrième; je ne garderai donc

URSULE RETIF PRÉSENTÉE PAR SON FRERE A MADAME PARANGON Dtssiné par Binet, gravé par Le Roy sous la direction de Rétif de la Bretonne

son frère, prévu, ré-

ici que la plus jeune qui est d'un caractère doux, et qui, d'ailleurs, n'est qu'une enfant. Quant à mes deux fils, je ne sais pas si leurs sœurs les ont mis de leur

parti; mais en tous cas, l'aîné qui est un homme sensé malgré sa jeunesse, fait son séminaire; le cadet est sur le point d'y aller; il est d'ailleurs d'un si excellent caractère que je n'en ai rien à redouter. Voilà des arrangements naturels. Mais, croyez , ma soeur , que si je m'étais trouvé dans une autre position, j'aurais su parler en père, en maître, et mettre à la raison toutes ces petites personnes. Elles abusent de ma bonté ! Dites leur que si Pierre Rétif vivait (Dieu lui fasse paix!), et qu'à son âge il apprît leur conduite, il viendrait ici, et les traiterait de manière à les faire trembler! Lui, qui ne pouvait souffrir que des filles, avant leur mariage, eussent un sentiment, un avis, un ton de voix assuré; qu'elles prononçassent jamais un oui, ou un non[i)l Dites-leur tout cela, et que je prendrai J'esprit de mon père pour leur parler; prévenez-les, ma sœur, je vous en prie... Ce serait les mal servir que de souffrir leur irrévérence, et mes enfants me sont trop chers pour que j'approuve leurs défauts. »

Ce discours fut fermement rendu aux jeunes personnes, et les fit trembler; mais Edme Rétif n'en exécuta pas moins son plan; et, par ce moyen, la paix fut rétablie pour toujours.

Le lendemain, après que sa sœur eut parlé, il fit assembler toute sa famille, et tint ce discours, en s'adressant successivement à ses filles :

« J'ai appris, d'hier seulement, qu'il régnait dans ma maison un trouble scandaleux, et que l'insubordination y était portée au point qu'on n'y reconnaissait plus d'autorité. Si j'avais choisi pour m'y représenter, la fille d'un mendiant, et que je voulusse qu'elle exerçât mon autorité, ne fût-ce que servante, j'entendrais que ses ordres fussent exécutés avec respect, et sans la moindre discussion; mais

(i 1 J'ai ouï dire souvent à ma tante Magdcleine, que, lorsqu'elle et ses sœurs étaient filles, jamais elles ne répondaient que par ces mots : Je croirais ; il sem'-leraif ; si telle chose était; un ton décidé leur aurait attiré su'-iechamp une correction rigoureuse de la part de leur père. Je crois cette conduite sage, au moins à en juger par ce qui est arrivé dans ma propre familh, comme on le verra. 11 n'y a pas dans la nature d'être plus révoltant qu'une fille décidée : c'est un monstre.

c'est à mon épouse, c'est à la moitié de moi-même que l'on résiste! C'est à mon choix qu'on ose s'en prendre! Hé! qui?

Des filles, dont le rôle ne doit être que la modestie et la soumission! Vcus mériteriez que je fisse, et sur l'heure, un exemple capable d'épouvanter toutes les effrontées qui ne savent pas demeurer à leur place. Mais les prières de celle que vous avez eu l'indignité d'outrager, me retiennent encore... Vous, Anne n'avilissez pas le nom de votre grand 'mère (Dieu la garde en son sein!) que vous portez...

Vous, Marie, dont la figure heureuse devrait annoncer une âme bonne et douce, prenez garde que je ne vous traite avec d'autant plus de rigueur qu'il paraît que la méchanceté est le choix de votre volonté, et n-n un funeste présent de la nature... Vous, Marianne, j'excuserais peut-être votre caractère étourdi, si vos excès n'avaient été proportionnés à votre inconsidération; cependant, quoique la plus emportée, vous avez été moins loin que vos sœurs. Triste rôle d'un père réduit à louer une de ses filles, d'avoir été moins coupable que les autres ! Quant à vous, Magdelon.qui portez le nom d'une tante que vous n'imitez guère (Dieu la bénisseetla conserve!), j'ai voulu que vous assistassiez à cette juste et paternelle réprimande, quoique vous demeuriez chez votre grand'père, parce qu'il m'est revenu que vous faisiez aux étrangers des discours contre la compagne de votre père.

C'est une indignité et jamais je n'aurais cru mon sang capable de s'y livrer Ainsi (chose horrible!) ce sont des maîtres, des juges sévères que j'avais, au lieu d'enfants! Sous quel afireux point de vue ont-lis donc envisagé ma conduite ! et s'ils n'ont pas osé le dire, qu'ont-ils pensé sur mon compte?... J'espère que mes fils ne sont pas entrés dans cette abominable révolte; mais si cela était, si je l'apprenais, je leur ferais sentir tout le poids de l'indignation d'un père offensé, et leur punition, audacieuses créatures, servirait à vous épouvanter. Qu'il me revienne un mot, dans la suite!... Puisqu'au lieu d'un père tendre, que j'ai toujours été, vous voulez un maître... c'est un maître que vous aurez... Pauvres folles... si vous aviez

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JEUNE PAYSANNE FILANT SA QUENOUILLE Dessin incdit de J.-B.P,«rre. ... (Mus« du Louvre, dessins J

affaire à Pierre Rétif (Dieu le bénisse à jamais!) où en seriez-vous? Demandez à votre tante; la voilà... Mais vous n'auriez pas commis cette faute, sous un tel père, et tous les jours je bénis et j'admire sa sagesse. Sur-le-champ, et toutes, à genoux, et qu'on demande pardon à ma femme et à moi... Qu'on ne me le fass2 pas répéter ! . . . »

L'air terrible qu'il sut prendre fit tomber à genoux les quatre orgueilleuses auxquelles leur tante dicta les excuses qu'elles allaient être obligées de faire. Mais à peine eurent-elles dit un mot, que leur belle-mère força la barrière que son mari lui opposait, et vint les embrasser et les relever...

Edme Retil^ ne fit faire aucune réflexion à ses filles sur cette bonté de son épouse; il se retira, les laissant avec leur bellemère et leur tante.

Edme Rétif exécuta sans différer le plan dont j'ai parlé. L'embarras des noces de l'aînée tint d'abord tout le monde dans le devoir et dans l'action, durant une coaple de mois; ensuite le départ de la seconde pour Paris, fut un autre sujet de distraction.

Pour augmenter l'union de sa famille, Edme Rétif destina sa troisième fille, Madeleine, à Boujat-d;-la-Pointe, fils de sa femme. Ce parti convint à la jeune personne, et si le mariage ne s'est pas fait dans la suite, lorsque Boujat, devenu homme et maître en chirurgie, eut un établissement convenable, ce fut pour des raisons étrangères aux sentiments des deux accordés.

Je vais dire encore un trait de piété filiale, qui n'est pas étranger à l'histoire de mon père.

Edme Rétif, depuis qu'il savait combien sa femme avait eu à souffrir, cherchait à donner une leçon efficace à ses enfants du premier lit. La Providence le servit au delà de ses désirs.

En 1735, deux ans après son second mariage, il eut occasion de leur citer le plus bel exemple de piété filiale et de respect envers un beau-père, dans la personne de Pascal Berthier, petit-fils du bon maître d'école de Nitry, et fils d'un filleul de mon père.

11 y avait alors à Sacy, un vieillard nommé Jean Dumont, qui avait un beaufils et deux garçons, Pascal, Etienne, M'io ou Edme. J ean Dumont était incommodé des suites dune jambe cassée à la cheville et mal remise; mais cet homme était si laborieux qu'il allait à la cliarrue, dont la fourche ou l'A, comme on dit à Sacy, lui servait d'appui en labourant. 11 faisait également le travail de la vigne. On l'y conduisait sur un des chevaux de charrue, et il se traînait en tirant la mègle, espèce d'instrument recourbé, dont on se sert dans le pays. Il parvint ainsi à la plus grande vieillesse. Mais alors il fut incapable de travailler. Son beau-fils, Pascal, était tendrement attaché à Jean Dumont qui l'avait élevé avec douceur; mais Berthier était pauvre et chargé de famille; tout son t2mps était pris. 11 ne pouvait donner à son beau père un jour de charrue parce qu'il était suite avec deux autres Habitants, qui joignaient leurs chevaux au sien, pour en faire une charrue; sur trois jours il n'en avait qu'un. Cependant cet excellent cœur voulait être utile à son beau-père; il calcula combien il lui fallait absolument de sommeil pour vivre; il trouva que trois heures suffisaient, et il allait travailler la nuit pour le vieillard; il labourait ses vignes, lui moissonnait ses blés, ensemençait même ses champs, en attelant ses vaches à la charrue, au clair de lune, pendant que son cheval se repo sait. On fut longtemps sans s'en apercevoir dans le village : Jean Dumont luimême l'ignorait, et disait que son bon ange faisait ses champs et ses vignes, durant la nuit. Ce fut Edme Rétif qui s'en aperçut. 11 passait un soir en revenant de Nitry, sous une vigne de Jean Dumont. 11 entend Berthier remuer la terre au clair de lune : il s'approche doucement et il voit Pascal donnant la façon d'hiver.

« Oh! il est bien tard, Pascal!

— Ouï, monsieu T^éti! mas c'ôt doumège d'hisser pèdre ce beau clair de lune!

Edme Rétif vit tout d'un coup toute la beauté de la conduite de Pascal.

« Mon garçon, lui dit-il, tu es chargé de famille, et tu te tueras?

— Oh! que non ! vlai quatre ans que chlai

dure ! et je me pourte hen. . . Mâs, vlai l'heure de m'en aller. »

Ils s'en revinrent ensemble. Edme interrogea Pascal. Voici la réponse de ce bon laboureur :

« Vous savez que Jean Dumont a épousé ma mère, veuve de votre fillot, Pascal Berthier, mon pauvre père (que Dieu lui fasse paix et miséricorde !) Nous étions tout petits , ma sœur Fanchon et moi : notre mère n'avait quasi rien ; lui , avait des champs et des vignes, et lui dit :

« Je vous épouserai pour nourrir vos enfants. » Et il nous a nourris, et ma mère nous disait tousles jours:

« Aimez ben Jean Dumont qui remplace votre père ! »

Et je lui répondais:

« Oui. ma mère !

vous voirez quand je serai fort !» Il a travaillé tant qu'il a pu ; il a eu de la douceur pour nous autant et plus que

pour ses deux garçons, nés de lui. Je voyais ça dans ma jeunesse, et que Jean Dumont était infirme, et je me disais : » Quand je serai grand et qu'il sera vieux, <( je ferai pour Jean Dumont ce qu'il a « fait pour ma mère, pour moi et pour « ma sœur, quand j'é tais petit. » Ainsi, vous voyez que je le dois ; surtout ses deux garçons n'étant pas forts. J'étais incapable et il travaillait pour moi. 11 est incapable aujourd'hui, et je travaille pour lui. Je repose trois heures, et c'est assez; je lui donne mon repos qui est à moi, et je n'ôte rien à ma femme et à mes enfants. »

Edme, en écoutant Pascal, sentit couler ses larmes. Quand il eut cessé de parler, il lui serra la main et s'écria :

VIEUX PAYSAN Dessin à la sanguine de Boissieu (Musée du Louvre, dess.)

« Oh î quelle bonne nouvelle je dois porter )à- haut au bon Christophe Berthier, ton grand-père, de son petit-fils ! »

En achevant ces mots, Edme Rétif se trouvait vis-à-vis la porte de la Bretonne, qui est avant le village, en venant de Nitry et des vignes du Vaudenjean, où travaillait Pascal.

11 le fit entrer presque malgré lui, et lui fit avaler un grand verre de vin chaud, qu'en hiver on tenait toujours prêt pour mon père, à son arrivée. 11 voulut le faire souper avec lui ; mais Pascal, modeste et timide, ne put s'enhardir assez pour accepter. 1] se retira :

« Va, digne enfant, Dieu te bénira ! »

Et Dieu a béni Pascal, il est à son aise.

Tel est le beau trait qu'Edme Rétif eut à citer à ses enfants du premier lit pour les porter à honorer leur belle-mère. Jean Dumont était un beaupère. C'était quelques jours avant le mariage de l'aînée des filles.

Mes sœurs se rappellent que mon père, ce soir-là, était d'un attendrissement extraordinaire, et lorsque Pascal s'en fut allé, il dit à Marie de rassembler toutes ses sœurs pour le lendemain. Ce fut en présence de toutes, qu'il raconta ce qu'il avait vu la veille, et ses larmes coulèrent pendant ce récit.

Après le mariage de l'aînée, le départ de la seconde fille pour la capitale, et l'entrée de la troisième chez son aïeul maternel, la maison fut tranquille, et le père de famille put se livrer tout entier à ses occupations alors très multipliées.

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