JUGE DE VILLA
C'est ici en quelque sorte, la vie patriarcale de mon père. Je vais le considérer comme père de famille, comme juge, comme chef de paroisse, qui, par son gouvernement, ressemble en beaucoup de choses aux anciennes républiques.
Léonard Dondaine, neveu de Thomas, simple paysan, et qui n'avait jamais entendu parler ni de César, ni même des Romains, avait coutume de dire : « 11 vaut mieux être le premier du Vaudupuis (hameau de Sacy) que le dernier de Paris. » Le premier d'un endroit, est toujours un homme respectable par sa place; il ne convient qu'à des brutaux sans principes, et à des sots de ville (les pires de tous), de le mépriser dans les charges ridicules qu'ils font jouer à leurs farceurs Italiens. »
La petite paroisse de Sacy ayant des communes, elle se gouverne comme une grande famille- Tout s y décide à la pluralité des voix, dans des assemblées qui se tiennent sur la place publique, les dimanches et fêtes, au sortir de la messe, et qui sont indiquées par le son de la grosse cloche. C'est à ces assemblées qu'elle nomme les syndics, dont les fonctions ressemblent assez à celles des consuls chez les Romains; les collecteurs pour les tailles ; les gardes-finage pour la sûreté des terres ensemencées et des vi gnes; enfin les pâtres publics. Le président né de ces assemblées est l'homme du seigneur, le procureur fiscal y expose les
sujets à traiter; mais chaque particulier a droit de dénoncer L's abus qui sont à sa connaissance, ou de proposer les choses utiles qu'il a imaginées. On traite de ces objets sur-le-champ, et s'ils sont de quelque conséquence, on envoie les syndics aux subdélégués de l'Intendance, pour se faire autoriser. C'est encore dans ces assemblées qu'on désigne chaque année, le canton que chacun doit couper dans les bois communs ; on tire au sort, à l'exception du pasteur, du chef, quand ce dernier est habitant, et des deux syndics auxquels on assigne nommément les cantons les plus fournis. Mais, depuis la mort de mon père, le juge ni aucun officier de la Justice ne sont plus du village ; ce sont des hommes de Vermenton, que l'on a cru plus éclairés. Qu'il me soit permis de déplorer le sort d'une paroisse livrée à des gens de plume étrangers, dont l'intérêt est de faire naître les divisions. 11 serait cent fois moins dangereux que les paysans euxmêmes fussent revêtus de ces charges, dont on les croit incapables: ils connaissent parfaitement (comme faisait mon père) les moyens les uns des autres, et un procès se trouve complètement instruit avant que les partis aient parlé; il est impossible qu'ils en imposent sur rien à un juge du pays... Mais, je m'arrête, et cette quérimonie (comme on disait anciennement) neme servira que de transition, pour amener la manière dont Edme Rétif rendait la justice.
11 connaissait, et les moyens des parties et leur manière de penser, et les motifs qui les déterminaient. C'était d'après cette connaissance qu'il cherchait toujours à les concilier. 11 y employait tous ses efforts, mais lorsqu'il n'y pouvait réussir il laissait agir la loi. et la suivait ponctuellement. Aucun motif particulier ne le déterminait, que les formes observées, unies au bon droit. Aussi, aucune de ses sentences, durant le cours d'une longue magistrature, n'ont-elles été infirmées, ou si elles l'ont été au bailliage d'Auxerre, il a eu la satisfaction de voir les arrêts du Parlement confirmer le bien-jugé de la première sentence. Ce succès, jamais démenti, lui concilia singulièrement le respect et la confiance, non seulement de ses habitants.
mais encore de tous ceux des bourgs circonvoisins.
1] ne donnait rien à la pitié, comme juge : c'était autre chose comme particulier. Un jeune procureur postulant, fils de son neveu, le procureur fiscal et depuis avocat célèbre dans une Cour souveraine, plaidait les causes avec beaucoup de pathétique, lorsque le sujet s'y prêtait.
Chargé de celle d'un pauvre habitant qu'un riche bourgeois de Cravant dépouillait d'un héritage, il excita la sensibilité de
PAYSAGE RUSTIQUE, PAR BOISSIEU Dessin à la plume, lavé de bistre (Musée du Louvre, dessins)
"auditoire, et le juge lui-même ne put retenir ses larmes Cependant le pauvre perdit sa cause avec dépens. Le richard présentait un titre valable, et le pauvre avait, disait-il, perdu le sien, lors de l'incendie dont j'ai parlé.
Au sortir de l'audience, le juge invita l'étranger à dîner : il y fit trouver le vénérable pasteur, messire Antoine Foudriat, le procureur fiscal et le jeune défenseur qui avait succombé. Edme Rétif était persuadé, dans le fond de son âme, que le pauvre habitant avait raison. On dîna, mais à la fin du repas, le pauvre, qui avait perdu, fut averti, et vint se présenter, afin d'obtenir quelque répit pour les dépens qui nétaient pas considérables. L'étranger, touché de ce qu'il voyait, refusa de recevoir ceux qui le
concernaient et en donna quittance. On renvoya le pauvre homme.
Dès qu'il fut sorti, le juge pria l'étranger qui avait gagné de lui donner un moment d'entretien particulier. 11 lui exposa ses doutes sur la légitimité de son triomphe avec tant de force, qu'il l'ébranla; mais cet héritage l'accommodait, et cette raison seule l'empêcha d'être juste. 11 partit. Le pasteur, le juge et le procureur fiscal, de concert, résolurent d'acheter à leurs dépens un petit héritage à vendre, voisin d'un champ du pauvre homme, et de le lui donner pour le dédommager. Ils exécutèrent ce plan sur l'heure, le juge étant notaire, et l'on envoya dire au pauvrehomme de venir signer l'acte sans lui expliquer de qui lui venait cette libéralité; de sorte qu'il crut que celui qui avait été capable de lui remettre les dépens, ava't aussi fait ce bel acte de générosité. Dans cetle idée, le pauvre alla, dè« le lendemain, plein de reconnaissance remercier le bourgeois de Cravant, portant un petit présent de gibier et de volaille.
L'homme riche, surpris de ce qu'il apprenait, déclara qu'il n'avait aucune part à l'acquisition ; mais, entrevoyant la source d'où elle venait, il écrivit sur-le-champ à son métayer de Sacy de mettre le pauvre homme en possession d'un champ de pareille contenance au sien, à son choix, dans toutes les terres qu'il faisait valoir. Ce qui fut exécuté : le pauvre homme eut deux champs au lieu d'un et devint l'ami et le protégé de sa partie adverse, qui dans la suite l'a constamment obligé.
Lorsque tout fut terminé, on complimenta le jeune orateur et le père, à cette occasion, félicita son fils d'être, en cela, l'imitateur d'Edme Rétif. 11 cita un plaidoyer de son oncle, lorsqu'il n'était que procureur, et que M' Boujat, son prédé-» ccsseur, siéçieait encore :
La cause était celle d'une mère qui plaidait contre ses enfants, pour ètremaintenue dans la jouissance entière du bien de feu son mari. La demande n'était pas juste. Mais Edme Rétif, dans l'intention de faire rentrer ces enfants en eux-mêmes et de les toucher, se chargea de la cause et prépara un discours sur ce que les enfants doivent à leur mère. 11 parlait de cœur, comme on peut l'imaginer, lui qui était si bon fils et qui agissait alors avec sa bonne mère précisément comme cette veuve désirait que ses enfants en agissent avec elle. 11 fit d'abord une peinture touchante de la tendresse de cette mère pour ses deux fils et sa fille dans leur enfance ; il représenta quelles peines elle avait essuyées pour les élever, après la perte qu'elle avait faite de son mari ; comme elle avait travaillé la nuit et le jour, ce qui était à la connaissance de tout le monde; comme elle s'était privée du nécessaire, pour qu'ils n'en manquassent pas; il en cita des exemples connus qui firent fondre en larmes l'auditoire, en même temps qu'ils excitaient son admiratron. Le juge, touché, ne pouvant se contenir sur son tribunal, s'écria :
« Holà! holà! maître Rétif, vous tendez des pièges à la justice; et le droit est pour les enfants, îi la nature et la raison sont pour la mère. — Le droit est la nature et la raison », repartit trop vivement le jeune procureur. Le juge lui imposa silence.
« Permettez-moi, monsieur lui dit Edme Rétif, avant que vous prononciez, de m'adresser à présent à ces enfants... durs, il faut le dire, et que je tâche de les émouvoir pour une si tendre mère, courbée sous le fardeau des ans, qui leur demande dans Ir force de leur âge, au nom de la vie qu'elle leur a donnée, de quoi soutenir la sienne; elle ne veut que du pain, ses larmes l'arroseront, s'ils le lui donnent trop dur. »
Ce mot, beaucoup plus touchant et plus énergique pour des paysans que les gens des villes ne peuvent se le figurer, excita les sanglots de toute l'assemblée;
les enfants seuls avaient les yeux secs. « Vous avez gagné votre procès, s'écria Edme Rétif ; vous l'emportez sur une mère, triste et malheureuse victime! Mais au nom de l'humanité, pour votre intérêt, n'en abusez pas! Ne réduisez pas au désespoir cette infortunée qui vous a lant aimés !... (Et, la prenant par la main, et la
Edme Rétif plaidant peur une pauvre mère devant le juge de Sacy : « Je vois, je vois le ciel qui remet ia vengeance entre les mains de vos en''anfs ! » (Dessiné sur les indications de Rétif de la Bretonne, extrait ce la Vie c'e mon père .
faisant avancer.) Que faut-il qu'elle fasse? Doit-elle vous demander grâce? et l'cbtiendra-t-elle de vous? (Les voyant toujours insensibles.) Infortunée! s'écria-t-il, se sont des tigres et non des hommes que
vous avez portés dans votre flanc, et ils le déchirent aujourd'hui ! Venez, venez, je vous servirai de fils... Et vous, malheureux, tremblez! tremblez! Mais ne redoutez pourtant pas la malédiction maternelle. Trop tendre encore, votre mère vénérable vous bénit du mouvement de ses lèvres ; mais la vengeance n'en sera que plus terrible : je vois, je vois d'ici le ciel vengeur qui la remet dans les mains de vos enfants ! »
11 prononça ces derniers mots avec tant de véhémence, que l'auditoire poussa un cri de frayeur. Les inflexibles enfants furent enfin ébranlés. Ils vinrent embrasser leur mère, et se désistèrent sur le barreau de toutes leurs demandes, promettant et s'engageant formellement devant leurs concitoyens de laisser leur mère en tranquille et paisible jouissance de tout, tant qu'elle vivrait. Edme Rétif, un peu remis de son excès d'enthousiasme, fit desexcusesau juge, à l'assemblée, et même aux enfants, pour la fin de son discours, qu'il avoua être trop forte ; mais le juge l'embrassa, l'assemblée applaudit, et les enfants eux-mêmes le remercièrent. Edme Rétif s'approcha ensuite de l'oreille du juge, et lui dit en présence du procureur fiscal, du greffier et des autres officiers seulement : « Monsieur, j'ai défendu sciemment une cause que je devais perdre ; je dois les dépens, et à quelque chose qu'ils se montent, adressez-moi l'exécutoire, sans que cette pauvre famille en entende parler. C'a
été mon dessein, dès le premier instant où cette pauvre mère est venue s'adresser à moi. »
Tel fut le récit que fit le procureur fiscal de cette belle action de son oncle. Le pasteur le loua ; le jeune procureur se félicita de marcher de loin sur ses traces ; le respectable Edme Rétif larmoyait d'attendrissement. Ce trait lui rappelait son honorable père et sa bonne mère, c'était pour eux que coulaient ses larmes.
« Mes enfants, dit Antoine Foudriat à la petite famille qui était présente, aimez votre père et votre mère, et vous aurez toutes les vertus. Vous aimerez Dieu et le prochain, ce qui est toute la loi, comme dit Jésus. Aimez et vénérez votre père, car vous avez en lui le modèle et l'exemple de la conduite d'un hohnète homme. »
J'ai passé légèrement sur deux qualités de mon père, celle de chef de sa communauté et celle de juge ; ces titres, tout importants qu'ils soient auxyeux du bon citoyen, sont moins intéressants et moins généraux que celui de père de famille.
C'est en cette dernière qualité qu'Edme Rétif fut peut-être le premier homme de son siècle ; qu'on permette cette expression à un fils qui est l'historien de son père. Cependant j'espère que le lecteur, lorsqu'il aura suivi le détail des faits que j'ai à lui présenter, partagera mon entJiousiasme ou tout au moins l'excusera et W trouvera légitime.