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LE PÈRE DE FAMILLE

Mes concitoyens, c'est le tableau d'une vertu de tous les jours, que je vais vous offrir ; d'une vertu facile, aimable, et qui est le seul fondement solide du bonheur pour cette vie et de la réputation qu'on laisse après sa mort.

Après avoir réprimé l'anarchie qui voulait s'introduire dans sa première famille, Edme Rétif se vit heureux au sein de la nouvelle. Ses travaux lui avaient procuré une sorte d'aisance, il jouissait d'une considération méritée ; ses enfants aînés, filles et garçons, se portaient au bien ; enfin, il était chéri et respecté de son épouse, comme Pierre l'avait été de Anne-Marguerite Simon.

Les soirs, à souper, qui était le seul repas où toute la famille pouvait être réunie, il se voyait comme un patriarche vénérable, a la tête d'une maison nombreuse; car on était ordinairement vingtdeux à table, y compris les garçons de charrue et les vignerons qui, en hiver, étaient batteurs, le bouvier, le berger et deux servantes, dont l'une suivait les vignerons, et l'autre avait le gouvernement des vaches et de la laiterie. Tout cela était assis à la même table : le père de famille au bout, du côté du feu ; sa femme à côté de lui, à portée des plats à servir (car c'était elle seule qui se mêlait de la cuisine ; les servantes, qui avaient travaillé tout le jour, étaient assises et mangeaient tranquillement) ; ensuite, les enfants de la maison, suivant leur âge, qui seul réglait

leur rang ; puis, le plus ancien des garçons de charrue et ses camarades ; ensuite les vignerons, après lesquels venait le bouvier et le berger ; enfin, les deux servantes formaient la clôture; elles étaient au bout de la longue table, en face de leur maîtresse, à laquelle elles ne poi ^'aient dérober aucun de leurs mouvements.

Tout le monde mangeait le même pain.

La distinction odieuse du pain blanc et du pain bis n'avait pas lieu dans cette maison ; d'ailleurs ce n'aurait pas été une économie, le son un peu gras étant nécessaire aux chevaux, aux vaches laitières, aux porcs qu'on engraissait, et même aux brebis lorsqu'elles avaient agnelé.

Pour le vin, comme le père de famille en usait peu, et qu'il n'en avait pris l'usage que fort tard, il n'en buvait que du vieux. La mère de famille ne buvait que de l'eau, que son mari n'avait pas eu peu de peine à l'engager à rougir seulement par une idée de vin. Les enfants buvaient tous de l'eau, sans exception. Les garçons de charrue et les vignerons buvaient un vin qui leur était beaucoup plus agréable que celui du maître leur aurait paru : C'était le vin de pressurage, passé sur un râpé de raies de raisin. Tout le monde sait que les paysans aiment un vin qui gratte le gosier; et ce goût général est considéi^ablement renforcé à Sacy, où l'espèce humaine est d'une grossièreté et d'une massivité qui a peu d'exemples, même en Allemagne. Germain, le premier garçon de charrue, avait l'air véritablem<înt tudesque. C'était un gros homme, dont la face, sans être grasse, était haute et large d'un demi-pied. 11 avait l'air d'une force incroyable ; et, malgré cela, on voyait répandue sur sa physionomie une nuance de bonté qui rassurait, et qui faisait que les enfants même le recherchaient pour jouer avec lui. Après le maître et la maîtresse, c'était Germain qui était le plus respecté. Les autres domestiques ne faisaient rien sans prendre son avis; et il le donnait toujours, sans avoir l'air de commander. C'était un excellent garçon. Heureuses les maisons où il y a de pareils serviteui'sl heureux les bons domestiques qui trouvent des maîtres capables de les bien apprécier ! Le bouvier et le berger, qui

étaien> ordinairement des jeunes gens, portaient respect aux garçons de charrue et aux vignerons; les deux servantes se

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