LA PORTE DE L HORLOGE A \UXERRE, ETAT ACTUEL
L'ancienne maison Fournier où Retif travailla, est aujourd'hui la
maison Garreau-Dùrr, la plus rapprochée à gauche de l'horloge
et ouvrira les ailes à son inspiration.
La base de la Tamille vertueuse fut « l'histoire d'Henriette arrivée dans la maison de la belle pâtissière, où j'avais demeuré» ; la muse fut une jeune fille du nom de Rose Bourgeois.
Dans la suite il aimera à passer devant lamaisonde celle qui avait été l'inspiratrice de son premier livre, et chaque fois il s'écriera — en latin — Salve, 0 domus, qui me fecisli scriptorem !
« Ce fut M'" Bourgeois, dit-il, qui me donna l'énergie nécessaire pour écrire. Cette énergie me fit surmonter les premiers dégoûts et cette lassitude de travail qui accompagne les commencements de l'art
« muse » . Au reste
il en sera ainsi pour chacun des deux d'écrire. J'y pris goût enfin et quelques
cents volumes qu'il va publier, avec une pensées m'ayant ébloui, comme il arrive
activité inlassable jusqu'à la fin de sa vie. à tant de petits auteurs, je crus produire
11 ne peut rien écrire sans une base, c'est- un chef-d'œuvre. Je me rappelle que, les
à-dire sans un fait réel, sur lequel brodera jours de fête, particulièrement consacrés
Rétif de la Bretonne
à mon auhreumanie, je passais fièrement dans les rues, en me disant :
« Qui croirait, en me voyant, que je viens d'écrire les belles choses de ce matin? »
Au reste, il se rend justice et ajoute : « Et ces belles choses, à l'exception de quelques pensées fines, étaient des boursouflages à la Durosoy. Mon style, dans cet ouvrage, n'est pas encore à moi. Je m'efforçais d'imiter celui des livres que j'avais lus, surtout ceux de M"' Ricoboni. »
Commençant à écrire, à un âge où nombre d'écrivains ont déjà acquis la renommée, Rétif fut, du jour au lendemain, écrivain jusqu'au plus profond de son être. Nul n'a exprimé, avec plus de force qu'il ne l'a fait, cet «état d'effervescence», sans lequel il n'y a ni auteur, ni poète; 1' « insurmontable besoin d'écrire », qui fait le véritable homme de lettres, et ce « feu divin qui le remplissait tout entier ».
Ce premier livre était dédié « aux jeunes beautés » ; auxquelles il donnait d'ailleurs, dès les pages liminaires, les meilleurs conseils :
(( Deux routes différentes conduisent, l'une au Plaisir, l'autre au Bonheur. La première est une pente douce, où l'on marche sans fatigue; elle paraît toujours jonchée de fleurs; une jeune fille ^ au visage riant, aux manières engageantes, y précède en dansant ; mais un monstre épouvantable, qui dévore tout ce qui l'approche, est caché tantôt au bout, et souvent au milieu, quelquefois à l'entrée de cette dangereuse carrière. L'autre offre un aspect moins agréable : un vieillard au front sévère y conduit par la main, c'est le Devoir. Il montre du doigt un rocher presque inaccessible, où l'on découvre le palais du Bonheur. En suivant le vieillard, cette route si difficile semble s'aplanir et lorsqu'on a fait le chemin, l'on est surpris qu'il en ait si peu coûté. C'est
là que l'on trouve le plaisir sans remords, la joie délicieuse et pure, l'aimable tranquillité des amours constants et l'amitié fidèle. »
Mais le livre, publié chez la veuve Duchesne, eut peu de succès et ne rapporta à l'auteur que 6 à 700 francs.
Rétif explique cet échec par le fait qu'il avait imprimé son ouvrage en une orthographe réformée, une orthographe conforme à la prononciation. C'est un des nombreux points où ce curieux esprit qu'a été Rétif de la Bretonne a été un précurseur.
Voici donc Monsieur Nicolas au seuil de la gloire, mais en pleine détresse. 11 ne vit plus avec sa femme, ou bien il vit avec elle aussi mal qu'il se peut concevoir. 11 habite un grenier « tapissé d'affiches de comédie collées à cru sur les lattes », éclairé d'une fenêtre en tabatière que ferment « deux carreaux de papier huilé ». L'ameublement se compose d' « un mauvais grabat, de deux chaises et d'une table brisées ». Ses habits sont serrés dans « une vieille cassette sans fermeture ». Humblot lui donne 25 sous par nuit de correction d'épreuves. 11 accepte de l'arç^znt de tout le monde; il en tire des sources les plus malpropres. Rétif n'est pas seulement tombé dans la misère; il s'y
Rétif de la Bretonne
traîne dans les bas-fonds. C'est alors qu'il presque tout entière dans son pied. Si
■écrit Lucile. Le libraire Valade lui paie Rétif a tant aimé M""' Parangon, c'est
son roman trois louis. Avec ces soixante qu'elle avait le plus joli pied du monde,
francs il vit quatre mois! « Je prenais chez Jamais Rétif ne put trouver dans la suite
M. Guillemot, traiteur-gargotier, qui avait femme ou fille qui pût chausser la petite
deux filles charmantes, un ordinaire de sept sous, qui faisait mon dîner et mon souper; je buvais de l'eau et je mesurais les morceaux de mon pain de six livres de façon qu'il me fît la semaine. Une chose singulière, c'est que je n'eus jamais d'indisposition pendant ces quatre mois, quoique mon estomac fût très mauvais. J'allais voir quelquefois un de mes anciens confrères du Louvre (imprimerie) appelé Mauger. C'était un homme à son aise et sans enfants, etqui vous forçait à manger, dès que vous entriez chez lui. Mal nourri à 1 auberge, l'odeur d'un bouilli bourgeois excitait en moi le plus grand désir d'en goûter. Je sentais une sorte d'épuisement. Et cet homme, qui donnait à tout le
La porte de l'Horloge à Auxerre, elat actuel.
mule qu'il lui avait dérobée.
En vérité, le pied de M"" Parangon était le pied de Cendrillon.
L'intrigue du Pied de Manchette, dira-t-il lui-même dans la suite, est très commune. « Ce qui la singularise, c'est que tous les événements sont occasionnés par le joli pied de l'héroïne et ces événements sont très multipliés. »
Et cela suffisait évidemment pour faire de ce livre, au yeux de Rétif, le plus beau qui se pût concevoir.
Au reste il nous a raconté en termes charmants, comment ce petit roman fut conçu.
« Je passais un dimanche matin dans la rue Tiquetonne. J'aperçus une jolie fille en jupon blanc, encore en corset, chaussée en bas de soie avec des
monde, qui, cent fois, m'avait contraint à souliers roses à talons hauts et minces,
me mettre à table, ne m'ofîrit pas une genre de chaussure qui faisait infiniment
seule fois la soupe dans le temps de ma mieux la jambe aux femmes que la mode
détresse qu'il ignorait. » actuelle (ces lignes furent écrites sous la
Monsieur Nicolas arrive ainsi, à travers Révolution). Je fus enchanté. Je m'arrêtai,
la plus extraordinaire existence de bohème la bouche béante, à la considérer... En
littéraire, jusqu'à l'année 1769 où paraît chemin, je fis le premier chapitre de
le Pied de Tanchette ou te Soulier couleur de l'ouvrage : « Je suis « l'historien véridique
rose. On a déjà dit la passion que Rétif « des conquêtes brillantes du pied mignon
montra, dès sa première enfance, pour les « d'une belle... »
pieds mignons et les jolies chaussures. A « Je mis la main à la plume dès le len-
«cs yeux la beauté de la femme résidait demain, poursuit Rétif. Mon imagina-
Rétif de la Bretonne
tjon se trouvant un peu refroidie, je sortis pour revoir ma Muse. »
Hélas! il ne la retrouva plus. Et voilà, privée de sa Muse, sa pauvre inspiration à plat. 11 battait les p vés. Par où donc avait passé sa Muse? Sans elle il ne lui était pas possible de poursuivre le livre commencé. Heureusement que, « dans la rue Saint-
d'un marchand de soieries, à l'enseigne de la Ville de Lyon, en face des Innocents, laquelle M"" Lévèque avait la réputation de posséder le plus joli pied de Paris. Notre auteur y court; il entre; il aperçoit les deux petits pieds adorables et, sans désemparer, sollicite respectueusement la permission de dédier le livre à celle
L ARC DH SAINT-RENOBERT A AUXFRRE
^Voyage pittoresque de Laborde, 1782)
Denis, vis-à-vis la fontaine des Innocents, j'aperçus une femme dont le pied était un prodige de mignonnesse. Aussi était-il chaussé d'une jolie mule d'étoffe d'or faite par le plus habile artiste de la capitale... Je la suivis jusqu'à l'église du Sépulcre, où elle entra, et je revins chez moi plein de verve. J'allai en deux jours jusqu'au quatorzième chapitre. »
Le livre fut terminé en quinze jours, mais il fallait trouvera qui le dédier. Rétif avait entendu parler d'une M ' Lévèque, femme
qui en était ornée. La jolie marchande crut qu'elle avait à faire à un fou, qu'il eût été dangereux de contrarier. Et c'est ainsi que le Pied de Tanchette fut dédié à M"° Lévèque.
La mule prise à M ° Paiangon, que Rétif avait toujours sur sa table, servit de modèle au dessinateur et au graveur qui illustraient ses ouvrages, à Binet et à Berthet. Et Rétif ne trouvait jamais que ses artistes donnassent à ses héroïnes des pieds assez petits, des chaussures assez
Rétif de la Bretonne
effilées et des talons suffisamment hauts. Il y revenait lui-même, prenant le crayon ou le burin, pour retoucher l'oeuvre des dessinateurs. Les Chinoises elles-mêmes ont des pieds énormes en comparaison des dames que l'on trouve dans les livres publiés par Rétif. L'on en jugera par celles de ces illustrations qui sont reproduites ici.
Aussi imagine-t-on son désespoir, sa colère, quand, à l'époque de la Révolution, disparut la mode des talons hauts. 11 ne lui semble pas, qu'il puisse trou- \'er des expressions assez fortes pour flétrir <( les pieds plats des républicaines ». «Je trouve qu'il n'y a pas de sens aux femmes, écrit-il, d'avoir voulu se grandir par la tète, comme les grenadiers, et de se raccourcir si désavantageusement par les pieds. Ce n'est rien gagner. » Puis il énumère toutes les raisons qui militent en faveur des talons hauts. 11 y en a d'ingénieuses : le talon haut donne à la- marche de la femme un air moins décidé.
« Je trouve, dit-il, que la marche d'une femme à talons bas a quelque chose de trop hardi et même d'indécent. » 11 y en a de poétiques : « Une femme doit avoir l'air d'une sylphide. Un soulier plat lui donne l'air matériel, au lieu qu'un talon haut l'empêche de toucher la terre, en quelque sorte, et en fait une créature céleste. »
Après le Pied de Tanchette, Rétif fit paraître son Mimographe (1770), ouvrage où il est traité de la réforme du théâtre, le premier ouvrage d'une longue série où la « réformomanie » de l'auteur se donna une ample carrière : c'est le Glossographe (réforme de la langue et plus particulièrement de l'orthographe) ; le Gynographe et V Anthropographe, réforme de l'éducation des femmes et des hommes, le Tesmographe, réforme des lois, et bien d'autres ...graphes encore : un monde d'idées qui se mêlent confusément, où beaucoup d'utopies, voire de conceptions baroques et saugrenues, s'enchevêtrent à des idées justes et profondes, et dont plusieurs ont été reprises au siècle suivant. 11 est certain, par exemple, que les conceptions fondamentales du socialisme moderne ont été formulées très précisément, dès avant la Révolution, par Rétif de la Bretonne. Cinquante ans plus tard, Fourier n'hésitera pas à le proclamer. Bien avant l'abbé Michon, Monsieur Nicoias signala les rapports étroits qui existent entre le caractère et l'écriture, et, bien avant les poètes modernes, il indiqua la beauté qui pouvait se trouver dans les vers libres et dans la prose rythmée.
En 1773 il fit paraître le Ménage parisien. Voici comme il dînait à cette époque. « J'étais à l'entrée du Pont-Neuf, près la Samaritaine, j'achetai deux crêpes de deux liards pièce pour mon souper et je les mangeai en chemin; puis je bus de l'eau de la fontaine du Trahoir ». Et ce ne fut pas du Ménage parisien qu'il put tirer les ressources nécessaires â des menus plus somptueux : le livre ne lui rapporta exactement rien.
Comment donc Rétif de la Bretonne vécut-il jusqu'en 1779, où parut le Paysan perverti ? On craint de le deviner.
Le Paysan perverti est une œuvre étrange
Rétif de la Bretonne
et puissante, tourmentée, torturée ; c'était la première fois que, dans la littérature du xviu* siècle, la vie populaire était peinte autrement qu'à la Watteau ou à la Boucher. 11 Faut comparer ce livre au Paysan parvenu de Marivaux. Rétif peut véritablement revendiquer l'honneur d'avoir été en France le fondateur du roman naturaliste,
lui était dû, en son célèbre Tableau ds Paris, et il le fit avec éclat :
« Le silence absolu des littérateurs, écrivait-il, sur ce roman plein de vie et: d'expression, le Paysan perverti, et dont si peu d'entre eux sont capables d'avoir conçu le plan et formé lexécution, a bien droit de nous étonner et nous engage à
LA CATHÉDRALE D AUXERRF, 1 779 (Extrait du Voyage p tloresque de Laborde, i^Sij Dtssine par Lallemand, gravé par Dequevauviller
en prenant ce mot dans son sens le meilleur. Ceux qui, un siècle après lui, ont cru innover dans cette voie, n'ont fait que se traîner sur les traces de leur devancier et sans atteindre, ni à son originalité, ni à sa puissance. Les nouvellistes de cafés et de promenades publiques, faiseurs et colporteurs de gloire, allaient, discutant le livre. « Au milieu de fautes de langage et de longueurs, disaient-ils, il fourmille de traits de génie ». Cependant les critiques et les litt\érateurs de profession, continuaient de faire les dégoûtés; quand, tout à coup, l'un d'entre eux, le meilleur d'entre eux, Sébastien Mercier, mit le réprouvé au rang qui
déposer ici nos plaintes sur l'injustice ou l'insensibilité de la plupart des gens de lettres qui n'admirent que de petitesbeautés froides et conventionnelles, et ne savent plus reconnaître ou avouer les traits les plus frappants et les plus vigoureux d'une imagination forte et pittoresque ». L'effet de cette déclaration, sous la plume d'un tel écrivain, dans un livre qui eut un si grand succès, fut énorme. Mais, durant quelque temps encore, les critiques essayèrent de ne pas voir ; tandis que notre pauvre Monsieur Nicolas, en une lettre de remerciement à celui qui, enfin, l'avait compris, avait ce cri poignant et admirable
par tant de détresse morale et physique qu'il révèle :
« Pourquoi, Monsieur, pourquoi ètesvous juste ? »
Grimm du moins changea de ton : « 11 y a longtemps, écrit-il, que nous n'avons pas lu d'ouvrage français où nous ayons trouvé plus d'esprit, d'invention, de génie...» Grimm ajoute:
« Où le génie va-t-il se nicher ? »
Ce que les nouvellistes racontaient de la vie de l'auteur était pour hâter sa popularité. Car Rétif composait réellement ses ouvrages, il les (( composait » au propre du mot, ne se contentant pas de les écrire comme ses confrères en littérature, mais les mettant lui-même à l'impression ; en sa qualité de prote habile, plaçant les lettres dans les cases, et souvent sans l'assistance d'aucun manuscrit. Il n'est pas rare en effet qu'on trouve dans ses ouvrages la mention « imprimé sans copie ». Et il dit que ces passages, directement «casés» par lui, étaient généralement les meilleurs, les plus naturels, ceux où sa pensée s'était le mieux exprimée. Au reste son écriture, dont on trouve ici un spécimen, était si mauvaise, ses manuscrits étaient surchargés de ratures et d'additions, au point que. souvent, il était vraiment le seul qui fût capable de les « composer ».
Et c'est ce qui fait l'aspect original des premières éditions de ses ouvrages.
Voici des passages imprimés en gros caractères ; car Rétif leur a attribué une importance particulière. Parfois, c'est un seul mot qui, brusquement, se détache en un corps plus fort que le contexte. Ici ce
L ENFANT PRODIGUE Dessiné par Binet. gravé par Le Roy, sous la dircciion de Rétif de la Bretonne
sont des abréviations nouvelles, ou tombées en désuétude ; ailleurs une ponctuation que nul ne connaissait. Car, il voulait réformer l'imprimerie, comme il voulait réformer l'orthographe, et ses livres en
Rétif de la Bretonne
gardent le pittoresque et vivant témoignage.
C'est ainsi, porté sur une renommée grandissante, et qui ne tarda pas à s'étendre à l'étranger, et jouissant, grâce à la vente de ses œuvres, d'une aisance relative, que Monsieur Nicolas arriva à la publication de son principal ouvrage, au moins par ses dimensions, les Contemporaines, quarantedeux volumes édités de 1780 à 1782.
11 y a là quatre cent quarante-quatre histoires dont tout Paris a beaucoup parlé. On savait que l'auteur ne bâtissait ses récits que sur des faits réels : aussi chacun y reconnaissait-il, qui son ami, qui sa voisine. Combien de fois Rétif ne futil pas arrêté dans la rue, « où il méditait silencieusement, parmi les embarras des chars rapides, des pesantes voitures de bois, de boue, de pierres, environné de troupeaux de moutons et de boeufs, entraîné par la foule qui sortait des églises, ou qui poursuivait un voleur »? — c'était un monsieur qui voulait dire à l'écrivain devenu populaire :
« Ah ! comme vous avez bien peint un tel ou une telle, on les reconnaît en gros et en détail. »
Les Contemporaines sont faites d'histoires de femmes, femmes de bon ton et femmes du peuple, bourgeoises et modistes — des modistes surtout ; c'était déjà la méthode, que les romanciers au xix" siècle ont cru avoir inventée, du travail d'après nature. On y voit défiler la présidente, la baillive, la procureuse et l'huissière ; bourgeoises, dames du bel air et femmes de lettres, étoiles et comédiennes, la tragédienne, Yopéradeuse, Varietteuse, la dramiste, cantatrices, paradeuses et danseuses de corde. Les « contemporaines » sont peintes en traits précis, rapides, pittoresques toujours, mais parfois de mauvais goût, « 11 est peu d'hommes, disaient les
nouvellistes, quireconnaissentleurs femmes parmi les héroïnes de ces aventures ; mais il n'est pas de femme qui n'y reconnaisse sa voisine trait pour trait ».
Ces « reconnaissances » ne laissèrent pas d'attirer à l'auteur de fâcheuses aventures. Un quidam voulut l'assommer dans une ruelle déserte pour l'avoir mis en ridicule posture dans une de ces nouvelles; un autre le traîna devant les tribunaux. Beaumarchais, qui estimait beaucoup Rétif, intervint pour arranger l'affaire. Et Rétif de conclure tristement : « Oh ! que le miel est pénible à faire, quand on ne veut l'extraire que des fleurs de la vérité ».
Ainsi Rétif devint l'un des hommes les plus connus de Paris. Ce que l'on savait de la vie de ce paysan, devenu ouvrier typographe, puis homme de lettres, était encore pour aviver la curiosité.
« C'est en 1785, écrit Cubières-Palmézeaux, que j'ai vu pour la première fois Rétif de la Bretonne. Je sortais de la Comédie-Française, où l'on venait de jouer une pièce nouvelle, et désirais l'acheter. J'allais chez la veuve Duchesne, qui était alors en possession de vendre toutes les nouveautés dramatiques. J'entre et je vois, au milieu de la boutique, un homme debout, avec un grand chapeau rabattu qui lui couvrait toute la figure, un grand manteau de très gros drap noirâtre, qui lui descendait à mi-jambes, et sanglé au milieu du corps comme une bête de somme. Cet homme tire de sa poche une petite bougie, vient l'allumer au flambeau du comptoir, la met dans une lanterne qu'il ferme et monte l'escalier de sa chambre, sans dire un mot et sans regarder ni saluer personne. Je demandai quel était cet homme :
— « Eh ! quoi ! vous ne le connaissez pas ! me répondit-on. C'est Rétif de la Bretonne. »
« Pénétré d'admiration et d'étonnement
^L/J* AiZ< «/<"./;-^ /^ ^'^ ^i««".;.- ^*i'«^ A-««^-, J„>^^^-^/^
PAGE d'un manuscrit DE R^TTIF DE l.A BRETONNE (;Wei liiscripcions, Bi >liothèque de l'Arsena;, Archives delà Baitille, 12469)
Rétif de la Bretonne
à ce nom, que je connaissais déjà, je me promis de revenir le lendemain chez la veuve Duchesne, bien plus pour voir de près Rétif de la Bretonne, que pour acheter une nouvelle brochure. J 'arrivai en effet à l'heure précise où rentrait le philosophe sauvage. Je l'abordai poliment et, désirant entrer en conversation avec lui, je lui fis plusieurs compJiments et même plusieurs questions sur ses ouvrages ; je lui demandai, entre autres, dans quelle année avait paru le Pied de Tanchehe et chez quel libraire on en trouvait la meilleure édition. Ces questions et ces compliments ne pouvaient que lui plaire: eh bien! le philosophe sauvage alluma sa bougie au flambeau du comptoir, la mit dans sa lanterne, qu'il ferma, et monta l'escalier de sa chambre, sans me répondre et sans regarder ni saluer personne. Je partis de chez la veuve Duchesne, désespéré, mais brûlant un peu moins du désir de faire connaissance avec cet écrivain bourru.
« Cinq ou six années après, je le rencontrai chez M""' Fanny de Beauharnais, où son ami Mercier l'avait conduit et où il n'a pas cessé de venir jusqu'au dernier moment de sa vie. Je lui rappelai la manière dont il m'avait accueilli chez la veuve Duchesne. 11 s'en souvint; et, comme la présence de M"' de Beauharnais l'avait infiniment adouci :
« Que voulez-vous, me dit-il, je travaillais alors à mon Hibou spectateur, et, voulant être un hibou véritable, j'avais fait le vœu de ne parler à personne.
— Des hibous tels que vous, répliquaije, sont des aigles.
« Cette réponse parut lui plaire et, depuis ce temps, il me témoigna toujours de l'amitié et de la bienveillance. »
Cubières écrit encore :
« La taille de Rétif de la Bretonne était moyenne, c'est-à-dire cinq pieds deux
pouces ; il avait le front large et découvert, les yeux grands et noirs qui lai\vaient le feu du génie, le nez aquilin, la bouche petite, les sourcils très noirs qui, dans sa vieillesse, descendant sur les paupières, formaient un mélange singulier, qui rappelait à la fois l'aigle et le hibou. Je l'ai vu dans les jours d'été, travaillant à une imprimerie en habit d'ouvrier, et par conséquent la poitrine découverte, velue comme celle d'un ours. Il n'y avait pas dans sa jeunesse un homme plus robuste que lui. L'ensemble de sa figure était admirable. Une dame fort honnête, le voyant pour la première fois dans sa vieillesse, s'écria :
— « Oh ! la belle tête !
« Et lui demanda la permission de l'em-
Petits bonshommes découpés par Rétif de la Bretonne
colles par lui dans son carnet dit le Mémento
(Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille), 11469 bit
brasser. Rétif ne se fit pas demander cette permission une seconde fois. »
]1 travaillait avec acharnement du matin au soir. Au fait, combien ne dut-il pas travailler pour parvenir à publier deux cents volumes et après n'être entré dans la car-
Rétif de la Bretonne
rière littéraire qu'à l'âge de trente-trois ans? 11 était impossible d'être admis chez lui dans la journée : « Revenez le soir, disait la concierge; dans le jour M^"" le duc d'Orléans ne lui parlerait pas. » - N'est-ce pas Rétif qui a écrit ce bel hymne au travail : « Lorsque je n'ai pas rempli suffisamment la journée, je me trouve mécontent de moi et je ne m'en console que par le redoublement de courage que j'éprouve pour le lendemain. Quand je travaille, je me regarde comme un être utile, important, une sorte d'homme public, chargé de fonctions augustes. Je sens alors que je vaux quelque chose. Tant que je n'ai pas été capable de travail, j'étais honteux, timide, sauvage. Je fuyais, je redoutais les autres hommes. 11 me semblait qu'ils pouvaient lire sur mon front : « Voilà un être nul », et je ne pouvais soutenir l'idée de leur mépris. Mais, depuis que je travaille, j'ai pris une honnête assurance. Je me présente sans hardiesse, sans prétention, mais avec un sentiment d'égalité qui me soutient. Je dois tout au travail : et mon sentiment de paix intérieure et la considération au dehors. Avant que de travailler, je n'existais pas. J'étais parfaitement inconnu, parfaitement nul. Combien je dois aimer le travail qui m'a tiré du néant, qui m'a donné des connaissances, des amis !.. Oh ! mes chers concitoyens ! sr vous n'avez jamais essayé du travail, commencez. Savourez ensuite ce que vous éprouverez. Ne vous découragez pas ! Pendant longtemps j'ai travaillé avec sécheresse. Mais enfin le goût est venu. C'est lui qui nous soutient, qui nous anime. Essayez de la satisfaction inexprimable que donne pendant quelques jours un ouvrage fini ! Et vous sentirez alorsles délices du travail: elles vous donneront des forces pour en commencer un autre. » Tout entier à son labeur quotidien. Rétif ne prenait presque plus le temps de
manger, il dînait de quelques fruits dans lesquels il mordait en longeant les quais. Comme bien on pense, il n'avait plus le loisir de donner des soins à sa toilette. 11 avait acheté en 1772 son fameux habit bleu, avec lequel il montait encore la garde en 1792. Cubières rencontre Monsieur Nicolas avec une barbe longue et inculte : « Elle ne tombera, lui dit Rétif, que lorsque j'aurai achevé le roman auquel je travaille. « Et si ce roman est en plusieurs volumes? — 11 est en quinze. »
Au reste, le travail lui était une diversion et un refuge nécessaire parmi ses chagrins domestiques. C'est sa séparation d'avec sa femme ; c'est sa fille Agnes, qui, contrairement à ses avis, fait un sot mariage. Elle épouse un misérable du nom d'Augé, qui la maltraite et qu'elle doit quitter; sans pour cela retrouver la tranquillité, car Auge la poursuit; au Jardin du roi, où elle se promène au bras de son père, il lui donne publiquement des soufflets, et harcèle le pauvre Rétif d'une haine active à lui nuire. Rétif l'appelle dans ses écrits « le monstre ». Cette épithète de « monstre », sous la plume de Rétif de la Bretonne, s'applique tantôt à sa femme, tantôt à son gendre Auge, tantôt au marquis de Sade.
En J786, Rétif présentait à la Comédie- Française une comédie de moeurs, les "Fautes sont personnelles, d'une assez grande portée sociale; mais, le 7 novembre, elle y fut refusée malgré l'appui que lui avait donné l'acteur Desessarts, qui l'avait lue au comité. M'" Bellecour, surtout, lui avait fait une vive opposition, trouvant que quelques-unes des situations en étaient trop osées. Cependant le « hibou », 1' « ours » se laissait apprivoiser. On sait la curiosité que la société élégante montra sur la fin de l'ancien régime pour les écrivains, pour les remueurs d'idées qoi déblayaient
Rétif de la Bretonne
des voies nouvelles. Parmi eux, Monsieur Nicolas était à l 'avant-garde, et son allure singulière, tout ce qu'on racontait de lui, cfait fait pour le mettre en plus grande faveur encore auprès du snobisme contemporain. L'intendant de Valenciennes, Sénac de Meilhan ; celui de Soissons, Le Pelletier deMorfontaine; le fermier général Grimod de la Reynière, de qui les chevaux, en son hôtel de la rue Bonne-Morue (aujourd'hui rue Boissy-d'Anglas), avaient des mangeoires d'argent; enfin la comtesse Fany de Beauharnais furent plus particulièrement honorés de sa bienveillance : car il n'était pas aisé d'avoir ^Monsieur Nicolas à sa table. C'est à grand'peine que la duchesse de Luynes, la duchesse de Mailly, la comtesse d'Argenson, M"" de Chalais y parvinrent. ]] fallait parfois user de subterfuges. Sénac de Meilhan se vit obligé de travestir en bourgeoises du Marais et en marchands de la rue Saint-Denis, les nobles dames et les grands seigneurs désireux de faire la connaissance de l'écrivain populaire. Durant le repas, ces boutiquiers ne cessaient de demander à Monsieur Nicolas :
"- Que dit le peuple?
11 n'en fut pas mis en défiance, mais le lendemain un billet lui apprenait que la marchande de mousseline était la comtesse de Laval, que M. Nicodème était Mathieu de Montmorency ; les autres à l'avenant.
L'ennui qu'il éprouve à aller dans le monde se marque dans les carnets, publiés par M. Paul Cottin, où il note au jour le jour ses impressions intimes :
« 1786, 26 juillet. Je ne sais si j'iraj dîner chez la marquise de Clermont-Tonnerre; je m'en repentirai sûrement.
« i" août. Mécontent d'aller dîner chez l'intendant de Valenciennes ».
Cependant il s'y décidait, dans le désir surtout d'y être à même d'étudier de près cette haute société afin de la pouvoir pein-
dre, elle aussi, exactement dans ses romans, comme il y peignait le peuple.
Au témoignage de Cubières-Palmézeaux, « Rétif de la Bretonnt n'apportait pas dans la société les formes polies, aimables et caressantes des personnes qui cherchent à plaire. 11 était ours dans sa conversation, comme dans ses écrits; il était naturellement taciturne et morose, silencieux et renfrogné; en un mot, il ne faisait la cour à personne, mais il n'était pas fâché qu'on la lui fît, et il était surtout fort éloquent lorsqu'on le mettait sur le chapitre de ses ouvrages. Je l'ai entendu un jour parler pendant six heures de la Philosophie de Monsieur J\ic:>las,]' un de ses ouvrages qu'il aimait le plus. Je l'ai entendu charmer tout le monde par le feu, l'abondance de son élocution et par les grâces et la vivacité d'une imagination aussi variée que féconde. C'était vraiment l'origine du monde racontée par le vieux Silène : et ma comparaison n'est pas hors d'oeuvre; car de jolies femmes, qui l 'écoutaient avec enchantement, l'avaient déjà barbouillé avec d'excellent vin de Bourgogne ».
Rétif de la Bretonne
Voilà l'époque de sa vie, où Rétif de la Singulière manie, dira-t-on. Rétif nous
Bretonne cultiva avec le plus de soin ses en donne, comme de tout et qui se passa
fameuses « Inscripcions » sur les parapets dans sa vie, la psychologie émue, et — ma
de l'île Saint-Louis. M. Paul Cottin leur foi! — émouvante.
a consacré un bien curieux ouvrage publié « Le tour de cette île, écrit-il, est devenu
dans la Collection elzévirienne. Monsieur délicieux pour moi. Tous les jours y sont
Nicolas allait se promener quotidiennement inscrits sur la pierre : un mot, une lettre
tout autour de l'île Saint-Louis, de préfé- exprime la situation de mon âme. Voilà
rence le soir, à la tombée du jour, quand les eaux moirent au reflet du ciel doré, à l'heure où le soleil allume les carreaux des mansardes sur les toits, et iJ s'arrêtait au bord des quais pour inscrire des dates sur l'appui des parapets, d'abord à l'aide d'une clé, puis d'une griffe de fer forgée spécialement à cette intention. L'idée lui en était venue en 1776. Ces dates, accompagnées de quelques lettres, parfois d'un mot ou de deux mots latins, lui rappelaient des souvenirs de sa vie.
11 fallait que ces dates fussent
trois ans que cela dure.. Je vis quatre fois dans un seul ins- ... 11 y a trois ans, pareil instant, à pareil jour, j'étais ainsi ! Et aujourd'hui ai-je gagné, ai-jeperdu en bonheur ?
J'exprime ma situation par le mot propre.
Je compare le tableau et cette comparaison me fait vivre le temps passé, comme le momentprésent ; elle empêche, renouvelée, perte des années écoulées et qu'au bout d'un temps La soeur de Rétif arrivant de je nc me sois étranger à moi-
Bourgogne à Paris par le coche ^ r> • J - ^-^.^^o ô
d'eau et débarquant au port même ». PuiS, de tCmpS a
Saint-Paul. Dessiné par Binet, ^LUtvz, de Crainte quc SCS chères
gravé par Be-thet sous la direction de Rétif delà Bretonne, inscriptions ne s'efiFaçassent, il
les « rafraîchissait », les
gravées le jour même de l'événement, ou bien exactement au jour anni- gravant à nouveau et plus profondément, vcrsaire. Parfois il se rendait compte que c'était Les enfants de l'île, vagabondant et polis- peut-être là dans sa vie une manie un peu sonnant dans les rues, n'avaient pas tardé à puérile. « Ma promenade dans l'île, dit-il, le remarquer; d'autant que, par son accoutre- est un enfantillage, mais il est quelquefois ment bizarre, son long manteau râpé et son agréable d'en avoir... Je ne sais si les autres chapeau à larges bords, il attirait l'atten- hommes me ressemblent, mais c'est pour tion. Les gamins l'avaient surnommé « le moi une émotion délicieuse que celle occa- Dateur » ou « le Griffon ». sionnée par une date, au-dessous de laquelle
« SON ILE », L ÎLE SMNT-LOU'S d'après le pian dit de Turgot (17^4 1739)
Rétif de la Bretonne
est exprimée quelquefois la situation de mon âme, il y a deux, trois ans. Si elle était triste, horrible même — car j'en ai eu de celles-là — je tressaille de joie comme un homme échappé du naufrage; si elle était heureuse, je la compare et je m'attendris; si elle était attendrissante, alors cet attendrissement se renouvelle avec force, il m'enivre et je pleure encore. Oh ! que la sensibilité est quelquefois délicieuse. »
Bien souvent, il préféra aux invitations que lui adressaient les gens du monde, la promenade solitaire tout autour de l'île, à relire les dates inscrites par lui sur les parapets. « M. et Mme Marchand, écritil le i5 août 1786, ont voulu me retenir à dîner. Je me suis enfui et je dîne autour de l'île avec une demi-livre de groseilles. » Le 20 du même mois : « Tour entier de l'île, où je dîne avec des abricots passés ».
Ses amis, comme Grimod de la Reynière, le fils du fermier général, sollicitent de lui la faveur de l'accompagner lors d'une de ces promenades circulaires, autour de l'île, pour y relire avec lui les inscriptions. Monsieur Nicolas y consent et La Reynière en revient dans l'enchantement.
« Je vous assure, lui écrit-il, que tous les plaisirs de Paris ne sont rien pour moi auprès de celui-là. C'est celui que je regrette le plus, qui va \z plus à mon cœur. J'ai remarqué que, dans l'île, vous étiez dix fois plus ouvert, plus confiant, plus aimant qu'ailleurs. Je reverrai avec un bien vif intérêt les marques que vous aurez faites pendant mon exil. Nous les visiterons ensemble, nous y marquerons l'époque de mon retour ; nous y passerons une soirée entière pour l'y consacrer... »
Aussi l'ami de Rétif apprend-il avec une joie extrême que celui-ci lui a fait l'honneur d'inscrire, parmi les dates de l'île, celle où il a été contraint à quitter Paris.
De son exil, La Reynière envoie à Petif des dates l'intéressant particulièrement, en lui demandant de les inscrire sur les parapets, à côté des siennes. Mais qu'estce que La Reynière a bien pu s'imaginer ? Ce qu'il demande sera't un « sacrilège ». Rétif lui en écrit. « Les dates doivent être inscrites le jour même de l'événement qu'elles remémorent, ou rigoureusement le jour anniversaire. »
Mais voici que les gamins, ameutés par l'infâme Auge, gendre de Rétif, ne se contentent plus d'effacer les saintes inscriptions; ils poursuivent le pauvre Monsieur Nicolas de huées, ils lui jettent de la boue et des pierres. « O mon île, écrit douloureusement notre auteur, ton enceinte sacrée est polluée ! un scélérat l'a profanée! Depuis l'attentat de Moresquin (Auge) mon île est devenue pour moi un séjour de douleur ». C'est alors qu'il prend le parti de transcrire chez- lui, sur des feuilles, les inscriptions des parapets, en les accompagnant de commentaires. De là est sortie la publication de M. Paul Cottin, Mes Inscripcions. De ces contrariétés le pauvre Rétif tombe malade. Enfin il prend le parti d'abandonner ces quais, où cependant des liens si forts semblaient devoir le retenir.
« Le 14 juillet ^1789) est la dernière de mes dates sur l'île. Oh, 14 juillet! c'est toi qui, en 1751, me vis arriver à la ville, pour la première fois, tel que me représente la première estampe du Paysan-Paysanne, c'est toi qui me bannis de mon île. »
Et, avant de quitter, pour toujours croyait-il , ces quais où son cœur avait comme mis son empreinte, il s'inclina et en baisa la pierre « avec émotion ».
Mais ne plus revenir sur ces quais, où il revivait toute son existence, était plus fort que lui. « D'où vient, écrit-il, me promenè-je ici, en m'exposant aux insultes.
Rctif de la Bretonne
depuis 1785, que j'y fus injurié pour la première fois, après que j'eus été désigné aux enfants par le scélérat i Auge)... C'est que je suis avide de sensations, c'est que, par mes dates que je revois toujours avec transport, à la lueur de ces réverbères, je me rappelle les années où je les ai écrites, les passions qui m'agitaient, les personnes que j'aimais. En revoyant une date, d'aujourd'hui, par exemple, je vois qu'en 1777 j'étais heureux en composant le J^Jouvel Jlheiîard, en aimant l'aînée Toniop, si propre, si élégante ; qu'en 1778, mon bonheur était troublé par une imprudence; qu'en 1779, je perdais Mairobert (Pidansat de Mairobert que Rétif aimait beaucoup et l'espérance d'achever un ouvrage...»
Il revient donc dans l'île à nuit close, en se glissant contre les murs comme un malfaiteur. « Je ne saurais plus, dit-il, goûter ici les rayons bienfaisants du soleil. Je n'y puis venir que le soir, au risque d'être assassiné par des bandits... »
Au fait, c'est ce qui faillit lui arriver. Il le raconte avec terreur. « Le 3 novembre 1792, je passais, revenant de la pointe orientale. Les enfants faisaient une patrouille factice. Je m'en croyais oublié, ou inconnu. Mais un seul , qui était des anciens galopins qui m'insultaient, avertit les autres. Aussitôt tous ces enfants se mirent à m'injurier et à me jeter des pierres. Je me hâtais de n^e retirer dans la rue des Deux-Ponts. Ils me poursuivirent, me couvrirent de boue, et ils auraient exposé ma vie, s'il s'était trouvé là quelqu'un des grands vauriens, qui m'avaient autrefois insulté... Je me dérobai par la rue Guillaume. » Le 5 il fut injurié plus gravement encore :
« J'entendis ces petits ogres dire entre eux qu'il fallait aller chercher des hommes pour me tuer. Je fus assailli de pierres et blessé. Je ne dus mon salut qu'à l'idée
d'aller chercher des hommes : je rentrai dans l'île par la rue occidentale Saint- Louis. J'entendais les ogres galoper après moi sur les quais. Je courus comme eux, afin qu'ils ne me devançassent pas, et j'eus le bonheur d'attraper le pont de la Tournelle, au moment où ils arrivaient au corps de garde. Aussi, depuis, je viens tard, et en quittant l'île, je la baise. »
Pauvre Monsxur Nicolas I
C'est à la pointe de sa chère île Saint- Louis- que Rétif de la Bretonne conçut et commença d'écrire ses T^uih de "Paris, qui parurent de 1788 à 1794. Il venait de repasser dans son esprit trente années de son existence : « Dans ce désordre d'idées, j'avance, je m'oublie et je me trouve à la pointe orientale de l'île Saint- Louis. C'est un baume salutaire qu'un lieu chéri. 11 me semble que je renaissais. Mes idées s'éclaircissaient. Je m'assis sur la pierre et, à la tremblante lueur de la lune, j'écrivis rapidement.»... Aussi bien, telle devenait sa manière d'écrire : assis sur les bornes ou sur le parapet des quais, dans son grand manteau, dont les plis tombaient lourdement et qui, d'année en année, allait se raccourcissant, parce que Rétif en rafraîchissait, de temps à autre, aux ciseaux, les bords effiloqués.
Œuvre étrange que ces JMuits de Paris, folle par endroits, illisible dans son ensemble, mais qui contient de-ci, de-là, des
Rétif de la Bretonne
descriptions d'une couleur, d'une intensité dut fermer boutique. C'est dans ces conet d'une précision incomparables. Les tomes ditions qu'il commença, en J794, la publi- XV et XVI, consacrés à la Révolution, cation du plus important de ses ouvrages, ont des pages, notamment sur les journées Monsieur JSlicolas ou le Cœur humain dévoilé, de septembre, qui ne se retrouvent nulle part et qui n'ont pas d'égales dans la littérature du temps.
Pour les 7V«/Ys ie Paris, Rétif eut une muse, comme pour tous ses livres : ce fut la marquise de Montalembert.
Sur Rétif de la Bretonne pendant la Révolution, il y aurait bien des observations à faire ; mais elles nous éloigneraient trop de notre sujet. Son excessive sensibilité modela- sa pensée aux idées dominantes. De monarchiste il devint républicain ; sous la Terreur, il fut terroriste, et, sur son état d'àme, durant ces années sanglantes, il a laissé des aperçus uniques peut-être, par la lumière qu'ils projettent sur la psychologie de tous ceux — trop nombreux hélas ! — qui partagèrent alors en France la férocité de ces sentiments.
En ) 794 sa femme, Agnès Lebesgue, fit prononcer son divorce d'avec lui, à la faveur de la loi que la Convention venait de faire passer. Mais, durant ces années de trouble, la vente de ses livres cessa complètement. Vint la dépréciation des assignats, le pauvre Nicolas en fut ruiné jusqu'à son
dernier sol. 11 venait d'acquérir une publié par lui-même, 16 volumes dont l'impetite imprimerie qu'il faisait marcher pression fut terminée en 1797, œuvre que avec un ou deux ouvriers, et où il travail- l'on a justement comparée aux Confessions lait lui-même — reprenant son ancien mé- de Jean-Jacques, moins littéraire, moins tier. Ses ouvriers lui sabotèrent leur tra- correcte, d'une moindre portée peut-être ; vail, en tirant les feuilles de composition mais douée d'une vie, d'une couleur, d'un l'une sur l'autre. Menacé d'un procès, il profond accent de vérité, qui en fait une
PAYSANNE ARRIVANT DU VILLAGE A LA VILLE Dessiné par Binet sous ]a direction de Rétif de la Bretonne
Rétif de la Bretonne
œuvre du plus rare intérêt. L'Étranger, dès l'apparition de l'ouvrage, le salua comme l'une des productions les plus intéressantes qui aient marqué dans notre littérature. Et, de jour en jour, la postérité ratifie plus complètement le jugement formulé dès lors par les Goethe et par les Schiller, par les Humboldt et par les Lavater.
Dès avant la publication, le bon Nicolas s'écriait: « Je prépare un ouvrage immortel » l Les beaux esprits en firent des gorges chaudes. Rétif avait raison.
Monsieur T^icolas n'empêcha pas l'isolement et le silence de se faire autour de l'écrivain, ni le poids, que la misère faisait peser sur lui, de s'alourdir encore. Puis vinrent les infirmités de la vieillesse. De cette détresse il a tracé, à maintes reprises, le lamentable tableau. « Haï, méprisé, persécuté, trahi, condamné par la pauvreté au travail le plus rude et le plus continuel, abreuvé d'opprobre, mis au-dessous de ceux qui ne me valaient pas, malheureux sous tous les rapports, réduit longtemps à manquer du nécessaire, tremblant pour ma liberté, craignant pour ma vie, ne trouvant de la joie ou plutôt de la consolation que dans la vue d'une destruction prochaine, voilà quel a été mon sort : cet horrible tableau n'est pas exagéré ».
La misère, la vieillesse, la détresse, exaltent encore sa pensée exaltée. Une patrouille venait-elle l'arrêter de nuit, durant ses promenades solitaires et lui demander son nom ; — il sortait le bras de son vieux manteau échancré et, levant la main au ciel :
« Je suis le Paysan perverV, je suis le Contemporaniste ! >) et ses grands yeux noirs jetaient des éclairs.
Cependant le décret de la Convention du 14 nivôse, an 111 3 janvier 1795), qui accordait des indemnités à plusieurs gens
de lettres, le comprit pour 2,000 livres dans cette répartition. Sous le Consulat, il obtint on ne sait quelle place au ministère de la police générale qui lui donnait 4,000 livres par an; mais, sur les derniers temps de sa vie, devenu incapable d'en remplir les fonctions, il dut y renoncer.
Quand la loi du 3 brumaire an IV (a5 octobre 1795^ réorganisa l'Institut, désignant quarante-huit membres chargés d'en élire quatre-vingt-seize autres, Rétif espéra un instant être compris dans celle des trois classes qui correspcndait à l'Académie française. Mercier soutint vivement sa candidature; mais le pauvre Rétif n'eut qu'une voix, celle de Mercier. Dans son premier accès de désespoir, il fit- placarder aux coins des rues de Paris une affiche de protestation. Elle se terminait par ces mots : (( Nicolas Rétif a été sans doute oublié dans la première formation de l'Institut national, — on avait oublié l'article Paris dans l'Encyclopédie ».
De cela il fut évidemment facile de rire. Les académiciens nantis ne s'en firent pas faute, et leurs flagorneurs de se faire leurs échos. Mais la détresse du pauvre Nicolas et le légitime sentiment de sa valeur lui dictèrent des lignes touchantes, malgré l'aigreur et l'emportement qui s'y traduisent. Après avoir énuméré les immortels qui s'étaient opposés à son élection — et dont quelques-uns sont en effet aujourd'hui totalement oubliés — il ajoutait :
« Voilà quels sont les gens qui ont exclu de l'Institut national le génie accablé sous le poids du malheur et de la vieillesse! 11 est impossible d'exprimer avec quel acharnement tous les hommes sans titre et sans mérite, les frelons, ont expulsé les abeilles industrieuses, ont ôté aux vrais gens de lettres la subsistance que la nation leur voulait assurer ; au pauvre Nicolas, par exemple, qui, pendant qua-
Rétif de la Bretonne
torze ou quinze ans, a fait subsister treize 11 disait encore : « Ce qui me distingue
pères de famille, tant de l'imprimerie que de Marmcntel, de La Harpe, c'est qu'un des autres états relatifs à la littérature... ». écolier de troisième corrigerait mes fautes
Au reste on comprend que son robuste — qu'il les corrige ! — et que souvent ni génie ait été aigri par le dédain des criti- Voltaire, ni Rousseau, nj BuflFon nauques académiques, des La Harpe, des raient mes conceptions ». — Parfait. Marmontel... Voici comment La Harpe Et comme on s'étonnait qu'il se louât
jugea l'éloge célèbre que Mercier fit du Paysan perverti :
« On reconnaît Mercier aux louanges qu'il donne aux plus mauvais écrivains, par exemple au trop fécond Retifde la Bretonne... II s'écrie plus d'une fois dans son enthousiasme risible : « Oh !
Rétif de la Bretonne! » 11 ne manque plus que d'entendre M. Rétif de la Bretonne s'écrier : « Oh ! Mercier ! » Et ce sera le concert de Gryphon et de Syphon dans l'épigramme si connue de Rousseau ».
A cela. Rétif, le paysan ouvrier, devenu homme de lettres, répondait à l'académicien, avec une véritable supériorité de caractère et de jugement :
« Qu'y a-t-il de commun entre M. La Harpe et moi ?
Je n'ai aucune de ses qualités, il n'a aucun de mes défauts.
Il versifie bien, il est correct, réglé, sage. Je ne versifie pas, je suis incorrect, désordonné et je porte quelquefois la <:haleur de mon style ou la liberté de mes tableaux à un excès peut-être condamnable., pouvons pas nous rencontrer.., à l'Académie ».