CHAPITRE III
Le service féodal. — Guet et garde. — Guet du mont Saint- Michel. — Immunité du service militaire. — Contre-coup de la guerre. — Dévastation des campagnes. — Passages et séjours des gens de guerre. — Leurs déprédations. — Guerres de religion et Fronde. — Louis XIV. — Etapes et logements militaires. — Demande d'une armée nationale. — Levées sous Louis XIII. — Paysans armés. — Essais d'une réserve. — Francs-archers. — Ban et arrière-ban. — La milice. — Recensement. — Election des miliciens. — Etablissement du tirage au sort. — Son fonctionnement. — Appréhensions qu'il inspire. — Service de la milice. — Indemnités. — Charges imposées par la milice aux communautés et aux syndics. — La milice et les cahiers de 1789.
C'est principalement sur les habitants des campagnes que pesaient les tailles; exclusivement ils supportaient les corvées. Lorsque Louis XIV établit le service obligatoire de la milice, seuls ils en subirent aussi l'atteinte * .
Au moyen-âge, le service militaire avait été une redevance obligatoire; à l'époque de la renaissance,
* Le service de la milice fut imposé plus tard aux villes, mais dans des proportions inférieures à celles des campagnes.
il devint un métier; à partir de Louis XIV, sans cesser d'être un métier pour beaucoup, il devint pour quelques-uns un impôt.
Dans le système féodal, Vost et la chevcmchée étaient demandés aux paysans ; mais la durée du service qu'ils devaient aux suzerains était souvent limitée à peu de jours. Les paysans remplissaient d'ordinaire auprès du seigneur les fonctions de serviteurs ou de sergents. En tout temps, ils étaient astreints à la garde du château, comme à l'entretien de ses murs, qui les protégeaient en temps de guerre. Le roi Charles V ordonnait aux habitants des villages voisins du fort de Saint-Lyé d'y faire guet et garde jour et nuit, parce qu'il était en tel état de défense que les habitants pouvaient venir s'y réfugier * .
Cette obUgation suscita, au xiv® siècle, de nombreuses diflBcultés entre les seigneurs et les habitants. Un règlement de 1479 chercha à les résoudre. Il fut permis aux hommes de s'exempter de ce droit en payant 5 sous tournois par an; et le nombre des gardes fut fixé à deux nuits par an *.
Les intendants s'efforcèrent de supprimer partout cette obligation, qu'ils qualifiaient de « pure vexation et de sujet de rapine et de concussion. » Sous Louis XIV, certains seigneurs prétendaient faire réparer leur château par les habitants de leur vil-
* Mandements du roi Charles F, publiés par M. L. Delisle, ii«908.
' Anciennes lois françaises^ X, 809.
lage, en invoquant cet ancien droit * . Au xvin® siècle, il subsistait encore dans quatre paroisses dépendant de Tabbaye du Mont-Saiut-Michel. « Ce service militaire, disait l'intendant de Gaen en 1768, est inutile et ridicule. Les habitants un peu aisés font faire cette corvée pour 8 sous par jour; maïs les pauvres journaliers la font eux-mêmes. Elle est répartie par tète ; le pauvre est aussi chargé que le riche; il perd une journée, et après avoir passé la nuit sur des pierres pour lit de camp, il n'est guère en état de travailler le lendemain; s'il manque à la garde, on l'envoie chercher par quatre fusiliers, il paie une amende et est condamné à huit jours de prison. » L'intendant soutint les habitants dans un procès qu'ils engagèrent à ce sujet avec les religieux ; il défendit d'autant plus les premiers qu'ils étaient assujettis en outre au service de la milice garde-côte, et en 1780, il se prononçait hautement, auprès du ministre, contre « un usage barbare, ridicule et vexatoire, qui avilissait les sujets du roi*.» Le service militaire féodal était depuis longtemps tombé en désuétude. Seuls le ban et l'arrière-ban, qui appelaient les nobles et les possesseurs de fiefs à servir le roi en temps de guerre, furent conservés jusqu'à la fin du xvii® siècle. Les roturiers avaient
*■ Correspondance manuscrite de l'intendant Bouchu, II, P 466 r®. — En 1669, Bouchu a jugé un procès entre les habitants d'Autricourt et leur seigneur relativement aux prétentions de celui-ci. Il réclame un arrêt du conseil pour en prévenir d'autres. Dans certaines seigneuries, le droit avait été converti en corvées ou en redevances. Freminville, Pratique, II, 375.
' Inv, des Arch, du Calvados^ G. 473 à 475.
pu se racheter, à certaines époques, du service militaire; il finit par ne plus leur être demandé *. Depuis la guerre de cent ans jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, le paysan, l'artisan, ne furent pas contraints, sauf de rares exceptions, à prendre les armes pour défendre leur prince ou leur pays. Mais s'ils n'étaient pas exposés aux dangers de la guerre, ils contribuaient à ses dépenses, ils en ressentaient d'une manière lamentable le contre-coup lorsque les armées traversaient leur territoire.
On put le voir pendant la guerre de cent ans. Français et Anglais, Bourguignons et Armagnacs passaient tour à tour, comme des bandes de pillards, dévastant les maisons, brûlant les villages, ruinant les campagnes. Les terres restaient incultes ; pendant de longues années les propriétaires ne touchaient ni leurs redevances ni leurs fermages *. Les amis n'étaient pas moins à craindre que les ennemis; et depuis le xiv® siècle, les rois ne cessèrent de renouveler des ordonnances pour réprimer les violences et les excès des compagnies de gens de guerre ou de soudards. Les paysans furent autorisés à s'armer et à s'assembler, au son de la cloche, pour les repousser par la force ; on prescrivit de mettre les châteaux en état pour abriter les habitants des communautés ^ Cent ans après, les
^ Boutaric, Institutions militaires de la France^ liy. IV et V.
* D*Arbois de Jubainville, Introd. à V Inventaire des Arch. ecclésiastiques de VAube,
3 Ord. de 1355 et de 1367. — Voir aussi ord. de 1439, Ane. lois françaises, IX» 57«
mêmes excès subsistaient, et l'impuissance de la répression était aussi grande. « Le povre laboureur, disait-on aux Etats de Tours en 1484, paye et souldoye ceux qui le bâtent, qui le deslogent de sa maison, qui le font coucher à terre, qui luy ostent sa substance *. » Mais ce fut surtout à l'époque des guerres de religion et de la Fronde que les déprédations des gens de guerre furent funestes aux villages. Pour les guerres de religion, les mémoires de Claude Haton et les cahiers des campagnes du bailliage de Troyes en contiennent des exemples navrants. On ne voudra croire, dit Haton, « les torments qu'on enduré les pauvres gens des villages en leurs corps, esprit, âme, biens, iestial et aultres choses, tant les hommes que les femmes, et par gens de leurs propres nations *. » Les gens de guerre s'installaient comme en pays conquis, se faisaient livrer par les habitants tous les vivres et le vin dont ceux-ci pouvaient disposer, s'emparaient de leurs bestiaux, emportaient leurs meubles les plus précieux et les chargeaient sur des charriots auxquels ils attelaient les chevaux de leurs malheureux hôtes. Pour éviter de pareilles déprédations, auxquelles s'ajoutaient souvent des violences contre les personnes, les principaux habitants allaient quelquefois au-devant des compagnies, et leur offraient des sommes considérables pour les détourner de leurs villages. Il se trouvait des capitaines assez
* Masselin, Journal des Etats-Généraux, p. 672.
* Mémoires j p. 813.
dépourvus de tous sentiments d'honneur pour prendre l'argent et piller ensuite les habitants *. « Le pauvre bonhomme, » comme on appelait parfois le paysan, rançonné, battu et dépouillé, n'avait d'autre ressource que de s'enfuir avec sa famiUe et ses troupeaux dans les villes voisines, dont les murailles étaient à même de le protéger. En 1576, les rues de Provins étaient si remplies des habitants des environs et de leurs bestiaux, « qu'il n'estoit possible d'y passer à son ayse. » « C'était une chose fort pitoyable, dit le curé Haton, d'ouyr le cry, hurlement et beslement de tant de bestes *. » Les villages sont désertés à tel point que les gens d'armes sont réduits à la disette et demandent au roi de forcer les paysans à revenir dans leurs maisons. Le roi, tout en ordonnant à ces derniers de le faire, les autorisa à résister aux reîtres et aux compagnies qui n'étaient pas munies d'une commission régulière. Dans certaines provinces, les manants se liguèrent avec les nobles et avec les bourgeois des villes, et parvinrent ainsi à repousser les bandes de pillards qui les menaçaient ^. Mais ce ne furent que des résultats partiels, et le mal persista, même après les guerres civiles. Sous Louis XIII, on demandait encore de protéger les villages contre les excès des gens de guerre, qui s'y logeaient et les traversaient *.
* Cahiers d'Isles et de Virey-sous-Bar. Arch. de Troyes, B B. 1 5. « Mémoires, p. 601 et 8S2.
3 Haton, Mémoires^ p. 1059, 954 et suiv.
* Cahiers des chatellenies du bailliage de Troyes en 1614. Arch. de l'Aube, BB. 16, 1. — Ord. de 1629, 1637, 1641.
254 LIVRE IV. CHAPITRE lU.
A répoque de la Fronde, ces excès furent plus violents, plus terribles que jamais; en Champagne, les villages sont pillés et incendiés. On maltraite les curés; à Braux, on tue le seigneur*. Ailleurs, une bourgade fortifiée résiste. 1,500 cavaliers y entrent par la brèche , tirent des coups de pistolets dans les rues, dans les maisons, dans Téglise même, tuent trente habitants, en blessent soixante ^. C'est encore Louis XIV qui établit une discipUne sévère dans les troupes et assura la sécurité des villages, comme il avait ramené l'ordre dans leur administration.
Les communautés ne furent point^ il est vrai, exemptées des charges des logements militaires; mais ces charges furent réparties plus équitablement; les rapports des officiers municipaux avec les troupes furent déterminés d'une manière précise. Des entrepreneurs furent chargés de fournir aux soldats en marche les vivres et les rations dont ils avaient besoin ^ ; des impôts spéciaux furent levés sur les communautés pour en rembourser les dépenses. Déjà, sous Henri II, l'impôt du taillon avait été créé pour subvenir à leurs besoins ; mais comme on a pu le voir, le produit de cet impôt avait été détourné de sa destination et les campagnes continuèrent à être opprimées par les troupes en passage. La fourniture des vivres par réquisitions et les
« Apch. de l'Aube, série G, 537, 539, 569, 573, 594, 606, 624, 635, 688, 746, 802, 818, 827, 863, 952, 957. 974. * Inv. des Arch. de l'Yonne, p. 266.
3 Dictionnaire miliiairej 1745, 1. 1, 442.
LA MIUGE. 255
charrois par corvées mis à la charge des communautés par le code Michaud ne produisirent pas des résultats plus heureux. Mais lorsque la police des logements militaires fut remise aux intendants, les communautés villageoises, malgré Taugmentation ^e leurs impôts, purent respirer en paix.
Sous Louis XV, les officiers municipaux ou les syndics * devaient faire une revue exacte des soldats qui venaient prendre leurs logements dans la localité; ils en dressaient la liste; ils l'envoyaient en double au ministre de la guerre, avec les certificats des fournitures faites aux étapiers pour la nourriture des troupes. Le prix de ces fournitures était avancé à ces derniers par les communautés*, qui étaient postérieurement remboursées par l'Etat ^, au moyen des impositions spéciales, connues sous le nom de subsistance, de quartier d'hiver et d'ustensile *. Les charges nouvelles qu'elles imposaient aux communauté^ étaient moins lourdes que celles dont elles les délivraient.
Malgré l'insolence de certains officiers et de certains soldats, qui allaient jusqu'à insulter et frapper
* Dans les communautés qui servaient de gîtes d'étape ordinaire, on nommait parfois, outre le syndic paroissial, un syndic militaire, qui était chargé de s'occuper de toutes les questions relatives aux logements. Arch. de l'Aube, C. 448.
* Ordonnance du 13 juillet 1727. Freminville, 393.
3 D'Arbois de Jubainville, Intr. aux Arch, de l'Aube^ p. 44.
* L'ustensile consistait dans les fournitures que l'hôte devait au soldat; lit garni de linceuls, le pot, le verre, l'écuelle, la place au feu et k la chandelle. Voir ord. de l'intendant d'Auvergne de 1727. Freminville, 391.
256 LIVRE rV. CHAPITRE III.
les échevins et les syndics *, on n'eut plus à déplorer un système de pillage général comme celui qu'on signale pendant les guerres de religion et pendant la Fronde. Les Allemands^ les Italiens, les Espagnols qui composaient alors une grande partie des troupes se comportaient dans les villages, comme en pays conquis; seuls, les Suisses étaient qualifiés de* « gens traictables et de bonne foy; » mais les violences et les rapines des étrangers étaient si fortes que les habitants des campagnes demandaient leur expulsion et la levée d'une armée indigène. Ils voulaient faire choisir les soldats soit par « les premiers en chacune ville, villages et bourgade, » soit par les châtellenies ou les provinces*. En 1574, Charles IX avait essayé de faire une levée générale. Dans chaque village, les hommes qui étaient en état de s'équiper devaient se tenir prêts à servir le roi, mais cette mesure prise à une époque de guerre civile, ne fut pas régulièrement exécutée. Louis XIII tenta aussi, à plusieurs reprises, de recourir à l'enrôlement forcé des habitants des campagnes. Les élus des états de Bourgogne voulurent s'y opposer, « attendu que telle nouveauté ne sçaurait estre qu'extrêmement préjudiciable audit païs et de dangereuse conséquence. » Les communautés étaient tenues de fournir à chaque soldat un chapeau, un bas-de-chausses, ime paire de souliers, une épée, un mousquet et dix li-
* Art. 39 de Fordonnance de 1727.
* Cahier de la châtellenie d'Isles, 1576. Caji. de Jaulcourt, de St-Phalle, de Méry. Arch. de Troyes, BB. 15, 2.
vres d'argent pour sa subsistance d'un mois. A la même époque, on levait pour rartillerie du Languedoc, des pionniers qui devaient être entretenus aux frais de l'élection*. En 1639, les gentilshommes soumis au ban et à l'arrière-ban étaient obligés de fournir chacvm deux hommes de pied, armés de mousquets, de piques, de corselets et de haussecols, et de les envoyer servir pendant la durée de la campagne ^.
Quoique de nombreuses ordonnances eussent interdit aux vilains de porter des armes , dans certaines occasions on les y autorisait. Sous Louis XIII, on ordonnait même aux habitants des villages de s'assembler à l'approche de l'ennemi, et de prendre toutes les armes qu'ils pourraient se procurer pour s'opposer à son passage ^. Pendant la guerre de la successibn d'Espagne, on leva des compagnies de paysans volontaires chargés de battre la campagne*. Ailleurs, les paysans armés viennent prêter mainforte aux archers pour les aider à conduire des prisonniers de guerre ^. La guerre terminée, on reve-
* Inv. des Arch. de Saône-et-Loire, C. 472 et 694. Une affiche du 2 octobre 1636, constate que les villages de l'élection de Troyes ont dû fournir 270 hommes pour l'augmentation du régîmejQt de Vivarais, et que sur ce nombre il se trouve de 120 à 140 déserteurs. Arch. de Troyes, P. 2. — Voir aussi J. Caillet, L'Administration sous Richelieu, II, 134.
* Ord. du 14 mai 1639. Reg. des mandements du Roi, n® 6, fol. 54. Arch. de l'Aube. Les élus de Troyes sont tenus de lever 800 h. dans le parcours de l'élection. G. 2231 .
* Inv. des Arch, de Saône-et-Loire, C. 472.
^ Inv. des Arch. du Gard.
^ Manuscrits de Semilliard, III, 543.
nait aux interdictions de porter les armes. En 1716, on ne voulait pas que les habitants des bourgs et des villages se réunissent en armes, à Tinstar des compagnies d'arquebuziers, pour tirer des prix *, et cependant, on allait chercher parmi ces habitants les soldats de la milice. Les longues guerres forcèrent la monarchie à imposer d'une manière permanente le service militaire aux villages, qui longtemps n'avaient été contraints que de lui fournir de l'airgent. Charles VII, déjà, en instituant les francs-archers, avait voulu former à la fois une réserve et une armée nationale. Les francs-archers furent successivement choisis par les ofiBciers royaux et les habitants; et comme à cette époque la qualité de soldat conférait certains privilèges, il était recommandé de n'avoir égard ni à la «faveur, ni à la richesse pour les désigner *. Mais les francs-archers cessèrent d'être employés à la fin du xvi® siècle; l'armée continua à se recruter principalement par des enrôlements volontaires ou à se renforcer par l'adjonction de régiments étrangers. Dans les jours de danger, on avait recours au ban et à Tarrièreban, qui comprenaient tous les nobles et les possesseurs de fiefs en état de porter les armes. Servant souvent à contre-cœur, peu aguerris, mal exercés, très-souvent indisciplinés, les cavaliers de l'arrièreban nuisaient plus à l'armée qu'ils ne lui étaient utiles. Au moment où l'on se disposait à renoncer
* Ord. du gouverneur de Champagne. Revue de Champagne, I, 108.
« Ord. de 1 U8. Ànc. lois, IX, 169.
à cette institution, on faisait appel aux habitants roturiers des campagnes. Pour accroître la force de la marine, Golbert assujettit les matelots des côles à rinscription maritime * ; pour augmenter les ressources de l'armée, Louvois, en 1688, établit les milices.
Le recrutement des milices eut lieu d'abord par l'élection. Les habitants, réunis en assemblée générale, étaient appelés à désigner ceux qui devaient en faire partie « en la forme usitée pour la nomination des collecteurs. » Le recensement de tous les célibataires de la paroisse, dont la taille atteignait au moins cinq pieds de hauteur, était fait d'une manière sommaire le dimanche, à la sortie de la messe, par le syndic ou le marguiUier. Plus tard, on prescrivit pour la validité de cette opération la présence du juge, du curé et des quatre principaux habitants ; et le rôle complet des célibataires et des veufs sans enfants fut envoyé aux intendants par les soins des syndics ou des marguilliers *.
* Editde 1673. Ane, lois françaises, XIX, 116. Les consuls ou marguilliers des paroisses devaient présenter aux commissaires les rôles des habitants, avec l'indication de ceux qui faisaient profession de naviguer. Nous ne parlerons pas des milices gardes-côtes, qui se rattachaient à l'inscription maritime, et formaient en 1740 cent douze capitaineries, composées d'environ 200,000 hommes, chargés les uns d'un service militaire, les autres d'un service d'observation dans les paroisses. — Lemau de La Jaisse, Sixième abrégé mililatre, 1740, 3® partie, p. 105.
* Voir sur les milices, mon travail sur le Recrutement territorial sous r ancien régime. Etude sur la milice dans la Champagne méridionale^ 1877. Revue de Champagne, t. I et II.
L'élection du milicien était encore un hommage rendu au principe d'après lequel les communautés pourvoyaient par elles-mêmes à l'acquittement des charges qui leur étaient imposées. Pourvu qu'elles payassent, on leur laissait le choix du mode de paiement. Cette méthode avait longtemps réussi pour l'assiette et la perception des tailles ; elle était employée pour la désignation des agents de la communauté. Elle ne put se maintenir pour le recrutement de la milice. Il était difiBcile de nommer contre son gré un jeune homme qui envisageait avec plus d'appréhension que d'entraînement le service militaire qu'il devait faire pour la communauté. Sa nomination donnait lieu à des brigues , à des al)us d'influences, à des marchés. Pour faire cesser ces diflBcultés, trois ans après TétabUssement de la milice, le tirage au sort fut substitué à l'élection.
Le tirage au sort, c'était la contrainte; et, s'il était inspiré par un principe de justice reposant sur régalité du hasard, il était contraire à la liberté individuelle qu'il atteignait d'une manière inexorable. Aussi ne cessa-t-il de soulever, jusqu'à l'époque où il fut aboli sous l'influence des idées de 1789, des répulsions et des critiques passionnées. La corvée et le tirage au sort de la milice, venant s'ajouter aux charges seigneuriales et aux impôts dont souffraient déjà les campagnes , contribuèrent à leur faire oublier une partie des bienfaits que leur avait apportés la tutelle royale. •
L'intendaat, ses subdélégués ou ses commissaires présidaient au tirage au sort de la milice. Le nom-
bre des miliciens fut toujours restreint ; sauf pendant la guerre de la succession d'Autriche, il ne dépassa point soixante mille hommes * ; et comme le maximum de la durée du service fut de six ans, c'était seulement un contingent de dix mille hommes que l'on demandait à toute la France. Ce nombre était bien inférieur à celui des communautés; aussi les plus peuplées furent-elles d'abord les seules qui fussent astreintes à fournir un milicien ; plus tard, on les réunit en groupes pour le tirage au sort. Au jour fixé, les syndics amenaient les garçons et les veufs sans enfants de vingt à quarante ans au chef-lieu de l'élection; ils assistaient aux opérations du tirage, dont ils signaient le procèsverbal avec le milicien désigné, si celu;-ci savait écrire. Après l'appel nominal des garçons, on mettait devant eux dans un chapeau autant de billets qu'il y avait de noms; un billet écrit ou noir était mêlé aux autres, qui étaient blancs; celui qui le tirait était milicien.
Les exemptions étaient nombreuses, quelquefois mal justiftées, parfois iniques. Les villes, qui avaient des remparts à la garde desquels elles devaitot veiller, en furent primitivement exemptes; certaines provinces, certaines élections étaient plus chargées que d'autres. Les hommes astreints au tirage cherdiaient souvent à s'y soustraire ou ne s'y soumettaient qu'avec répugnance. En Normandie, ils dé-
* n fut même réduit à 30,000 h. par l'ordomiance du 20i novembre 1736. — Sixième abrégé de la carte générale du mili^ taire de France, 1740, 3» partie, p. 148.
262 LIVRE rv. CHAPITRE HI.
ployaient pour y échapper « tout ce que la plus fine chicane pouvait inventer * . » Les uns se mariaient pour échapper au service ; mais si le nombre des célibataires était insuffisant, on allait chercher les jeunes gens mariés pour les faire tirer avec eux. Les autres quittaient les campagnes, et en revêtant la livrée d'un noble ou d'un prêtre, échappaient à TobUgation du tirage. D'autres, frappés de terreur, disparaissaient. On les qualifiait de fuyards; on permettait aux miliciens qui les atteignaient de se faire remplacer par eux ; on les condamnait à rester dix ans sous les drapeaux *. Les jeunes gens que les syndics menaient au tirage, avaient souvent peine à se contenir; animés d'émotions diverses, ils se laissaient aller de l'abattement à la colère ^; des scènes tumultueuses, des émeutes même * se produisaient, et le subdélégué, pour rétablir le calme, usait du droit qui lui était reconnu de nommer miliciens d'office les plus récalcitrants.
Le service de la milice n'était cependant point assez pénible pour justifier de pareilles appréhensions. La durée en fut portée de deux à quatre ans, puis à six ans. Mais, comme c'était un service de réserve, en temps de paix il était plus nominal que
* Mémoires de N. J. Foucault^ p. 251 .
^ On cite quelques exemples de résistances individuelles, surtout sous Louis XTV. — Inv. Arch. du TarUy B. 951.
' Réflexions sur la milicôf 1760.
* En 1769, il y eut des émeutes lors du rétablissement du tirage. ProcèS'-verbal de l'assemblée provinciale de Vlsle de France, 1787, p. 187.
réel. Si pendant la guerre les bataillons de milice étaient envoyés dans les places fortes, si Ton recrutait parmi eux les compagnies d'élite des grenadiers royaux, les miliciens, pendant la paix, étaient seulement assujettis à des réunions ou à des revues périodiques de courte durée, qui ne nuisaient en rien aux travaux de l'agriculture. Laissés dans leurs foyers, ils ne pouvaient quitter leur village plus de deux ou trois jours sans permission, ni se marier, sans une autorisation, que l'intendant accordait seulement sur un certificat de remplacement. Le remplacement, interdit par diverses ordonnances, fut autorisé à certaines époques et facilité même par l'administration.
Quelques compensations étaient accordées par l'Etat au milicien. Pendant la durée de son service, quelques-unes à% ses impositions étaient diminuées. Après avoir reçu son congé, il pouvait être exempté des tailles pendant un an. En outre, au moment du tirage, il recevait d'ordinaire de la communauté ou de ses camarades une somme d'argent, qu'en certains pays on appelait convention. Cette indemnité, qui avait pour objet de consoler le jeune homme des rigueurs du sort, fut tour à tour interdite et tolérée par l'administration. Les interdictions restaient d'ordinaire sans effet, parce que cet usage était inspiré par un sentiment de justice et de confraternité; Tadministration en était réduite à modérer l'abus qu'elle ne pouvait empêcher. Le ministre de la guerre écrivait en 1731 à l'intendant de Champagne : « Vous avez très-bien fait de réduire à dix écus la gratifl-
cation de 150 liv. que le garçon avait prétendu recevoir de sa paroisse pour servir à. la milice. Il est important de réprimer de pareils abus, qui tourneraient à la ruine des communautés * . »
La milice avait en effet accru les charges de la communauté. On ne se contenta pas, à l'origine, de lui demander un homme; on exigea d'elle, nonseulement qu'elle l'équipât, mais qu'elle contribuât aux frais généraux du bataillon dans lequel il était incorporé. Une taxe spéciale fut levée sur les villages, en 1689, pour « l'entretennement et la subsistance des officiers, ainsi que pour la seconde paye des sergents. » Cette contribution était de 18,950 liv. pour la province de Champagne. En 1787, le budget de rassemblée provinciale de cette province portait au chapitre des dépenses une somme de 30,000 liv. pour les frais de la levée, qui, cette année, n'avaient coûté que 7,420 liv. Cette charge, qui, en 1763, était de 4,491 liv. pour l'élection de Bar-sur-Aube, venait s'ajouter aux impositions de l'ustensile de l'infanterie et du quartier d'hiver, que payaient déjà les taillables.
La communauté, en outre de ces frais, avait primitivement fourni au milicien un chapeau, un justaucorps, des culottes et des bas de drap, et de bonnes chaussures. Sous Louis XV, l'uniforme fut donné par l'Etat; mais le chapeau, les frais de tirage et de conduite restèrent à la charge des communautés.
* Arch. de l'Aube, C. 1061. Voir aussi C. 320. — Tupgot pennit la gratification dans la généralité de Limoges. Gondorcet, Vie de M. Turgot, p. 47.
C'était pour elles un nouveau sujet de plaintes; c''était aussi pour les syndics une nouvelle et lourde charge. Ils étaient obligés, non-seulement de conduire les miliciens au tirage, mais de les mener au quartier d'assemblée, quelquefois situé à vingt lieues du village * . Ils recevaient, pour ces déplacements, de minimes indemnités, et s'ils négligeaient quelques prescriptions des ordonnances sur les levées, ils étaient frappés d'amendes exorbitantes.
Toutes ces causes réunies, l'inégalité, les charges pécuniaires, la contrainte, avaient fait prendre en horreur aux habitants des campagnes un service militaire singulièrement restreint et limité, si on le compare à celui qui n'a cessé d'être exigé en France depuis 1793. Le sentiment de répulsion qu'il inspirait se retrouve dans la plupart des cahiers de 1789. On entend de tous côtés s'écrier : « La milice est plus ruineuse que tout autre impôt. C'est un terrible fléau et inutile. — Le tirage au sort de la milice est une espèce de servitude personnelle qui porte exclusivement sur le tiers-état. — Que le tirage de la milice soit aboli comme contraire à la liberté des citoyens *.» C'est la servitude qui paraît la plus difficile à supporter ; car le servage n'existe plus, le joug seigneurial a été allégé, la corvée a été abolie. Il subsiste sans doute encore de lourds et d'injus-
* Requête d*un syndic, chirurgien-accoucheur, demandant à être déchargé de la conduite des miliciens. — Inv, des Arch. de la Seine- Inférieure^ G. 761.
* Cahiers du tiers-état du Quercy, Arch, parlement, IV, 498.
Cahier de la noblesse de Colmar. — Cahier de Cormeilles, de Gonesse, etc., etc.
266 LIVRE IV. CHAPITRE m.
tiflables abus ; les tailles sont accablantes pour les communautés rurales, et pèsent presque uniquement sur elles. Au point de vue économique, la situation des villages était donc incontestablement mauvaise et demandait des réformes sérieuses ; mais peut-on nier que leurs habitants n'eussent déjà le sentiment et la réalité de la liberté, quand on les voit supporter avec tant d'impatience la contrainte relativement modérée, qui était imposée à quelquesuns d'entre eux par le service de la milice ?