‹ Le village sous l'ancien régime (volume 2)Chapitre 28 sur 46 · L* ASSISTANCE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

L* ASSISTANCE PUBLIQUE

refusaient de payer dans les villes. Les curés ne s'épargnèrent pas. « Il y en a plusieurs dans ce diocèse, dit Bossuet, qui n'ayant que la portion congrue, la sacrifient pour leurs pauvres, et vivent presque do rien sur leurs petites épargnes, en vendant tout * . » Malgré les ordonnances et les arrêts, qu'on renouvelait dans les temps de crise et de disette, les bureaux de charité ne s'établirent point d'une manière générale dans les villages, ou cessèrent d'exister après les circonstances critiques qui en avaient amené la formation. La mendicité continua d'être une profession entretenue par la charité individuelle. A la fin du xvni® siècle, sous l'influence des idées philanthropiques qui dominaient, l'administration s'efforça d'introduire dans les paroisses une organisation plus régulière de la bienfaisance. Les secours étaient très-inégalement répartis dans les villages, selon la générosité des gros-décimateurs, des seigneurs et des propriétaires aisés. A côté de localités où l'on ne mangeait que des galettes de blé noir, par suite de l'absence du seigneur ou de la dureté du gros-décimateur, il s'en trouvait d'autres, où grâce aux charités de la noblesse et des bourgeois vivant noblement, il n'y avait aucun nécessiteux^. Aussi les intendants recommandaient-ils aux

* Corresp, admin, sous Louis XIV, I, 909.

* Réponses des curés à Fintendant de Caen sur Toppoptunité de créer des établissements de charité, d778. — Inv. des Archives du CalvadoSy C. 615. — Réponses des curés du diocèse de Rouen à une circulaire de l'archevêque, en 1775. Ces réponses présentent la situation sous un jour plus fâcheux.— Inv. Arch. Seine-Inférieure, G. 841 h 846.

curés de créer des bureaux de charité dans les villages. Ils promettaient de les protéger et de leur donner les secours dont ils avaient besoin ; de leur envoyer directement des remèdes gratuits pour les pauvres malades, et d'accorder des modérations d'impôt aux indigents sur les rapports des bureaux * .

Cet appel fut entendu dans quelques paroisses, où le curé établit un bureau, qui fut administré par les marguilliers et les principaux habitants. Une dame de charité s'occupait de la distribution des secours; ce fut d'ordinaire la châtelaine. Les ressources étaient fournies par des quêtes hebdomadaires à l'église et par la levée d'un tronc spécial; le compte des recettes et des dépenses était rendu publiquement*.

Parfois, l'administration et la distribution des revenus des pauvres étaient confiés à un procureur de charité, élu par l'assemblée des habitants pour deux ou trois ans. Une trésorière s'occupait des meubles et des ustensiles appartenant aux pauvres. Ailleurs, le curé ou les marguiUiers faisaient les fonctions de trésorier ; ils ne rendaient pas toujours leurs comptes ^. Dans les circonstances graves, la communauté faisait faire des distributions aux pauvres sur ses revenus; mais il arriva au moins une fois que les cultivateurs qui formaient

* 1783. /nv. des Arch, de Loi-ei-Garonne^ C. 822.

* Registre de la fabrique d'Auzou. Arch. de TAube, 41 G.— Voir aussi : C. 1G40.

» J0USS3, 208,212, 231.

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la majorité ne consentirent à voter des fonds en faveur des indigents qu'à la condition d'en recevoir autant pour eux-mêmes ^

La plupart des hôpitaux fondés au moyen-âge n'existaient plus, comme nous l'avons vu, au xviii® siècle; quelquefois leurs biens avaient été réunis aux établissements hospitaliers des villes voisines, où les communautés avaient acquis le droit, assez souvent contesté par la suite, d'envoyer un certain nombre de malades; souvent ils avaient été confondus avec ceux des fabriques. Les malades n'étaient plus soulagés comme par le passé. Certains seigneurs, animés d'un esprit généreux, appelèrent dans leurs paroisses des religieuses, telles que les filles de la Charité, pour soigner les malades et instruire les petites filles. Mais c'était l'exception, et dans beaucoup de paroisses, les habitants mouraient sans secours médicaux et sans remèdes.

L'Etat dut intervenir. « Le roi Louis XV, disait une circulaire de 1728, touché de compassion pour les pauvres malades des campagnes qui périssent, la plupart faute de soins, ordonne qu'il soit envoyé tous les ans aux intendants des provinces, des remèdes de la composition de feu M. Helvétius, pour être distribués par les intendants à leurs subdélégués, et par ceux-ci aux sœurs grises, curés ou autres personnes intelligentes dans les villes, bourgs et villages... Il se conformait à cet égard, dit la

* Lettre de Colmet d'Aage, du dl janvier 1789. — Arch. de l'Aube, C. 2097.

circulaire, aux vues charitables du roi son bisaïeul. » Ces distributions eurent lieu pendant longtemps avec régularité. Les remèdes étaient choisis de manière à sufiBre aux maladies les plus fréquentes ; ils étaient étiquetés et accompagnés de •plusieurs mémoires instructifs pour guider les distributeurs et les malades eux-mêmes. Les doses étaient exactement marquées selon l'âge, les forces et le tempérament de ces derniers. En 1769, on en envoya 952,136, au lieu de 126,910 qui se distribuaient précédemment *. Louis XVI en tripla le nombre *. Ils devaient être remis gratuitement et uniquement aux pauvres habitants des campagnes, et l'intendant de la généralité était tenu de faire connaître au ministre le nom et la demeure des personnes chargées de leur distribution, ainsi que les résultats obtenus ^

Les boîtes qui contenaient les remèdes n'étaient

* Arrêt du conseil du !«' mars 1769. Ane. lois, XXII, 486.

* Au début du règne de Louis XVI, un arrêt du conseil prescrivit renvoi de 2258 boites, dans lesquelles les remèdes étaient renfermés. Arrêts du conseil du 9 février 1776. Ane, lois, XXIII,

* Inv, des Areh. de Lot-et-Garonne, C. 806 à 812. — Inv, des Arch. d* Indre-et-Loire, C. 354. — Inv. Arch. Seine-Inférieure, C. 88 à 92. — Inv. des Arch. de V Hérault, C. 531. Cet article contient la désignation des remèdes envoyés en 1770; en voici la liste : tartre émétique, kermès minéral, poudre purgative universelle, poudre fébrifuge purgative, poudre hydragogue purgative, poudre pour la dyssenterie, poudre incisive fondante, poudre anodine, quinquina en poudre, thériaque, emplâtres de Nuremberg, quintessence d'absinthe, pierre bleue, boules médicamenteuses.

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point toujours réparties avec équité. Quelques-unes étaient envoyées directement par l'intendant à des seigneurs influents ou à des chirurgiens protégés. Un subdélégué chargé d'en distribuer une partie, se plaignait de ne pouvoir satisfaire à toutes les deinandes et de voir diminuer chaque année le nombre des boîtes. Il envoyait les paquets qu'elles contenaient à des dames bienfaisantes, surtout à des curés, quelquefois à des sœurs de charité qui les répartissaient dans les villages voisins de leur résidence *.

L'administration ne se borna pas à envoyer des médicaments ; elle envoyait des médecins dans les cas pressants. Lors de la peste qui sévit en 1722 dans le Midi, elle dépensa, dans la seule intendance de Montpellier, plus d'un million en secours, en remèdes, en honoraires de médecins. Des cordons sanitaires gardés par des troupes furent étabUs; des lazarets créés; des parfums distribués. S'il se déclarait des épidémies d'un caractère moins général, l'administration chargeait des médecins de se rendre dans les localités ^. Elle payait leurs frais de transport, leurs vacations ; elle donnait des secours en argent et en nature. En 1779, dans l'intendance de Tours, les dépenses relatives aux maladies épidémiques s'élevèrent à 80,000 1. ^

Il y avait d'autres circonstances dans lesquelles

* Arch. de l'Aube, C. 297 et 1164.

* Inv, des Arch, de VHérault, C. 597.

3 Inv. des Arch, d' Indre-et-Loire j C. 401 et suiv.

l'assistance administrative n'était pas réclamée en vain. En 1774, une louve enragée parcourut plusieurs villages de Champagne, et blessa vingt-deux personnes. Neuf en moururent. Un médecin de Troyes et un chirurgien des environs soignèrent pendant plus de trente jours ceux qui avaient été mordus. La population était affolée, et ne fut rassurée que lorsque les blessés guéris et quelques autres habitants furent allés en pèlerinage dans la forêt des Ardennes, à Saint-Hubert, où on leur inséra sous la peau du front un petit morceau de Tétole du saint. Les honoraires du médecin et du chirurgien, le prix des remèdes, les secours distribués aux familles des malades furent payés par l'Etat. Ils s'élevèrent à 2,366 1.^

Les chirurgiens des campagnes se distinguaient plus des médecins que des barbiers , à la corporation desquels ils avaient longtemps appartenu dans les villes. Leur condition était modeste; leur demeure et leur mobiUer ressemblaient à ceux d'un paysan aisé. La loi exigea d'eux des garanties d'études et des certificats de capacité. On n'en disait pas moins dans certaines provinces, en 1789 : «Il suffit de savoir manier un rasoir pour s'ériger maître en chirurgie*. »

Les sages-femmes étaient encore plus incapables. Une des singularités de cette époque, c'était leur

* Le médecin reçut d2 liv. par jour, le chipupgien 5. Arch, do l'Aube, C. 116?!

* Cahier du clergé de Dax, art. iA,

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nomination. « Une accoucheuse décède dans une paroisse,» dit un rapport officiel. « Il s'agit de remplir sa place. Toutes les femmes s'assemblent chez le curé, qui désigne l'une d'elles. Assez souvent même, cette promotion singulière se fait en chaire. Celle qui a été honorée de ce choix n'a peut-être jamais été témoin d'un accouchement... » Cet usage subsistait, en 1788, dans cent cinquante paroisses sur cent soixante-dix dont se composait la subdélégation ^ Il avait été motivé par le désir d'empêcher les enfants de mourir sans baptême. « L'archiprètre, disait un statut synodal du xvii® siècle, interrogera la sage-femme de la paroisse pour connaître si elle sait baptiser, et s'il trouve qu'elle ne le sait pas, il recommandera au curé de la bien instruire ; il s'informera aussi si elle ne fait rien de superstitieux, si elle est de bonnes mœurs, adroite, secrète et fidèle -. » C'est pour ces raisons qu'elle était choisie par le curé, qui lui faisait prêter serment, et fixait le salaire qu'elle devait recevoir ^.

* Rapport au bureau inteimédiaire de Bai'-sur-Aube. Arch. de l'Aube, C. 352.

^ Constitutions et instructions de saisit François de SaUs, mises en ordre par son successeur^ d668, p. 118. — Ord, syn, d'Autun, 1706, p. 53. — Ord. syn, Alet, 1675, p. 51.

^ Voici le texte d'une réception d'une sage-femme par le curé : — Le 7 décembre 1722, après que Jeanne Menneret, femme de Jean Michaux, a prêté le serment ordinaire sur les saints évangiles, du consentement des femmes de cette paroisse, nous l'avons admise à la fonction de sage-femme pour cette paroisse et pour celle de Macey en cas de besoin; et a ladite Jeanne Menneret promis de s'acquitter fidèlement de cette charge. On est convenu que -chaque femme lui donnerait 25

L'administration essaya de remédier aux accidents qui provenaient de l'ignorance des sagesfemmes en créant des écoles d'accouchement dans les chefs-lieux d'élection*. Lés cours duraient deux mois, et pendant ce temps les pensionnaires recevaient huit sous par jour. Elles étaient parfois désignées à la majorité des voix par les habitants des villages. Mais, malgré les certificats qu'on leur donnait et les exemptions de corvée royale qu'on accordait à leurs maris, beaucoup de jeunes femmes refusaient de s'y rendre, parce qu'elles ne pouvaient, ni ne voulaient quitter leurs enfants et leur ménage *.

L^Etat, qui s'efforçait ainsi de soulager les misères, n'hésitait pas à venir en aide à celles qui étaient amenées par des fléaux accidentels, tels que les inondations et les incendies. En 1766, il accorde une subvention de 100,000 1. aux habitants de la généralité de Montauban qui ont souffert des débordements du Tarn ^. Quoiqu'un certain nombre de communautés eussent fait l'acquisition de pom-

sols pour ses couches. Elle a déclaré ne savoir signer. Signé Bidelet, curé de Montgueux et de Macey. Archives de l'Aube. M. Menault a pubUé un certificat analogue, daté de i652. An-^ gerville-la-Gate, p. 381.

* Un cours de ce genre fut établi à Rouen en 1778, et à Alençon. Il y en avait antérieurement à, Moulins. Inv. Arch. Seine^ Inférieure^ C. 95 à 99. — Hippeau, Le gouvernement de Normandiey V, 402.

* Arch. de l'Aube, 352 et ii67. — Une sage-femme qui se présente devant le subdélégué de Troyes, est ainsi recommandée en i789 : « Elle va paroître devant vous avec un air emprunté; elle a un certain génie; elle sait lire... »

3 Inv, des Arch, de Tam-ei-Garonne, C. 834,

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pes, les incendies étaient fréquents dans quelques provinces où les maisons étaient construites en bois et couvertes en chaume. Les membres de l'élection procédaient dans ce cas à des expertises et prononçaient des dégrèvements sur les contributions. Les intendants accordaient des secours et prescrivaient même des corvées pour la reconstruction de bâtiments détruits par le feu *. La charité privée, individuelle ou collective, venait en aide à TinsufiBsance des ressources locales et des subventions administratives. Les évêques autorisaient les incendiés à faire quêter dans les églises *. A Troyes, l'évêque fonda, en 1769, un bureau dit des incendiés pour les paroisses de la campagne ^. L'archevêque de Reims en établit un semblable en 1779 *. Ailleurs, des quêtes et des aumônes se faisaient dans le même but. Les dégâts étaient constatés par des procèsverbaux, que le juge local ou le syndic envoyait à l'autorité ecclésiastique.

* Inv, des Arch.de l'Auhe, C. 1203, 1624.

* Inv, des Arch, de VAube, G. 54 et 64. — Inv. Arch, Seine- Inférieure, G. 847 à 849.

' Le bureau des incendiés de Troyes, qui fut rétabli après la RévoUition, se composait à l'origine de trois prêtres et de deux conseillers en Télection. H recueillait les cotisations volontaires des paroisses, et en répartissait le produit entre les incendiés de ces paroisses. A son installation, en avril 1769, il avait 2205 liv. provenant de quêtes antérieures. En 1790, il avait 32500 liv. en caisse. En 1786, il avait distribué 21,915. Chaque année, il publiait le compte de ses recettes et de ses dépenses. Arch. de l'Aube, reg. G. 253 et liasse G. 251.

^ Portagnier, Hist, du Châtelel, Trav. de VAc, de Reims, 1874, p. 415.

On a appelé le xviii® siècle le siècle de la bienfaisance. A cette époque, une généreuse émulation anima les individus, les localités, le clergé et l'Etat pour soulager l'infortune et combattre la misère. Les municipalités et les seigneurs dotaient, dans certaines circonstances, les jeunes filles pauvres, fondaient des asiles, créaient des écoles. Les publicistes cherchaient les moyens de résoudre le problème du paupérisme. A la charité inspirée par l'amour de Dieu, vint s'adjoindre la philanthropie, inspirée par l'amour de l'humanité. Elle fut le principal mobile de l'assistance donnée par l'Etat, qui dès qu'il en eut le pouvoir, eut le devoir de suppléer à l'insufiBsance de l'initiative privée. Cette assistance fut surtout nécessaire dans les campagnes, accablées par les impôts, souvent abandonnées par les seigneurs, et où les anciens établissements charitables avaient disparu avec Tétat social qui les avait fait surgir.

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