IV INTRODUCTION
Le grand moraliste, qui traçait ce saisissant tableau, dit ailleurs : « On s'élève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres * . » Il parlait des choses de la nature ; il aurait pu parler aussi des institutions et des usages. S'il avait retrouvé le dimanche, dans leur village, les « animaux farouches répandus par les campagnes, » et voués, comme le seront les cultivateurs dans tous les temps, à la dure loi du travail, il aurait vu des hommes, vêtus de leurs habits de fête, se réunir à la porte de leur église pour délibérer sur leurs propres affaires et nommer leurs agents ; il les aurait montrés, dans ce jour de repos, se délassant des travaux de la semaine, reprenant leur dignité, remplissant leurs devoirs de chrétiens et de citoyens, exerçant même comme citoyens des droits dont les habitants des villes avaient été privés. Si La Bruyère s'était occupé de ce côté de la vie rurale, quel tableau plus riant en eùt-il pu tracer, auprès de la sombre peinture qu'il nous a présentée.
L'administration des villages par les assemblées d'habitants a existé presque partout en France depuis le moyen-âge jusqu'en 1789. Pendant les siècles où la monarchie a été l'arbitre des destinées du pays, les habitants des campagnes, protégés par le
* CEuvret de La Bruyère^ édition G. Servois, I, 295.
lîlTRODUCTION. V
pouvoir central contre le joug seigneurial, garantis par leur propre faiblesse contre l'action extrême de ce pouvoir, ont formé, au milieu du triple cercle de rautorité monarchique, du patronage seigneurial et de rinfluence ecclésiastique, quarante mille associations naturelles, délibérant sur leurs propres intérêts et choisissant leurs agents.
Il y avait sans doute des exceptions; mais elles se rencontraient surtout dans les provinces récemment conquises par la France, telles que le Roussillon et la Flandre. Il y avait aussi des différences; l'uniformité n'existait pas dans l'ancien régime ; les règlements, comme les coutumes, variaient selon les provinces. Cependant, si les différences étaient parfois sérieuses entre les pays d'élection et les pays d'état, entre le nord et le midi, il y avait des principes généralement admis. Tel était celui qui faisait dériver les charges municipales de l'élection, et les offices judiciaires de la nomination du souverain. Si ce principe, en ce qui concernait les charges municipales, fut méconnu dans les villes à partir de la fin du règne de Louis XIY, il resta en vigueur dans les campagnes, sauf pendant une courte période où l'on essaya vainement d'y porter atteinte. Le régime des assemblées y dura jusqu'à la Révolution. Il subsista, au milieu des influences diverses qui l'avaient combattu et secondé, et qui formaient les éléments essentiels de l'état social et politique