DES HABITANTS DES VILLAGES
Résumé de radministratioii de la communauté. — Influence de cette administration. — Rôle de TEglise, de raristocratie et de la monarchie. — Condition matérielle des habitants des campagnes aux xiii® et xiv« siècles. — Etat des serfs. — Remède aux maux des guerres civiles et étrangères. — Luxe sous Henri II. — Aisance et richesse. — Progrès au xvm« siècle. — Alimentation. — Plaintes motivées par le mode de répartition des impôts. — Plaintes des cahiers aux Etats- Généraux. — Dépérissement des campagnes à la fin du règne de Louis XIV. — Prospérité à la veille de 1789. — Morcellement des terres. — Augmentation du travail. — Gaîté française. — Danses. — Fêtes villageoises. — Mœurs et caractère des paysans. — Leur éducation civique par l'indépendance conmiunale. — L'administration monarchique y contribue.— Ce qu'est devenue plus* tard Findépendance communale. -- Distinction salutaire entre le domaine municipal et le domaine politique. — La liberté sous Tancienne monarchie.
Nous avons vu la communauté rurale sortir de Torganisation sociale du moyen-âge, se faire-^reconnaître successivement du Seigneur, de l'Eglise, de l'Etat, se fortifier et grandir sous l'administration monarchique, s'administrer elle-même dans ses as-
semblées générales composées de tous les hommes valides du village, et déléguer seulement à la veille de la révolution une partie de ses pouvoirs délibératifs et exécutifs à des conseils municipaux. Après avoir étudié les fonctions et les charges du syndic, nous avons vu les habitants tantôt libres, plus souvent assujettis à une tutelle supérieure, nommer leurs agents, administrer leurs biens et leurs usages, percevoir leurs revenus, présenter leurs comptes, réparer leurs églises et leurs ponts, payer leurs dettes, voter des dépenses, contracter des emprunts et lever des impositions.
Nous les avons suivis dans l'église, où tout en reconnaissant la suprématie du curé, ils nomment les marguilliers, administrent les revenus de la fabrique, votent les dépenses du culte. Le prêtre n'a pas seulement pour eux un caractère religieux ; il leur lit les actes de l'autorité, il tient les registres des naissances et des décès. La paroisse est pour les habitants une seconde forme de la communauté.
A côté de régUse, toujours ouverte, souvent remplie, nous avons montré le château perdant avec ses tours et ses fossés sa prépondérance et son utilité; le seigneur cessant de protéger, et devenant parfois indifférent à ceux qu'il appelle ses paysans, dont il tire son revenu et qui lui rendent des honneurs ; le juge seigneurial, avec ses qualités et ses défauts, remplaçant le seigneur, et perdant à mesure que l'Etat grandit, une partie de son influence et de ses prérogatives.
L'Etat, dont nous avions entrevu le rôle protec-
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teur, nous est apparu plus spécialement avec ses impôts, dont la perception a été longtemps la seule préoccupation de ses agents. Sous leurs ordres, les habitants de la communauté nomment les collecteurs chargés de répartir et de lever les tailles ; ils sont conduits par leurs syndics aux corvées royales et aux tirages de la milice. L^Ëtat se sert de l'organisation de la communauté rurale, pour en tirer plus aisément les revenus qu'elle peut lui donner.
Nous avons vu enfin l'Etat, après les seigneurs, le clergé et les habitants, venir concourir aux institutions qui ont pour but le bien public. Nous avons admiré les sacrifices que les populations ont faits pour se procurer des écoles, signalé les hôpitaux, les établissements de charité, les secours et les subventions, montré les encouragements et la protection donnés à l'agriculture, qui est la principale et souvent Tunique richesse des membres des communautés rurales.
Il nous reste à étudier rapidement quel a été le résultat de ces diverses influences sur la condition matérielle et morale des habitants des communautés. La mission la plus haute de l'administration est de contribuer au bien-être des populations, en laissant se développer librement dans de larges et fermes limites leurs meilleures facultés ; pour y parvenir, il faut que ses actes et ses principes s'accordent, non-seulement avec l'état social établi par la force des choses, mais avec les principes de l'économie . politique et de la justice.
C'est déjà un grand mérite pour Tadministration que de ne pas nuire au développement progressif de Faisance et de la moralité. C'est un honneur que de les favoriser. L'ancien régime a-t-il eu ce mérite et cet honneur ?
Ce que nous appelons l'ancien régime est sorti de la société féodale ; sous l'impulsion de la monarchie, il a servi de transition entre cette société et la société moderne, entre l'aristocratie et la démocratie. Peut-on affirmer qu'il a servi les intérêts généraux, qu'il a augmenté la prospérité, qu'il a élevé les idées ? Peut-on dire qu'à travers des crises lamentables, il n'ait pas vu s'accomplir un progrès lent, mais incessant, vers des destinées meilleures ?
Les trois grands pouvoirs qui dominèrent la France jusqu'à la fin du xviii® siècle ont eu chacun leur heure de prépondérance, tout en concourant simultanément au même but. Du v® au x° siècle, le rôle civilisateur appartient à l'Eglise ; du x° au xii®, à l'aristocratie; du xii° au xviii® siècle, à la monarchie. C'est elle, on peut le dire, qui a conduit la grande majorité des Français du servage à la liberté ; le premier usage qu'elle fait de sa force est d'affranchir les serfs du domaine royal ; l'un de ses derniers actes est d'abolir, en 1780, les vestiges de la servitude du moyen-âge qui subsistaient encore dans des provinces réunies seulement à la France depuis Louis XIV.
Au moment où la monarchie prit la France des mains de la féodalité, elle la trouva grande et prospère. On croit que la population de la France était
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aussi considérable au kiv* siècle qu'elle l'est de nos jours. En parcourant les censiers de cette épo(jue, on est frappé du grand nombre d'enfants que chaque famille renferme. Les églises bâties au moyenâge sont par leurs dimensions en rapport avec la population moderne de l'immense majorité des localités. On signale partout des villages ou des hameaux disparus depuis le xm° siècle ; on en signale aussi qui se sont fondés alors sur des terrains défrichés '.
Au xiii' et au xiv' siècle, des libertés nouvelles furent accordées aux populations rurales; elles contribuèrent à accroître leur bien-être. L'aisance, il est vrai, n'était pas incompatible avec le servage; on cite des « hommes de corps « dont le mobilier agricole et les bestiaux feraient l'envie d'un fermier de nos jours '. Dans des maisons construites grossièrement, souvent couvertes de chaume ou do planchettes de hois, vivent des habitants, habillés de sohdcs étoffes, au milieu de meubles qui diffèrent peu de ceux des paysans modernes. L'argenterie y est même plus commune ; dans la vaisselle du peuple des campagnes, on parte à chaque instant dehanaps, de gobelets, de cuillers d'argent'.
La transition du régime féodal au régime monarchique s'opéra par une des crises les plus effroya-
< L. ïieMeXe, p. m. — Dare&n de la. Ma\lo, Mémoiradt l'Aeaiémie des Imcripliont, t. XIV, p. 3ti. — liém. de l'Acùdémie dti scieftca morales, i* série, 1, p. cliiv.
* Aruh. dolAubo, (i.
* S. Luce, Histoire de Bertrand Dti Guesclin, 1, tiO.
DinON MATERIELLE ET MORALE. 323
*^rsées la France. La guerre de cent s tard les guerres de religion, '^sa surtout sur les campagnes.
\ . "oc T.rQvnnY î\
X dont nous ne trouvons
^ ^os travaux agricoles, la di-
\' •' -»poques contemporaines;
; ' .lations s'en relevèrent par le
-dlité merveilleuse.
^6 habitants y fut pour beaucoup ; la
aistration de quelques rois y contribua.
> VII et Louis XII firent oublier les maux de
^aerre de cent ans; Henri IV ceux des guerres de religion; Louis XIV ceux de la Fronde.
Malgré ces crises, les campagnes ont ressenti comme les villes l'influence de la progression constante de la richesse. Elle se traduit, à toutes les époques, par l'augmentation de la valeur des choses, par la rareté des bras, par le désir de s'élever au dessus de sa position. En 1388, des chanoines de Normandie se plaignaient de ne pouvoir trouver pour cultiver la terre « d'homme qui ne voulût plus gaignier que six serviteurs ne faisaient au commencement du siècle *. » Sous Henri II, l'aisance et la richesse étaient imiverselles. « L'orgueil en tous estatz croissait de plus en plus..., dit un contemporain. Les bourgeois des villes se sont volu habiller à la façon des gentilshommes, les gentilshommes aussi somptueusement que les princes ; les gens des
* L. Delisle, Eiudesurla condition de la classe agricole.., en Normandie, p. 26.
villages à la manière des- bourgeois des villes * . » Le luxe est si grand qu'une loi somptuaire défend « à tous paysans, gens de labeur et valets, s'ils ne sont aux princes, de porter pourpoints de soye, ne cbausses bandées ne bouffées de soye *. » A Tépoque des guerres de religion, on se plaint des draps de couleur et des habits somptueux que portent les gens de village; on veut qu'ils « se gouvernent selon leur état de laboureurs et de vignerons ^. » « Au commencement de ces te guerre, lit-on ailleurs, les gens des villages estoient si riches et plainz de tous biens, si bien meublez en leurs maisons, si plains de volailles et bestial, que c'estoit une noblesse. » On loue leurs belles tables, leurs coffres « biens forbis et reluisans^. » La richesse engendre l'ambition. « Le laboureur veut faire de son fils im monsieur, » écrit Bernard Palissy ^. Du temps de Henri IV, on se plaint de la rareté et quelquefois de l'insolence des ouvriers agricoles *. Le xvii® siècle ne paraît pas avoir connu les jours de prospérité universelle qui marquèrent le milieu du siècle précédent. Mais pendant les premières années du siècle de Louis XIV, les tailles furent sensiblement
* Haton, 17, 93. — L'artisan imite et se compare au marchant, dit le cahier d'Ervy en 1576, le mai'chant tranche du gentilhomme, et le gentilhomme désire être prince. — Archiv. municipales de Troyes, B B. 15, 3.
« Ord. de juillet 1549, Ane. lois françaùes, XIII, 103.
* Cahiers des villages du bailliage de Troyes, 1576.
* Haton, 279.
^ De Ribbes, la Famille et la Société en France, p. i47. 6 Olivier de Serres, Théâtre d'Agriculture, p. 39.
diminuées, les églises et les maisons ruinées se relevèrent, les écoles se fondèrent. On pourrait encore citer des exemples de richesse. La belle petite fermière du Bodégat, dont parle madame de Sévigné, avec sa robe de drap de Hollande découpé sur du tabis et ses manches tailladées *, offre un agréable spécimen de l'aisance campagnarde. Il y a des cultivateurs qui s'enrichissent. Un personnage d'une comédie de Dancourt dit en 1702 : « Je ne sommes pas les premiers paysans qui auriont fait fortune^. »
Sous le règne de Louis XV, la prospérité a reparu après les maux de la guerre de la succession d'Espagne. « Les villages sont peuplés de paysans forts et joufflus, vêtus de bons habits et de linge propre. On ne peut imaginer quel air d'abondance et de contentement est répandu dans tout le royaume. » C'est une anglaise, lady Montagne, qui écrit ainsi en 1739. Horace Walpole écrit en 1765 : « Je trouve ce pays-ci prodigieusement enrichi depuis vingt-quatre ans, que je ne l'avais vu... Les moindres villages ont un air de prospérité, et les sabots ont disparu ^. ». L'aisance se répand dans les campagnes ; Taccroissement même de la prospérité est attesté par Taugmentation des charges qu'elles subissent ; car il y a des limites au-delà desquelles on ne peut rien demander à l'impôt. On va jusqu'à se plaindre de l'instruction gratuite, qui rend le pay-
* Lettre du 15 juin 1680.
* Le galant Jardinier. — Théâtre de Dancourt, » lettres, éd. Didier, 1873, p. 17.
San « orgueilleux, insolent, paresseux et plaideur** » L'alimentation est meilleure. Si dans certaines provinces, elle est encore médiocre et peu abondante, dans d'autres, elle est plus que suffisante. Un intendant du Roussillon écrit en 1781 : « Un habitant de la campagne qui n'a que ses journées pour vivre et faire vivre sa famille, fait six à sept repas quand il travaille, et quatre quand il reste chez lui; à tous ses repas de la viande et du vin. Que de paysans dans le royaume qui ne vivent pas ainsi aux plus grandes réjouissances de l'année *!» En 1781, l'habitant du Roussillon était l'exception ; il le serait encore aujourd'hui.
Il est très-difficile de juger du degré d'aisance d'un peuple, même par les renseignements officiels. Les peuples heureux n'ont pas d'histoire, et l'on n'a souvent parlé des habitants des villages que pour raconter leurs malheurs^. Sans doute, il y a eu de grandes misères, il y a eu dans certaines localités un état persistant de gêne et de malaise ; la situation matérielle des paysans était inférieure à celle qu'ils ont de nos jours. On est frappé, en lisant les statistiques demandées par les élus de Bourgogne à certaines communautés, de voir que tous les habitants sont qualifiés de pauvres et de très-pauvres ; on ne trouve que dans quelques bourgs un certain nom-
* Essai sur la Voierie, réfuté par le marquis de Mirabeau, L'Ami des Hommes, V, 164. Voir plus haut, page 281.
^ Compte de V administration de M. Raymond de StSauveur^ p. 46.
3 E. Bonnemère, Hist, des Paysans, 1S56.
bre de gens aisés que Ton qualifie de « commodes * . » Mais si Ton réfléchit que ces statistiques étaient demandées pour faire la répartition des impôts entre les villages, on comprendra que les habitants, pour en être déchargés, aient exagéré l'état de gêne, peut-être réelle, où ils se trouvaient. La taille, qui se cotait d'après l'apparence de la fortune des contribuables, avait souvent rendu le paysan sournois et plus disposé encore à se plaindre qu'il ne l'était naturellement. On connaît l'anecdote de Jean-Jacques Rousseau, entrant chez un paysan, qui lui déclare d'abord qu'il n'a rien à lui donner à manger et qui lui apporte des vivres, lorsqu'il est sûr de n'avoir pas affaire à un commis des contributions *. On porte des haillons, on ne répare pas sa maison, pour ne pas être augmenté aux tailles. Un artisan du Roussillon « achète un vieux lièvre 3 livres, 2 perdreaux 4 Mv., et vient ensuite demander la modération de ses taxes d'imposition à l'intendant, qui a trouvé ce gibier trop cher pour lui ^. » Gomme la répartition des tailles se fait arbitrairement entre les provinces, un intendant a également intérêt, pour faire décharger ses administrés, à exagérer leur misère. Il faut aussi se défier des plaintes contenues dans les cahiers des Etats-Généraux. Les paysans, à qui l'on a demandé de rédiger leurs doléances, leurs réclamations et leurs remontrances, ne s'en
^ Documents statistiques,., recueillis par Vintendant de Bourgogne en 1670. Annuaire de l'Yonne, 1853, p. 301 et suiv.
* Les Confessions, part. I, liv. IV.
* Raymond de St-Sauveur, p. 46.
sont pas fait faute ; ils ont cherché tous leurs griefs, ils ont étalé tous leurs maux, ils ont mis en relief toutes leurs misères. L'impression qui en reste est attristante ; mais il faut remarquer qu'il n'en pouvait être autrement, du moment qu'on leur demandait de se plaindre.
On doit reconnaître cependant que de 1690 à 1750 l'état des campagnes paraît avoir été inférieur à ce qu'il fut dans la période suivante. Les rapports des intendants, surtout dans la grande enquête de 1698, les écrits de Boîsguilbert et de Vauban, les Mémoires de René d'Argenson, les ouvrages du marquis de Mirabeau réunissent sur le dépérissement des campagnes des témoignages trop concordants pour être contestés. Cependant, sous l'influence d'une production considérable des mines d'argent du Mexique, le prix de toutes les denrées avait singulièrement augmenté de 1689 à 1760 *. Cette progression continua jusqu'à 1789; la valeur des propriétés doubla; dans cette période. On se plaint, il est vrai, partout à cette époque, de l'abandon des campagnes, du manque de bras, des émigrations dans les villes ^. Chacun cherche à s'élever. « Le fils du paysan devient procureur, et celui du laquais employé ^ » Etait-ce un indice de misère générale? Quoique l'agriculture, en France, fût très-inférieure
* Revue des sociétés savantes, article de M. Levasseur, 1870, t. II. p. 364.
^ Abbé Coyer, Développement et défense du système de la Noblesse commerçante, p. 13. — Cahier de Bazas.
3 L'Ami des Hommes, I, 260.
CONDITION MATERIBLLE BT MORALE. 329
à ce qu'elle était en Angleterre, il ne faudrait pas conclure, d'après les voyages d'Arthur Young, qu'elle était en décadence à la veille de 1789. Les efforts qu'on avait faits en sa faveur depuis 1760 n'étaient pas restés stériles.
Il s'était aussi produit un grand fait depuis la fin du moyen âge; c'est que la majorité des paysans étaient devenus propriétaires. Il y avait sans doute des propriétaires au xv® siècle; mais il y en avait moins. A la veille de 1789, les petites propriétés étaient aussi nombreuses que de nos jours *. Les inconvénients de la petite culture sont signalés, et l'on espère que le gouvernement interviendra pour y remédier *. Avec le partage égal, qui existait dans un grand nombre de coutumes pour les roturiers, les héritages s'étaient morcelés à l'infini, et l'on voit dans les inventaires de successions de paysans des nomenclatures sans fin de pièces d'une contenance des plus restreintes. Le mobilier des maisons est à peu près analogue à celui des paysans de nos jours. Vers 1770, dans les environs de Barsur- Aube, les lits sont d'ordinaire garnis de rideaux de serge verte, quelquefois bordés d'un petit galon de soie ^. On trouve des dressoirs, des buffets, des armoires en chêne. Un vigneron possède trois go-
* L. de Lavepgne, Economie rurale de la France, p. 25.
* Physioeratie^ recueil par Du Pont (de Nemours), 1768, p. 143.
* Arch. de l'Aube, sect. jud. En 1723, on trouve dans une maison de Rouvres un tour de lit avec bonnes grâces en serge gris-de-mort.
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belets et une tasse d'argent. Presque tous ont des bestiaux. En 1789, si le paysan se plaint beaucoup des impôts, de la milice, des droits seigneuriaux, il ne gémit pas sur sa misère, comme ses prédécesseurs Tonl fait dans les cahiers de 1576 et de 1614.
Avec le sentiment de la propriété, qui de jour en jour devenait le partage du plus grand nombre, rhabitant des campagnes avait contracté le sentiment de nouveaux devoirs. Il travaillait plus que le serf ou le colon du moyen-âge, parce qu'il travaillait pour lui et pour sa famille. L'Eglise l'avait compris, en tendant à diminuer de plus en plus le nombre des jours fériés. Au xif siècle, il y en avait plus de soixante, ' outre les dimanches. Au xiv®, quelques-unes cessèrent d'être obligatoires pour l'agriculture. Elles furent réduites dans une proportion considérable sous Louis XIV et sous Louis XV *. L'agriculture et l'industrie en avaient demandé la réduction avec instances.
Le marquis de Mirabeau fait remarquer qu'on était devenu moins gai qu'autrefois, peut-être par la raison qui fit perdre au savetier ses chansons et son somme *. En effet, rien n'est moins insouciant que celui qui n'a pas de responsabilité et qui ne peut acquérir. Le paysan travaillait plus qu'autrefois ; il avait cependant un fonds d'inaltérable gaieté, qui tenait à son caractère. « En Angleterre, disait l'abbé Leblanc, les villages sont plus riants et mieux
* Lalore, Les Fêtes chômées dans le diocèse de TroyeSj 1869.
* L'Ami des Hommes, II, 392.
CONDITION MATÉRIELLE "EfT MORALE. 331
bâtis qu'en France ; le paysan plus riche, les femmes plus élégantes..., mais le paysan n'est pas aussi gai qu'en France... Le berger en conduisant ses troupeaux, le laboureur courbé sur sa charrue, l'ouvrier même, au milieu des travaux les plus pénibles, parmi nous tout le monde chante * . » Il aurait pu dire que partout on dansait. La musique et la danse consolent de beaucoup d'autres jouissances, écrit un intendant *. En Auvergne, dit Fléchier, dès que le printemps est arrivé... l'on ne voit pas une rue ni une place publique qui ne soit pleine de danseurs ^. Dans le Nivernais, raconte Monteil, soit dans la cuisine, soit dans les prairies, on danse au son de la musette, les vives bourrées, les vives sauteuses *. Sous tous les règnes on a dansé. Sous Louis XIV, on danse « aux chansons ou au son des violons et des hautbois, » sur les places pubUques le dimanche ^. L'abbé de Marolles parle avec attendrissement des danses rustiques du temps de Henri IV *. « Il n'y a feste de village, écrit Estienne Paquiér, où l'on n'accompagne la fête du saint
« LeUres de M. Vabbé Leblanc j 5« édition, 1758, t. II, p. 91.
* Raymond de St-Sauveup, p. 47. En 1782, à Agde, toute la population danse le soir au bord de la mev. Il y avait plus de cent contredanses dans Tespace d'une demi-lieue, écrit un témoin oculaire. Â. de GaUier, la Vie de province au dix-huitième siècle^ p. 17.
^ Mémoires sur les Grands-Jours d'Auvergne, éd. Hachette, p. 243.
* Histoire des Français des divers Etats, A^ éd.,rv, 294. ^ Statuts synodaux d'Alet, 1675, p. 107.
« Mémoires, éd. Amsterdam, 1755, 1, 19-24,
parochial de danses et de banquets. » A Lagny, le jour de la Pentecôte, on célébrait les jeux floraux. Avant de se rendre à l'église, le peuple allait cueillir des rameaux dans les bois et se livrait dans la journée à une infinité d'exercices plaisants *. Les noces furent toujours le prétexte de danses : « Il n'est maintenant de manouvrier, disait Thoinot Arbeau au xvi® siècle, qui ne veuille avoir à ses noces les hautbois et les sacqueboutes ^. » C'est ainsi qu'on appelait les trombonnes. Le père Mersenne disait au xvii® siècle : On se sert maintenant de violons aux noces et fêtes de village.
Les fêtes de village avaient un entrain, un éclat, un caractère qu'elles n'ont plus de nos jours. Elles variaient selon les provinces, et les prétextes n'y manquaient pas. On célébrait le dimanche des brandons, on allumait les feux de la Saint-Jean ; on se livrait à des jeux de tous genres, par exemple aux combats de coqs ^. Au commencement du xvi® siècle, dans le Vivarais, on met aux enchères les rôles de roi, de reine et des principaux dignitaires de la cour de France, pour les faire représenter sur une scène rustique par les membres d'une confrérie locale *. Dans le Quercy, les reinages se rencontrent
* Recherches de la France, éd. Paris, 1611, p. 830.
* Orchésographie. Thoinot Arbeau était le pseudonyme de Jehan Taboureau.
^ FoiiAgiiier, Travaux de V Académie de Reims^ 1874, p. 449 et suiv.
* Rôle du peinage de la confrérie de SaintJacques des villageois de Vais, près le Puy, en 1506. — Rev, des Soc, savantes^ VI« série, t. I, p. 557 à 560,
jusqu'au xvni* siècle. Les villages nomment des rois et des reines, dont les fonctions sont onéreuses. A Saint-Fleuret, à la suite de messes solennelles, le roi et la reine donnent à boire et à manger à tous les habitants du pays ; les tambours , les vio^ Ions, les musettes, les décharges de mousqueterie ne cessent de se faire entendre pendant toute la fête, qui se termine par des feux de joie *. Dans un village picard, chaque année à la Saint-Nicolas, on adjugeait au plus offrant le titre de Prince de la jeunesse. Ce prince a le droit de faire le premier la révérence au seigneur, d'ouvrir la danse, de commander le feu des salves les jours de baptême ^. De nombreux arrêts, des ordonnances synodales, essayaient, sans y réussir, de modérer l'ardeur de la danse, surtout le dimanche ^. Les seigneurs, à qui la poUce et la désignation des fêtes paroissiales appartenaient *, donnaient quelquefois des fêtes à leurs paysans. En 1787, l'évêquede Laon fait servir aux siens, dans son jardin, une table des mieux garnies, et Ton fait à leur profit une représentation des noces de Gamache ^. A cette époque, on multipUe les fêtes de campagnes, en cherchant à leur donner un but utile ; on en célèbre en Thonneur de l'agricul-
* Bion de Marlavagne, Hist, de la cathédrale de RhodeZj 275.
* Matton. Note sur la prévôté de Ribemont. Bull, de la Soc. académique de Laon, t. XVII.
* Les Grands- Jours de Clermoat de 1605 interdirent les fêtes baladoires.
* C'est ce qu'on appelait le droit de lever les quilles. Loyseau. ^ Correspondance inédite de la comtesse de Sabran, p. 295.
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ture, sous le nom de fêtes céréales *. On encourage la vertu, en couronnant des rosières; on fait la fête des bonnes gens en Normandie; on dote des jeunes filles pauvres, et leur mariage est béni au milieu de réjouissances publiques.
Les mœurs s'étaient-elles améliorées dans les campagnes depuis le xvi° siècle ? Sous la surveillance du clergé, ne s'étaient-elles pas épurées et ne formaient-elles pas avec les mœurs des villes un contraste réel? Les romanciers de la fin du xvni® siècle l'affirment ; Florian et Berquin le disent. La sensibilité de l'époque oppose, comme une antithèse, les vertus des champs aux vices des cités. Il faut faire la part de l'engouement, de l'imagination, du heu commun. Mais si les bergères étaient rarement des Estelles, l'immense majorité des paysans avaient des mœurs réguhères ; ils recevaient l'instruction religieuse ; ils avaient la foi, le sentiment du respect et l'amour du travail.
C'est aux époques de crise que l'on peut juger des hommes. L'ancienne monarchie avait préparé une race de paysans forte et vaillante. Ils avaient été élevés par elle, ces paysans de la Vendée, qui se battirent comme des héros; elles avaient grandi sous son égide, ces populations des campagnes parmi lesquelles se recrutèrent les intrépides soldats de l'armée du Rhin et de l'armée d'Italie, qui ont fait la terreur et l'admiration de l'Europe. Le sentiment de la patrie ne s'était-il pas développé en
^ Notamment dans la généralité d'Auch. Etrennes d'Apollon, 1779, p. 43.
eux î Ne s'étaient-ils pas préparés à devenir des citoyens, en administrant leurs affaires locales? Depuis le moyen-âge, ils discutaient leurs propres intérêts, et le porche de l'église était pour eux ime sorte^de forum où tous pouvaient donner leur avis et voter. Malgré la protection dont ils étaient parfois accablés, ils connaissaient leurs besoins communs ; ils savaient s'imposer des sacrifices : pour l'école, où ils envoyaient leurs enfants, pour l'église, où ils se rassemblaient, pour l'horloge et la cloche, qui sonnait pour eux les heures du travail et du repos. Ils nommaient leurs agents, et d'ordinaire ils choisissaient les plus capables. Ces assemblées fréquentes, où ils étaient convoqués, n'étaient-elles pas la préparation la plus complète et la meilleure à l'exercice des droits politiques qui devaient leur être donnés plus tard î
L'indépendance communale, issue du moyen-âge, a-t-elle été diminuée ou augmentée par l'administration de la monarchie? Ce que l'on peut au moins afifener', c'est que la monarchie l'a maintenue; elle l'a en même temps relevée, parce qu'elle l'a soustraite au pouvoir exclusif du juge seigneurial pour la rattacher plus directement à l'Etat, en qui s'incarnait la grande idée de patrie.
L'administration, depuis Louis XIV, a eu sans doute ses faiblesses et ses abus ; mais à la considérer dans son ensemble, il y en a eu peu d'aussi éclairée et d'aussi généreuse. Les intendants étaient formés aux affaires dans le conseil du roi, où ils exerçaient les fonctions de maîtres des requêtes;
on comptait parmi eux des hommes du plus haut mérite, qui furent appelés à différents ministères, et dont le plus éminent fut Turgot. Dans bien des cas, leurs sentiments d'humanité furent égaux à leur vigilance. Leur correspondance, qui embrasse une infinité de sujets, fait souvent honneur à leur sagesse, à leur esprit de justice, à leur amour du progrès; en Champagne particulièrement, ils apparaissent la plupart du temps comme les soutiens des faibles et les défenseurs des intérêts généraux. Si leur tutelle fut trop minutieuse, si leur administration pénétra dans un trop grand nombre de détails, si elle eut trop souvent les vices de l'arbitraire, leur intervention fut plus d'une fois efficace pour garantir les intérêts des communautés rurales, et même pour faire prévaloir quelques-uns de leurs droits.
Les progrès matériels des campagnes ne furent point en rapport, il est vrai, avec les intentions justes et la direction sage de la grande majorité des intendants. Les principaux obstacles qu'ils rencontrèrent provenaient du régime économique et du système financier, dans lesquels persévéra trop longtemps la monarchie. Les villes avaient des privilèges ; les campagnes n'en avaient pas. La plupart des impôts frappaient sur elles; la propriété du paysan en supportait presque tout le poids ; grevée en outre de droits onéreux ou spéciaux, elle n'était pas libre comme elle le devint en 1789. Sous ce rapport, la Révolution, en modifiant profondément les conditions de la propriété et en affranchissant le
travail, a préparé la prospérité et l'aisance, qui, grâce à des découvertes industrielles sans précédents, tendent de nos jours à se répandre de plus en plus dans les campagnes. Mais si sous le rapport matériel, d'incontestables progrès ont été obtenus, la liberté communale s'est-elle développée dans les agglomérations rurales? La tutelle administrative a-t-elle sensiblement diminué î et si les paysans ont acquis des droits politiques qu'ils n'exercent qu'à des intervalles éloignés et sans connaître d'ordinaire les hommes qu'ils appellent à les représenter, ont-ils conservé le droit de délibérer directement sur leurs affaires communes et d'élire librement leurs principaux agents ?
Si l'on envisage notre histoire jusqu'aux époques contemporaines, on reconnaîtra qu'il peut exister une sorte de liberté communale sous un gouvernement central de forme despotique; de même qu'il existe des communes en tutelle et dont tous les agents sont nommés par l'administration supérieure, sous un gouvernement représentatif.
Il y a de grands avantages à ce que la liberté communale soit entièrement indépendante de la liberté politique. Si le pouvoir central sort du rôle de surveillance supérieure qui lui appartient, pour s'occuper de détails et nommer les agents de la commune, les citoyens n'ont souvent d'autre ressource pour se défaire d'un agent dont ils croient devoir se plaindre, que de voter contre le gouvernement qui le nomme. Les questions municipales se lient aux questions politiques, et pour amener une
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réforme locale, plus d'une fois l'électeur a contribué, sans le vouloir, à une révolution générale.
L'ancien régime a connu cette distinction salutaire entre le domaine municipal et le domaine politique. Ce fut une de ses forces. Ce fut son honneur de respecter, malgré les progrès et les abus de la centralisation, quelques-uns des caractères essentiels de la liberté communale. Le nom de francs donné par Louis-le-Hutin à ses sujets n'était pas un vain mot. L'ancienne France ne fut pas complètement asservie, comme tant d'écrivains l'ont écrit, sous le despotisme. Louis XIV ne déclarait-il pas lui-même que la « liberté avait toujours été l'apanage de son royaume, » et qu'il désirait « entretenir régalité entre ses sujets? * » Les actes n'étaient pas toujours conformes aux paroles. Mais si la monarchie du XVIII® siècle n'a pas connu les libertés politiques que possédait l'Angleterre, si elle ne s'est point élevée à cette forme supérieure de gouvernement qu'on appelle la monarchie parlementaire, elle avaiî cependant des limites qu'elle franchissait rarement. Dans les sphères supérieures, le pouvoir royal trouvait devant lui l'inamovibilité des parlements, l'honneur de la noblesse, l'indépendance du clergé, la force de l'opinion publique ; dans les régions les plus humbles, il laissait aux habitants des campagnes l'exercice de leurs libertés communales; libertés restreintes, il est vrai, mais libertés pratiques,
^ Préambule d'une déclaration de 1683 pour rafiranchissement des cagots. V. de Rochas, les Parias de France.
qui se seraient développées avec sûreté, si les doctrines des hommes sages de l'Assemblée constituante eussent prévalu ; mais, consolant spectacle, à tout prendre, pour ceux qui croient, comme nous, qu'un peuple chrétien ne peut vivre et croître pendant des siècles sans aucune liberté, et qui se félicitent de voir que tel n'a pas été le sort de la France !
ASSEMBLÉES d'hABITANTS POUR LA RÉPARATION