CHAPITRE II LA CORVÉE DES CHEMINS
Entretien des ponts et des chemins à la charge des seigneurs et des habitants. — Péages. — Sully grand voyer. — Enquêtes.
— Corvées au xvic et au xvii* siècle, — Principe de l'entretien des routes. — Généralisation de la corvée royale. — Ordres donnés aux habitants des villages. — Dénombrements par les syndics. — Exemptions. — Réfractaires et garnisaires. — Travail médiocre des corvéables, — Rachat de la corvée. — Contribution représentative. — Plaintes à ce sujet. — Luxe des grandes routes, — Mauvais état des chemins vicinaux. — Entraves dans certaines provinces. — Corvées bourgeoises.
— Leur destination. — Opposition à ces corvées, — Ateliers de charité.
Jusqu'à la fin du xvii'^ siècle, l'État ne demanda aux habitants jles villages que .des impositions en argent; lorsque leurs ressources pécuniaires parurent épuisées, il leur demanda leur temps et leur travail par rétablissement des milices et des corvées. L'État se substituait au seigneur, qui avait exigé pendant longtemps de ses vassaux le service militaire et la corvée à merci.
Au moyen âge, il était difficile de distinguer Tin-
térêt général do Tintérêt local pour la confcction et rentre tien des ponts et des chaussées. Dans les villes bateices comme nous l'avons vu, tous les habitants concouraient aux dépenses qu'ils exigeaient '. Le plus souvent, pour y subvenir, les seigneurs, qui se disaient propriétaires des chemins, avaient établi des péages. Les ordonnances des rois, principalement sous Louis XIV, en réprimèrent les abus et en réglementèrent l'usage^. Ces péages, dont les tarifs étaient inscrits sur des pancartes d'airain ou de ferblanc, timbrées des armes royales, n'étaient point d'ordinaire à la charge des habitants, mais des marchands et des voituriers étrangers. On reconnaissait aux voî^ sins et aux passants le droit de contraindre le seigneur à réparer les ponts et les chaussées ^ ; mais ce droit n'était pas toujours exercé, et plus d'une fois le produit des péages fut détourné de sa destination. Les transports étaient entravés ou arrêtés par la rupture d'un pont ou le mauvais état d'une route. Pour y remédier, les habitants demandaient à l'autorité de leur procurer le concours des localités voisines. En 1576, la petite ville de Méry voulait faire réparer
1 Dans TAlbigeois, les communautés concouraient à l'entretien des chaussées pour une somme déterminée ; c'est ce qu'on appelait vers 1600 le préciput des communautés. Le diocèse fournissait le surplus. (Rossignol, Petits Etats d'Albigeois^ p, loi.)
2 Ordonnances du 31 janvier 1663 et de 1669. La plupart des péages furent supprimés au milieu du xviir siècle. Voir la liste des péages de la généralité de Champagne publiée par M. Varin. [Arch. delà ville de Reims. Statuts, III, 388 et suiv,)
3 Freminville, Pratique, lY, 85, 89, 95. Des enquêtes étaient faites par les officiers des eaux et forêts, pour constater la nécessité de réparer les chemins,
LA coRvi'ir: i>i:s ciiivMins 201
ses poiils îiii\ Irais des villes ini])ortaiitcs de la ])ro- \ince, vers lesquelles se dirigeait la roule qui passait sur ces pouls V
A la même époque, on réclamait un règlement « sur le fait des grands chemins, » afin qu'il fut plus facile dy passer, et Ton demandait que les baillis, astreints désormais à des chevauchées annuelles, eussent le pouvoir d'ordonner sur les réparations des routes ^.
Ce soin ne tarda pas à être attribué plus spécialement aux officiers des élections, sous la direction des trésoriers de France^. Sully essaya, en se faisant attribuer le titre de grand-voyer de France, de donner aux travaux publics entrepris dans les localités Tunité et Timpulsion qui leur manquaient ''. Il avait pour agents dans les provinces les voyeurs du roi, qui existaient depuis longtemps dans certaines villes, et les présidents de l'élection. C'est à ces derniers que s'adressaient les seigneurs, par l'intermédiaire de leurs procureurs fiscaux, pour obtenir des secours des villages voisins. Le président et le voyeur se transportaient sur les lieux, visitaient les ponts rompus et les chaussées endommagées, estimaient la valeur des réparations et la quantité de
1 Cahier de Ghappes et de Mérv-sur-Seine. Arcli. de Troyes> BB. 15.
-Cahiers d'Ervy et de Pont-sur-Seine. Mêmes archives.
3 'Cahier du clergé du bailliage de Troyes, en 1588. Arch. de l'Aube, 10, G. 13.
^ Vignon, Etudes historiques sw l'administration des voies publiques en France aux dix-septième et dix-huitième siècles^ h ôl.
corvées qu'il fallait demander aux habitants des communautés les plus rapprochées. Cet exemple, que Ton peut signaler à Villemaur en 1601 \ n'était sans doute pas isolé ; il atteste que, dans la première partie du xvii"" siècle, avant rétablissement régulier des corvées royales, ce mode de travail était usité. Dès l'époque romaine, des prestations en nature avaient été exigées pour l'entretien des routes ^ Au moyen âge, l'une des corvées les plus fréquentes consistait dans la réparation du château ; plus d'une fois le paysan, corvéable à merci, fut aussi employé à l'entretien des routes ou à la construction des ponts ^. En 1543, les villages des environs de Troyes fourairent pendant plusieurs mois des corvéables pour la construction des murailles de la ville \ Lors du passage des souverains et des princes, ils étaient requis de remettre les chemins en état'^. En temps de guerre, on demandait aux paysans des chevaux et des chariots^. Sous Louis XIV, où une vive et efficace impulsion fut donnée aux travaux des routes, les répa-
1 Arch. de l'Aube, G. 1106. 19 communautés situées dans un rayon de deux lieues du bourg de Villemaur furent désignées pour envoyer des corvéables. Voir Pièces justificatives^ § VII.
2 Les magistri pagorwii exigeaient ces corvées. (Siculus Flaccus, éd. Goes, p. 9, cité par Lecesne, les Administrations municipales des campagnes dans les derniers temps de l'empire ro^nain, Mém. de l'Académie d'Arras, 1874, p. 457.)
3 Dans le Bigorre, ces corvées se nommaient arroade. (De Lagrèze? p. 111.)
* Boutiot, Histoire de Troijes, III, 388. ^ Vignon, I, 77 et 78.
6 Gaffiaux, Essai sur le régime économique,., du Harjnauf, p. 205 et 396.
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valions par corvéïî fun^nl assez riv(|ii(Mïiin(Mil nsilécs. On pourrait montrer les trésoriers dcî l^'rance, à (\m Ton avait rendu le titre de fçrands voyers, ni les officiers des finances, placés sous leurs ordres, se déplaçant, rédig(^ant des procès-verbaux pour constater les réparations nécessaires, et faisant des réquisitions dans les villages' ; on pourrait indiquer une ordonnance du grand bailli de Troyes, qui prescrit, en 1693, aux paysans de réparer les ornières des grands chemins deux fois par an'-. La municipalité de cette ville obligeait même les communautés de sa banlieue d'entretenir les routes qui venaient aboutir dans ses murs ; elle ordonnait aux procureurs syndics et aux marguilliers, tantôt d'envoyer des charrettes et des tombereaux, accompagnés de manœuvres pour réparer une chaussée rompue par les grandes eaux, tantôt de faire conduire au Ucu et à Theure marqués par le voyer de la ville tous les hommes capables de travailler aux routes. En 1708, trente communautés étaient sommées d'obéir à une injonction de ce genre, sous peine de dix livres cVamende contre les syndics et de trois livres contre les man ouvriers défaillants ^.
1 Con\ des contr, geti., 1693, t. I, n" 1255.
2 Annuaire de T Aube de 1848, p. 52. Des ordonnances forçaient les habitants des villages situés à deux lieues de la ville à curer les fossés et les bras de la Seine qui la traversaient. [I?w. Arch, Auhe, C. 2230.) Voir aussi Pièces justificatives, '^ VIII.
3 Ordonnances des maire et échevins de Troyes, des 9 mai 1702 et 26 novembre 1708. Placards. Arch. de Troyes, p. 2 et 3.— En 1684, l'intendant de la Franche -t^omté prescrit aux habitants des communautés situées dans un rayon d'une lieue autour de Gray d'aller ■chercher aux carrières et d'apporter des pavés dans cette ville. (Arch. municipales de Gray, BB. 31.)
En Normandie, à la fin du xwf siècle, des sentences de voirie prescrivent, tantôt à tous les habitants d'une paroisse de travailler à Tentretien d'un chemin désigné, tantôt aux riverains de réparer la chaussée qui touche à leurs héritages ^
Ce système, qui tendait à se généraliser de plus en plus, reposait sur le principe d'après lequel le propriétaire riverain ou le hordier était tenu d'entretenir la partie du chemin qui touchait à son héritage ^. Les travaux de nécessité première devaient être exécutés aux frais de la province, de l'État ou des communautés-^. La jurisprudence variait pour les bordiers. En Normandie, ils ne devaient contribuer à l'entretien que dans le cas où leurs propriétés seraient closes, parce que, dans ce cas, les voituriers ne pouvaient passer à travers champs, à droite ou à gauche de la route, pour éviter les mauvais pas. La nécessité d'un règlement se faisait sentir, non moins que celle de contraindre les bordiers à s'acquitter régulièrement de leur tâche ; car la négligence ou l'abstention d'un seul pouvait rendre vains tous les efforts des autres- D'après l'auteur d un mémoire adressé au régent, le roi aurait fait les dépenses nécessaires pour les ponts et les pavés, tandis que les bordiers y auraient contribué pour une somme à peu près égale '.
1 înv. Arch. Seine -Inférieure, C. 1342 et suiv.
'-^ Un arrêt de l'assemblée générale de Provence, de 1GP7, mettait à la charge des communautés les réparations des chemins allant d'un lieu à un autre. (Freminvili.e, Pratique, IV, 411.) — Arrêt du Conseil souverain de Tournay de IGTl.Caffiaux, p. 270.
^ Vignon, I, 75.
^ Gautier, Traité de la constriiciicn des clicrnins, 1721. p 165 et suivantes.
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Le système de la corvée royale existait donc en principe comme en réalité d;ins plusieurs provinces, avant d'être généralisé en I7:)7 par le conlrolcui* {général Orry, rpii le réglementa ])ar une simph^ inslruction minislérielle. La nécessité ne justifiait pas l'extension de cet impôt personnel, si onéreux et si vexatoirc, qui fut exigé avec rigueur et réparti d'une manière arbitraire'. Des progrès sérieux avaient transformé les routes, sous Timpulsion énergirpie de Louis XIY. Madame de Sévigné écrivait : « (l'est une chose extraordinaire que la beauté des chemins..., ce sont des mails et des promenades partout -. » Les anciens procédés avaient suffi pour amener ces résultats. Cependant le ministre Orry, qui avait eu déjà recours à la corvée dans son intendance de Soissons, n'hésita pas à remployer partout, non seulement pour entretenir les grandes routes comme par le passé, mais pour en augmenter le nombre, sans accroître les dépenses de l'État.
Il suffisait d'un ordre de l'intendant, en effet, pour diriger, sur un point donné et pendant un temps fixé arbitrairement, toute la population valide d'un village. Sans doute on murmura, mais on ne résista pas. Un annaliste obscur, résidant dans une ville, se fit l'écho de plaintes que l'administration ne voulait point entendre. « On forçait, disait-il en 1726, les
^ Essai sur les j^oïiis et chaussées, la voirie et les corvées, 17G0.
2 Chéruel, Bictionnaire des Instituiions, I, 184. Cette lettre est du 20 sept. 1667. « Les intendants ont fait des merveilles, dit M™e de Sévisrné. et nous n'avons cessé de leur donner des louanges. »
habitants des villages à faire de nouveaux grands chemins à leurs dépens ; il y en avait qu'on envoyait jusqu'à quatorze lieues ou davantage. Les hommes n'en étaient exempts qu'à 70 ans, les femmes à 60. Quand il n'y avait pas assez d'hommes pour y aller, on prenait deux femmes pour un homme. On faisait relayer les travailleurs au bout de deux jours et plus ^ » Ce fut bien pis, lorsque le système de la corvée fut appliqué à la majorité des provinces. Si dans certaines d'entre elles, on exigeait six jours de travail, dans d'autres, on allait jusqu'à cinquante. Ce ne fut qu'au bout d'un certain nombre d'années que la moyenne de douze journées fut adoptée à peu près partout -.
x\u commencement de chaque année, les syndics étaient tenus de faire un dénombrement exact de tous les habitants et des animaux sujets à la corvée. En Champagne, ils inscrivaient sur un tableau imprimé les noms des laboureurs et laboureuses^ de leurs fils et de leurs valets, des conducteurs de bêtes de somme, des manouvriers et des exempts ; ils y ajoutaient le nombre des chevaux, vaches ou bœufs tirants^ que possédaient les laboureurs ^. Quinze jours avant la date désignée pour les travaux, les syndics recevaient l'ordre de se trouver dans un lieu déterminé, avec un nombre prescrit de manouvriers et de voitu-
1 Manuscrits de Semilliard, III, 923. Bibliothèque de Troyes.
2 Vignon, lil, p. 19 et 20. — Inv, Arch. Seins-Inférieure ^ €. 888 et 890. — ¥A\q fat même abaissée en Normandie à 8 et à 6 jours (Ibid. G. 893).
8 Arch. de TAube, G. 313,
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rcs attelées. Si les travailleurs ne i^euviiicnt rclourner cluv. eux, on l(Mir Coiirnissail k ^îte, av(ic (U\ la paille fraîche pour les hommes et de la lilirnî pour les bètes ' .
Les charges qui pesaient ainsi sur les classes laborieuses des campagnes étaient d'autant plus lourdc^s que les habitants de la plupart des villes et un certain nombre de privilégiés en étaient exempts. « Le peuple, disait un int(^mdant de Roussillon, se prête avec assez de soumission à ce qu'on exige de lui pour cette partie de l'administration ; mais il faut alléger son fardeau en diminuant le nombre des exemptions 2. » Ces exemptions étaient arbitraires et variaient selon les provinces, comme la durée, Tépoque et la distance des corvées. 11 était interdit de s'en racheter à prix d'argent ; les enfants au-dessus de douze ans, dans certains pays, y étaient astreints ; l'âge seul de soixante ans en dispensait ^.
Si les paysans refusaient de se rendre aux ordres des intendants et des ingénieurs, ils étaient poursuivis avec une rigueur parfois excessive ''. Les cavaliers de la maréchaussée étaient envoyés dans les villages ; ils s'y installaient à titre de garnisaires, menaient de force les réfractaires sur les routes, et en cas de résistance les conduisaient en prison. A une certaine époque, cette mission de contrainte et de répression
1 Vifrnon, lil, p. 9.
2 Inv. des Arch. des Pyrénées-Orientales. 9(^, 1192.
3 Vignon, III, p. 16.
^ René d'Argenson, Mémoires, éd. Janet, V, !92.
268 LIVRE lY. CHAPITRE II
fut confiée aux grenadiers royaux et aux soldats de milice ; mais ils étaient moins redoutés que les cavaliers de maréchaussée ^ et c'était à ces derniers qu'on recourait le plus souvent. En 1771, on comptait 408 réfractaircs dans l'élection de Bar-sur-Aube ^. Tandis qu'on les condamnait à des amendes, quelquefois exorbitantes ^, les communautés devaient payer aux cavaliers leurs frais de déplacement et de séjour, que le subdélégué était dans certains cas obligé de réduire ''.
Les habitants étaient commandés pendant la durée des travaux, soit par leur syndic'^, soit par un d'entre eux que désignait Fintendant et qui portait le titre de voyer. Le voyer était exempté par sa charge de la corvée, et comme son exemption entraînait celle de ses chevaux, les habitants aimaient mieux voir exercer ces fonctions par un manouvrier que par un laboureur^'. Mais souvent, les corvéables, mal dirigés, peu stimulés, travaillaient mal et avec une mauvaise volonté signalée ; on remarquait que leur travail était plus lent et coûtait plus cher que celui
1 Arch. de rAube, G. 784. — Inv. des Arch. des Pyrénées-Orientales^ G. 1195.
2 Arch. de T Aube, G. 784.
3 A6 liv. d'amende, en 1757. Arch. de l'Aube, C. 1468, — Voir aussi le marquis de Mirabeau, Réponse à la voierie, p. 71.
^ En 1783, la maréchaussée de Vendeuvre réclame 180 Jiv. pour avoir averti et surveillé les réfractaires de quatre communautés. Le subdélegué fait consentir le prévôt à réduire sa réclamation à 80 liv. (Arch. de l'Aube, G. 291.)
^8 journées sur les routes à commander les corvées, 8 liv. — Extrait du compte à'u]^ syndic. Arch. de TAube, C. 1408.
^ L'intendant de Champagne, sur l'avis de l'ingénieur, décide dans ce sens en 1758. (Arch. de l'Aube, G. 1318.)
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(rouvrid's salari(''S ; i'X un iiilnidani de ToiiniiiK; |)0Uvail. (IrinoiihiM', en I7V.^ (jnc, des corvéables, dont le salaire était évalué à 17,500 llv., ira(:('()rïi|)lissaient pas une làcJK^. plus considérable que eelhî (|u'aurait produite une adjudication de (),700 liv.'.
L'opinion ne tarda pas à s'émouvoir de l'arbitraire et de l'iniquité de ces travaux forcés auxquels étaient périodiquement assujettis les habitants de la campagne; certains parlements, certains publicistess'élcvaient avec force contre' de tels abus, tandis que les administrateurs en supputaient les inconvénients et cherchaient à y remédier. On ne songea pas, il est vrai, à revenir à l'état de choses antérieur; on s'efforça, comme le fit Turgot, dans son intendance de Limoges, d'y substituer une imposition répartie sur tous les propriétaires et les habitants de la communauté^. On sait que, devenu ministre, Turgot voulut supprimer les corvées, et devant quelles résistances il échoua. Mais le coup était porté ; le rachat de la corvée fut admis en principe, et il était appliqué dans un grand nombre de communautés'*, lorsque l'édit de 1787 vint remplacer cet impôt personnel par une contribution pécuniaire.
1 Invent, des Arch. d'Indre-et-Loire^ C. 177.
2 Entre autres, le marquis de Mirabeau dans sa Réponse à l'Essai sur la voierie. Duclos, l'auteur de V Essai, répondit dans un volume in- 12 de 400 pages, intitulé Réflexions sur la corvée des chemins. Il défendait la corvée, et Grimm lui donna raison {Correspondance littéraire, édi. 1878, Y, 85).
sCondorcët, Vie de Turgot, 1786, p. 42.
^ Inv. des Arch. de l'Aisne, G. 503 et suivants. — In.v. des Arch. Seine-Inférieure y G, 899 etsuiv, — En 1786, Fontvaunes et Dier-
Mais le paysan aimait mieux parfois donner son temps que son argent. La contribution représentative de la corvée venait s'ajouter aux tailles, aux aides et aux vingtièmes, et si dans la llaute-Guienne la noblesse et le clergé avaient oiïert de prendre part aux dépenses que nécessitaient la confection et l'entretien des routes*, dans le reste du royaume, ces dépenses frappaient exclusivement sur les taillables- ; les communautés, qui avaient des revenus propres, pouvaient obtenir d'en employer une partie à acquitter cet impôt nouveau'^; mais celles qui n'avaient aucunes ressources en étaient accablées. Les trois ordres du bailliage de Yilliers-la-Montagne demandaient avec instance le rétablissement de la corvée en nature, dont la suppression avait donné lieu « à des réclamations vives et générales'. » Des assemblées d'élection avaient formulé des plaintes non moins sérieuses. La contribution représentative, selon l'une d'elles, était perçue (( entre les sanglots de l'indigence, » et mécontentait à la fois « les voyageurs et les entrepreneurs de routes'^. » Ce n'étaient pas seulement les paysans qui en souffraient par l'augmentation de leurs charges
rey-Saint-Père passent un marché pour l'exécution de leurs corvées moyennant une somme de 824 liv. pour chacune d'elles. (Arch. de TAube.)
1 Hippeau, Le gouvernement de Normandie, V, 243.
2 La noblesse, il est vrai, payait une partie de la taille, par la contribution qui frappait l'industrie de ses fermiers. Voir Grosley, Londres, l^e éd., III, 177.
3 Inv. des Arch. de l'Aisne, C. 310.
^Arch, parlementaires, II, 24^^.
^ U assemblée d'élection de Bar-sur- Aube, p. 24. — Voir aussi Les cahiers de 1789 en Normandie, II, 221, 365, 473, 487, 514.
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pécuniaires, r\iliii(Mil ;iussi les roules ([ul (lé])(';rissaient. « Depuis la suppi'iîsslou de la cotnim^ dil un cahier (le villa^-e, h's roules s!)nl néji;li;^nî(;s pour ik; pas dire lolaleinenl abandoiniées. il serait avantageux de rétablir les corvées sur Tancien pied, en pay.'uit les lahoun^urset les manouvriers proportionnellement à leurs travaux. » On demandait aussi qu'elle lut remi)lacée par des péages sur les chevaux et les voitures, et par un droit sur les équipages des grands seigneurs ' .
Si du moins la corvée royale avait toujours été employée à des travaux utiles pour les villages, on pourrait concevoir les regrets qu'elle inspirait à quelquesuns. Le tiers-état de Caen a beau s'écrier en 1789 : (( Que Ton évite l'abus des grandes routes trop multipliées, qui passant par des villages protégés, éloignent le voyageur des villes et ruinent le commerce"-; » les routes droites ouvertes au xvii"" et au xviii'' siècle laissaient d'ordinaire en dehors de leur tracé les villages, même les plus importants, et leurs interminables avenues, plantées d'arbres, étaient surtout destinées à relier Paris aux capitales des provinces et les grandes villes entre elles. Si l'on ouvrait des voies de communication entre les petites villes, on les faisait si larges qu'il était impossible de les entretenir «^ Le tiers-état de Chàtellerault disait avec raison : <( Les habitants des campagnes se sont épuisés pour cons-
1 Cahier de Rosson. art. 3; Cahier de Rhèges, Arch. de l'Aube, B. 18.
2 Les cahiers de Normandie, 1, 248.
3 UAmi des Hommes, I, 185.
272 LIVRK IV. CHAIMTIIE II
Iriiirc dos grandes routes dont ils sont souvent éloignés, et dont la plupart ne retirent aucun fruit, tajidis que Tétat de dégradation des chemins vicinaux est pour eux une véritable source de misères V »
Les grands chemins, en eiïet, étaient superbes. (( Toutes les routes sont refaites, écrivait une étrangère en 1739; elles sont pour la majeure partie aussi bien pavées que les rues de la capitale, et plantées cVarbres des deux côtés comme les routes de Hollande^. » « Les routes sont d'admirables travaux, » dit Arthur Young en 1787, surtout lorsqu'il parle de celles du Languedoc ^ Les chemins vicinaux et les rues des villages formaient un triste contraste avec l'état des grandes voies publiques. » « Les rues et les abords de la plupart des villages sont impraticables, écrivait Turgot ; les laboureurs sont obligés de multiplier inutilement et dispendieusement les animaux de trait pour tous les charrois qu'exige leur exploita-
1 Arch. 2:)arlementaires, II, G97. — Voir aussi le cahier de Brayeen-Laonnois. (Fleury, Bailliage de Vermandois. Les élections de 1789, p. 219.)
'^Lettres de lady Montagne,
3 Voyages en France,tr. Lesage, t. I, p. 52 et 57. Voir aussi sur la beauté des chemins,, p. 25, 29, 87, 162. — D'autres témoignages confirment les précédents. Les chemins en Auvergne sont fort beaux, parfaitement bien faits et fort bien entretenus, dit le Pi^ocès- verbal de la tournée faite par M. Meulan, receveur général des finances d'Auvergne,., en 1740. Mém. de l'Académie de Clerrnont, 1860, p. 263. La qualité des chemins variait selon les provinces. D'après un récit de voyage de 1779, ils sont beaux en Champagne, durs dans rOrléanais, très doux dans l'Angoumois, très rudes dans la généralité de Bordeaux ; ceux du Languedoc sont les plus beaux du royaume, etc. Lettres de Madame de G***, p. 15, 67, 236. — Voir Patte, Monuments érigés en France à la gloire de Louis XVj p. 9.
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(ion'. » (les clicmiiis soiiNciil ii'rlniciil piis ciilivieiiiis; r\ pour racilitcr l;i ( iiciilalioii, on l(;s Taisait (ruiic larL;i'iir (clic (|iril lïil p()ssil)l(' de s(^ (léloiinicr (le côté ou d'autre pour éviter les profondes ornières'-. L'entretien de» ces chemins, comme celui des ponts, était à la charge des comnuiiiautés. Des voyers en réunissaient les habitants dans certains cas pour les appeler à se prononcer sur les réparations nécessaires^. Les élus généraux de Bourgogne enjoignaient, en 1722, aux communautés de réparer leurs chemins, sous peine de voir augmenter leurs impositions ou rejeter leurs demandes en décharge*. Mais l'autorité paralysait parfois la bonne volonté des campagnards. On eut aune certaine époque la mauvaise politic[ue d'empêcher les communautés de se cotiser pour faire les travaux publics cjui pouvaient les intéresser. On croyait à tort que ces dépenses particulières des villages nuiraient au paiement des impôts ^^ Elles auraient, au contraire, profité à la prospérité publique et privée. Cependant, dans certaines provinces, notamment dans les généralités de Metz^' et de Châlons, les intendants accordaient ou imposaient aux habitants des villages, pour la réparation de leurs rues et de leurs chemins ruraux, quelques jours de corvées pris sur ceux de la corvée royale ou ajoutés à cette corvée. On
^ Œuvres posthumes , p. 37.
- Freminville, Pratique, II, 533.
3 Jugement da graucl maire de l'église de Troyes, eu 1487. Arcb. Aube, G. 2916:
* Freminville, Pratique^ IV, 40-2.
^ Turgot, Œuvres posthumes, p. 38.
6 Vignon, III, 102.
app(3lait ce travail particulier la coi^vée bourgeoise. En 1770, elle était de quatre jours environ ^ La tâche à laquelle elle était appliquée était déterminée par rintendant, sur Tavis de Tingénieur, d'après la demande des habitants ou du seigneur. Les rues de beaucoup de villages étaient dans un état déplorable; ici, la chaussée est si dangereuse que le curé a failU succomber dans une fondrière en portant le viatique*^; là, Teau y séjournait; elle y croupissait et engendrait des maladies^. Ailleurs, la voie était ravinée ou envasée; il était impossible d'y passer en voiture, et les fumiers des habitants restaient dans les cours''*. L'ingénieur faisait un devis, estimait la quantité de manœuvres et de chevaux qu'exigeaient les travaux, et concluait au mode d'exécution, qui se faisait sous la direction d'un employé des routes ou du syndic. Si les travaux étaient considérables, l'intendant pouvait augmenter le nombre des journées de la corvée bourgeoise; s'ils intéressaient plusieurs communautés, elles étaient appelées à y travailler, et elles devaient
1 Arch. de l'Aube, G. 784, 1366, 1371, 1411, 23-22. L'intendant impose aux habitants de Balnot et Vaudron trois jours de corvée bourgeoise, sans préjudice de la corvée ro^-ale... C. 340.
2 Arch. de l'Aube, C. 1260. On comptait pour réparer les rues de ce village, qui s'appelait Bourdenay 1,089 journées de manœuvres et 2,100 de chevaux. Sur le mauvais état des rues des villages, voir une pièce intitulée Mémoires, observations et réclamations des municipalités, curés et particuliers de l'élection de Troyes, sur lesquels il n'a pas été fait droit. (Mêmes archives. G. 1182.)
^Ini\ Arch. Seine-Inférieure, G. 884.
4 Arc'n. de rAube, G. 1408. — Ailleurs, le subdélégué prescrit de faire combler par corvée la mare d'un village, [Ibid, G, 1290) ou de régler l'écoulement des eaux. (Mordillât, Hist. de Bassuet, p. 39-40.)
].A CORVKK DKS CIlIiMINS 275
contrihnor h. fournir los inalrriaiix (l(»s ponts dont rnlililr connnnni*, ('îlait conslalrc '.
Les paysans sn monti-aiont parfois rocalciliants, surtout si l(^s travaux avaient (Ho demandés par le seigneur. Kn 1785, les liabitaiits (fun village se refusèrent obstinément à (m réparer les rues. La maréchaussée vint les sommer d'exécuter Tord onnance que Tintendant avait prise à cet égard. Ils répondirent avec énergie qu'ils s'étaient réunis et qu'ils avaient décidé, d'une unanime voix, que leurs rues étaient en état et qu'elles n'offraient aucun danger. Le cavalier de maréchaussée insista ; mais il dut se borner à dresser procès-verbal devant l'attitude des paysans qui réitérèrent leur refus en termes grossiers^. Les déplacements de la force armée amenaient toujours des frais pour les communautés, qui les payaient pour les corvées bourgeoises comme pour les autres^.
La corvée bourgeoise, par sa fonction et sa destination, ressemblait à la prestation en nature, qu'il fut nécessaire d'étabhr après la Révolution et qui est encore usitée de nos jours ; elle était parfois insuffisante, et dans ce cas, il fallait recourir, soit à une imposition spéciale, soit aux fonds dont l'État pouvait
^ En 1765, les trois communautés de Doches, le Mesgnil et Laubressel concourent à la réfection de la chaussée de Doche, parce qu'elles s'en servaient pour exploiter leurs bois usagers. (Arch. de l'Aube, G. 1306.)^
'- Droupt-Sainte-Marie. Arch. de l'Aube, G. 1371, Voir aussi C. 401.
2 Aux cavaliers pour les corvées bourgeoises... Comptes de la communauté de Mailly en 1788. Arch. de l'Aube, G. 149:2.
disposer Cil faveur des ateliers de cliarité^ l^éjà, en 1686, le roi avait fait ouvrir des ateliers publics pour faire travailler les pauvres aux chemins, au moyen d'allocations faites aux provinces-. Les ateliers de charité, établis en 1770 par l'abbé Terray pour donner du travail pendant une disette aux ouvriers sans ouvrage, furent appliqués principalement à la réparation et à l'ouverture des chemins vicinaux ^ Les allocations de l'État étaient proportionnelles aux fonds versés par les communautés et les seigneurs' ; elles produisirent d'heureux résultats'^. Malgré d'inévitables abus^*, la création de ces ateliers introduisit, sous le couvert de la charité, un principe salutaire et nouveau, celui de l'intervention de l'État pour subvenir à l'insuffisance des ressources locales dans les dépenses communales.
1 Ea 1787, ringénieur estime à 2.353 livres la réparation des rues d'Amance. Les habitauts demandent des secours sur les fonds de charité. (Arch. de l'Aube, G. 313.)
2 Mémoires de N. J. Foucault, p. 154.
3 Instruction générale sur V ordre à suivre à l'égard des travaux de charité... 1786. Arch. de l'Aube, G. 293. — Assemblée provinciale de Champagne, en 1787, p. 200.
^Arch. de TAube, G. 293. En Normandie, la proportion était du double ou des deux tiers. (Hippeau, Gouvernement de Normandie, V, 239.) L'Etat donnait en 1789, 1,911,000 liv. La Ghampagne n'y était comprise en 1787 que pour 91,200 liv.
^ //u\ Arch. Seine-Inférieure, G. 883 et 884. — On n'a pu qu'être saisi d'admiration, dit un rapport de l'assemblée provinciale de la Haute-Guienne en 1786, en voyant ce grand nombre de routes vicinales traverser et vivifier nos campagnes jusqu'à présent inaccessibles. (L. de Lavergne, p. 97.)
6 Quelques propriétaires puissants faisaient employer à la confection de leurs avenues les fonds des ateliers de charité. [L'assemblée d'élection de Bar-sur-Aube, p. 18.— Filon, Ilist, des États d'Artois,
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