DES HABITANTS DES VILLAGES
Résumé de l'admiaistration de la communauté. — Influence de cette administration. — Rôle de l'Église, de l'aristocratie et de la monarchie. — Condition matérielle des habitants des campagnes aux xiii* et xiV siècles. — États des serfs. — Remède aux maux des guerres civiles et étrangères. — Luxe sous Henri II. — Aisance et richesse. — Progrès au xyiii* siècle. — • Alimentation. — Plaintes motivées par le mode Je répartition des impôts. — Plaintes des cahiers aux États-Généraux. — Dépérissement des campagnes à la fin du règne de Louis XIY. — • Prospérité à la veille de 1789. — Morcellement des terres. — • Augmentation du travail. — Gaîté française. — Danses. — Fêtes villageoises. — Mœurs et caractère des paysans. — Leur éducation civique par l'indépendance communale. — L'administration monarchique y contribue. — Ce qu'est devenue plus tard l'indépendance communale. — Distinction salutaire entre le domaine municipal et le domaine politique. — La liberté sous l'ancienne monarchie.
Nous avons vu la communauté rurale sortir de l'organisation sociale du moyen âge, se faire reconnaître successivement du seigneur, de TÉglise, de l'État, se fortifier et grandir sous l'administration monarchique, s'administrer elle-même dans ses as-
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semblées f^én^ralos composées de tons l(»s liomincs valides du village, et délé;^ner seulement à la veille de la révolution une partie de ses pouvoirs délihératifs et exécutifs à des conseils nriunicipaux. Après avoir étudié les fonctions et les chaipjes du syndic, nous avons vu les habitants tantôt libres, plus souvent assujettis à nue tutelle supérieure, nommer leurs agents, administrer leurs biens et leurs usages, percevoir leurs revenus, présenter leurs comptes, réparer leurs églises et leurs ponts, payer leurs dettes, voter des dépenses, contracter des emprunts et lever des impositions.
Nous les avons suivis dans Téglise, où tout en reconnaissant la suprématie du curé, ils nomment les marguilliers, administrent les revenus de la fabrique, votent les dépenses du culte. Le prêtre n'a pas seulement pour eux un caractère religieux ; il leur lit les actes de Tautorité, il tient les registres des naissances et des décès. La paroisse est pour les habitants une seconde forme de la communauté.
A côté de Téglise, toujours ouverte, souvent remplie, nous avons montré le château perdant avec ses tours et ses fossés sa prépondérance et son utilité ; le seigneur cessant de protéger, et devenant parfois indifférent à ceux qu'il appelle ses paysans, dont il tire son revenu et qui lui rendent des honneurs ; le juge seigneurial, avec ses qualités et ses défauts, remplaçant le seigneur, et perdant, à mesure que TÉtat grandit, une partie de son influence et de ses prérogatives.
356 LIVRE y. CHAPITRE IV
L'État, dont nous avions entrevu le rôle protecteur, nous est apparu plus spécialement avec ses impôts, dont la perception a été longtemps la seule préoccupation de ses ag(mts. Sous leurs ordres, les habitants de la communauté nomment les collecteurs chargésde répartir et de lever les tailles ; ils sont conduits, par leurs syndics aux corvées royales et aux tirages de la milice. L'État se sert de l'organisation de la communauté rurale, pour en tirer plus aisément les revenus qu'elle peut lui donner.
Nous avons vu enfin l'État, après les seigneurs, le clergé et les habitants, venir concourir aux institutions qui ont pour but le bien public. Nous avons admiré les sacrifices que les populations ont faits pour se procurer des écoles; signalé les hôpitaux, les étabfissements de charité, les secours et les subventions ; montré les encouragements et la protection donnés à l'agriculture, qui es tla principale et souvent l'unique richesse des membres des communautés rurales.
Il nous reste à étudier rapidement quel a été le résultat de ces diverses influences sur la condition matérielle et morale des habitants des communautés. La mission la plus haute de l'administration est de contribuer au bien-être des populations, en laissant se développer librement dans de larges et fermes limites leurs meilleures facultés; pour y parvenir, il faut que ses actes et ses principes s'accordeijty non seulement avec l'état social étabfi par la force des choses, mais avec les principes de l'économie politique et de la justice.
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C'est (l(\jà iiii f>;ran(l mérite pour radminislralion que de ne pas nuire au développc^mcnl pro^Messif de Taisance et de la moralité, (l'est un honneur que do les iavoiiser. I/ancien régime a-t-il eu ce mérite rX cet honneur?
Ce que nous appeh)ns l'ancien régime est sorti de la société féodale ; sous Timpulsion de la monarchie, il a servi de transition entre cette société et la société moderne, entre Taristocratie et la démocratie. Peuton affirmer qu'il a sei'vi les intérêts généraux, qu'il a augmenté la prospérité, qu'il a élevé les idées? Peuton dire qu'à travers des crises lamentables, il n'ait pas vu s'accomplir un progrès lent, mais incessant, vers des destinées meilleures?
Les trois grands pouvoirs qui dominèrent la France jusqu'à la fin du xvni° siècle ont eu chacun leur heure d'initiative et de prépondérance, tout en concourant simultanément au même but. Du v"" au X** siècle, le rôle civilisateur appartient à TÉglise ^ ; du x"" au xn% à l'aristocratie ; du xii'' au xvm^ siècle, à la monarchie. C'est elle, on peut le dire, qui a ^ conduit la grande majorité des Français du servage à la liberté ; le premier usage qu'elle fait de sa force est d'affranchir les serfs du domaine royal ; l'un de ses derniers actes est d'abolir, en 1780, les vestiges de la servitude du moyen âge, qui subsistaient encore dans
1 M. Tailliar a cité de nombreux villages, qui doivent leur origine et leur développement au clergé réirulier et séculier. [Sotice ^U7' l'origine et la formation des villages du nord de la France^ p. 111-169.)
des pi'oviiicos réuni(3.s seulement à la France depuis Louis XIY.
Au moment où la monarchie prit la France des mains de la féodalité, elle la trouva grande et prospère. On croit que la population de la France était aussi considérable au xiv"" siècle qu'elle Test de nos jours. En parcourant les censiers de cette époque, on est frappé du grand nombre d'enfants que chaque famille renferme. Les églises bâties au moyen âge sont par leurs dimensions en rapport avec la population moderne de Timmense majorité des lo^ calités. On signale partout des villages ou des hameaux disparus depuis le xiii^ siècle ; on en signale aussi qui se sont fondés alors sur des terrains défrichés ^ .
Au xiii'' et au xiv'' siècle, des libertés nouvelles furent accordées aux populations rurales; elles contribuèrent à accroître leur bien-être. L'aisance, il est vrai, n'était pas incompatible avec le servage ; oi> cite des « hommes de corps » dont le mobilier agricole et les bestiaux feraient l'envie d'un fermier dd nos jours \ Dans des maisons construites grossière-
1 L. Delisle. p. 174. — Dureau de la Malle, Mémoires de VAca^ demie des Inscriptions, t. XIV, p. 36. — Mém. de l Académie des sciences morales, 2^ série. I, p. glxiv. —A. de Boislisle, Annuaire^. Bulletin de la société de l'Histoire de France, 1875. p. 239. — C'est aussi de l'époque féodale que datent les villes neuves, dont le nom s'est conservé sur tant de points du territoire Voir ii ce sujet deux articles de M. Menault [les Villes neuves, leur origine, Beviie moderne, 18R8) appréciés et rectifiés dans la Bibliothèque de l Écoledes Chartes (année 1869, p. 225), par M. Courajod, auteur d'une thèse sur la même question.
2 Arcli. de TAube, G. 2869.
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ment, souvent couvorles dcMliaunie on de planchettes (le bois, vivent des habitants, habillés de solides étoffes, au milieu de mtuibles qui dillèrcnt peu de ceux des paysans modenies. L'argenterie y est même plus commune ; dans la vaisselle du peuple des campagnes, on parle à chaque instant de hanaps, de gobelets, de cuillers d'argent \
La transition du régime féodal au régime monarchique s'opéra par une des crises les plus effroyables qu'ait traversées la Fiance. La guerre de cent ans, comme plus tard les guerres de religion, comme la Fronde, pesa surtout sur les campagnes. La misère, l'abandon des travaux agricoles, la disette, amenèrent des maux dont nous ne trouvons pas l'équivalent dans les époques contemporaines ; mais toujours les populations s'en relevèrent par le travail avec une vitalité merveilleuse.
L'énergie des habitants y fut pour beaucoup ; la sage administration de quelques rois y contribua. Charles VII et Louis XII firent oublier les maux de la guerre de cent ans ; Henri lY ceux des guerres de religion; Louis XIY ceux delà Fronde.
Malgré ces crises, les campagnes ont ressenti comme les villes l'influence de la progression constante de la richesse. Elle se traduit, à toutes les époques, par l'augmentation de la valeur des choses, par la rareté des bras, par le désir de s'élever audessus de sa position. En 1388. des chanoines de
1 Siméon Luce. IHsfoire de Bertrand Du Gxœsclin, I, 60.
Normandie se plaignaient de ne pouvoir trouver pour cultiver la terre « d'homme qui n e voulût plus gaignier que six serviteurs ne faisaient au commencement du siècle ^ » Sous Henri II, Taisance et la richesse étaient universelles^. « L'orgueil en tous estatz croissait de plus en plus..., dit un contemporain. Les bourgeois des villes se sont volu habiller à la façon des gentilshommes, les gentilshommes aussi somptueusement que les princes, les gens des villages à la manière des bourgeois des villes^. » Le luxe est si grand qu'une loi somptuaire défend « à tous les paysans, gens de labeur et valets, s'ils ne sont aux princes, de porter pourpoints de soye, ne chausses bandées ne bouffées de soye \ » A l'époque des guerres de religion, on se plaint des draps de couleur et des habits somptueux que portent les gens de
1 Léopold Delisle, Étude sur la condition de la classe agricole
en Normandie, p. 26.
2 La description de la maison et du iiiobilier d'un humble paysan breton, d'après Noël du Fail, indiquent h coup sûr l'aisance. [Baliverneries^ 1548, ch. IV.) Les Propos rustiques et les Baliverneries de Noël Du Fail renferment, dit avec raison M. de La Borderie, « une peinture rurale de la condition rustique aussi éloignée des idéales bergeries de YAstrée que des sombres couleurs de La Bruyère. » (Bibliothèque de l'école des Chartes, 1875, p. 286.) — D'après M. Joseph Flach, suppléant du cours de législation comparée au collège de France, la condition du paysan est en France au seizième siècle plus belle que partout ailleurs. Il a obtenu une liberté relative plus grande alors qu'en Angleterre et en Allemagne son oppression est complète. [Moniteur du 13 mai 1880.)
3 Haton, p. 17, 93. — w L'artisan imite et se compare au marchant, dit le cahier d'Ervy en 1576, le marchant tranche du gentilhomme, et le gentilhomme désire être priuce. » (Arch. municipales de Troyes, BB. 15, 3.)
^Ord. de juillet 1549. Ane, lois françaises, XUI, 103.
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village; on vcuil (prils « s(^ gouvernent selon Icîur étal (le laboiireiir i^lde vignerons ^ » ^< An coinnienccmcnt de ceste guerre, lit-on ailleurs, les gens des villages estoient si riches et ])lain/ de tous biens, si bien meublez en leurs maisons, si |)hiins de volailles et beslial, que c'estoit une noblesse. » On loue leurs belles tables, leurs coiïres « biens forbis et rcluisans'-^. » La richesse engendre Tambition. «Lelaboureur veut faire de son fils un monsieur, » écrit Jiernard Palissy ^. « Il ne faut douter que la France était pleine comme un œuf, » dit Brantôme, qui prétend que les premières guerres de religion avaient semblé enrichir la France''. Si, en se prolongeant, les guerres civiles nuisent à l'agriculture, à tel point que Ton redoute « la cessation du labour, presque générale dans tout le royaume^, » quelques années plus tard, sous le même règne de Henri IV, on se plaindra de la rareté et quelquefois de Tinsolence des ouvriers agricoles^. Mais en même temps, les paysans se féliciteront de « Tamiable repos » cjue, grâce au roi, il leur est donné de goûter « dans leurs cabanes rurales^. » En Touraine, la moisson est suivie de fêtes, et les noces des « bonnes gens » se font avec un
1 Cahiers des villages du bailliage de Troyes. 1576, Arch. de Troyes, BB. 16.
2Haton, p. 279.
3 Ch. de Ribbe, la Famille et la Société en France, p. 447, ^ Œuvres. Morts. Vadyiiiral de Chastillon, éd. 1779, IX, 249.
5 Préambule d'une déclaration de 1595. Ane. lois françaises, XV, 99.
6 Olivier de Serres, Théâtre d agriculture, i^, 39.
7 Ennuis des paysans champestres adressés à la Royne régente, 1614, p. 1.
appareil qu'on a plaisir à voir. C'est le témoignage de Tabbé de Marolles. <( Outre les beaux habits de Tespousée, dit-il, qui n'estoicnt pas moins que d'une robe rouge, et d'une coefTure en broderie de fauxclinquant et de perles de verre, les parents estoient vêtus de leurs robes bleues bien plissées, qu'ils tiroient de leurs coffres parfumés de lavandes, de roses sèches et de romarin... Les livrées des espousailles n'estoient point oubliées, que chacune portoit à sa ceinture ou sur le haut de manche. Il y avait un concert de musettes, de flûtes et de hautbois, et après un banquet somptueux, la danse rustique durait jusques au soir. On ne se plaignait point des impositions excessives, chacun payoit sa taxe avec gayeté ; et je n'ay point mémoire d'avoir ouy dire qu'alors un passage de gens de guerre eût pillé une paroisse... \ »
Cette prospérité ne persista pas dans le xvii® siècle. Plus d'une fois le paysan subit les maux qu'avaient éprouvés ses pères, et que résume si bien La Fontaine dans ces quatre mots :
... les soldats, les impôts, Les créanciers et la corvée 2,
Au commencement du règne personnel de Louis XIV cependant, les tailles furent sensiblement diminuées, les églises et les maisons ruinées se relevèrent, les écoles se fondèrent. On pourrait encore citer des
^ Les Mémoires de Michel de Marolles^ 1656, p. 12-13. ^La Mort et Bûcheron, liv. I, fable XVI.
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cxcinpKîs (1(* iiclicssc *. La hclh^ pcliU; r(îriui«M'(î du Bodé[i;al, dont parle madaino de Sévi|^n6, avec sa robe (le drap de Hollande découpe sur du tabis et ses manches tailladcuvs •^, oflVe un afjji'éable spécimen de l'aisance campagnarde. H y a des cultivateurs qui s'enrichissent. La Itruyère parle d'un individu devenu seigneur de la paroisse, où ses aïeux payaient la taille '\ Un personnage d'une comédie de JJancourt dit en 1702 : « Je ne sommes pas les premiers paysans qui auriont fait fortune ''. »
Sous le règne de Louis XV, la prospérité a reparu après les maux de la guerre de la succession d'Espagne^. » Les villages sont peuplés de paysans forts et joufflus, vêtus de bons habits et de linge propre. On ne peut imaginer quel air d'abondance et de contentement est répandu dans tout le royaume. » C'est
1 Mademoiselle de Moiitpensier^ parlant, en 1658, de ses paysans du pays de Dombes, dit « qu'ils sont bien vêtus On n*y voit point de misérables ; auî^si n'ont-ils pas payé de tailles jusqu'à cette heure, et peut-être leur serait-il meilleur qu'ils en payassent; car ils sont fainéants... Ils mano^ent quatre fois le jour de la vinnde. » {Mémoires de mademoiselle de Montpensier, éd. Gheiuel, III, 339. ") L'absence de tailles peut expliquer cette prospérité exceptionnelle.
SLettre du 15 juin 1680.
3 Œuvres de La Bruyère, I, 251
^ Le gilant Jardinier. Théâtre de Dancourt. — Dès qu'un paysan est devenu riche, dit V Anti-Financier en 1763, il vient demeurer en ville... (p. 71).
5 En 1728, un auteur sans doute optimiste disait : a On ne saurait croire combien les paysans sont heureux, maintenant que leurs gentilshommes et leurs seiiïneurs ne leur enlèvent plus le chapon, ni la poule, le veau, ni le mouton, l'œuf, ni le fruit, et qu^un chacun n^ange en repos sans crainte d'être maltraité de personne, ni chigriné de pas un de ses voisins. [Les délices de la France, Leide, 1728,1, 167.)
une Anglaise, lady Montagne, qui écrit ainsi en 1739. Horace Walpole écrit en 1765, après avoir traversé l'Artois : « Je trouve ce pays-ci prodigieusement enrichi depuis quatre ans, que je ne l'avais vu... Les moindres villages ont un air de prospérité, et les sabots ont disparu ' . » L'aisance se répand dans les campagnes; l'accroissement même de la prospérité est attesté par l'augmentation des charges qu'elles subissent ; car il y a des limites au delà desquelles on ne peut rien demander à l'impôt. On va jusqu'à se plaindre de l'instruction gratuite, qui rend le paysan « orgueilleux, insolent, paresseux et plaideur^. » L'alimentation est meilleure. Si dans certaines provinces, elle est encore médiocre et peu abondante, dans d'autres, elle est plus que suffisante. Un intendant du Roussillon écrit en 1781 : « Un habitant de la campagne qui n'a que ses journées pour vivre et faire vivre sa famille, fait six à sept repas quand il travaille, et quatre quand il reste chez lui ; à tous ses repas de la viande et du vin. Que de paysans dans le royaume qui ne vivent pas ainsi aux plus grandes réjouissances de l'année^! » En 1781, l'habitant du Roussillon était l'exception ; il le serait encore aujourd'hui.
Il est très difficile de juger du degré d'aisance d'un peuple, même par les renseignements officiels.
'^Lettres, édit. Didier, 1873, p. 17.
2 Essai sur la Voicrie, réfuté par le marquis de Mirabeau, VAyni des Hommes, V. 1G4. Voir plus haut, p. 281.
3 Compte de Vodmi ni s libation de M. Raymond de Sainl-Sau- V3ur, p. 46.
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Lospoii[)l('s li(MinMi\ iToiil, pas (Thisloiro, rA Ton iTa souvent parlé des liahilanls dcis villages (|ii(' |)()iiiraconlcr leurs inalluMirs * . Sans doulc, il y a eu de gnind(\s niisèr(»s, il y a eu dans certaines localités un état persistant de gène et de malaise; la situation matérielle des paysans était inférieure à celles qu'ils ont de nos jours. On est frappé, en lisant les statistiques demandées par les élus de Bourgogne à certaines communautés, de voir que tous les habitants sont qualifiés de pauvres et de très pauvres ; on ne trouve que dans quelques bourgs un certain nombre de gens aisés que Ton qualifie de « commodes^. » Mais si Ton réfléchit que ces statistiques étaient demandées pour faire la répartition des impôts entre les villages, on comprendra que les habitants, pour en être déchargés, aient exagéré Tétat de gêne, peut-être réelle, où ils se trouvaient. La taille, qui se cotait d'après l'apparence de la fortune des contribuables, avait souvent rendu le paysan sournois et plus disposé encore à se plaindre qu'il ne l'était naturellement. On connaît l'anecdote de Jean- Jacques Rousseau, entrant chez un paysan, qui lui déclare d'abord qu'il n'a rien à lui donner à manger et qui lui apporte des vivres, lorsqu'il est sur de n'avoir pas afTaire à un commis des contributions^. On porte des haillons, on ne répare pas sa maison, pour ne pas être augmenté aux tailles. Un artisan du
1 E. Bonnemère, Hisé des Paysans, 1856.
- Documents statistiques.., recueillis par V intendant de Bour" gogne en IB70. Annuaire de L'Yonne, 1853, p, 301 et vsuiv. 3 Les Confessions, part. 1, liv. IV.
Roussillon « achète un vieux lièvre 3 liv., 2 perdreaux 4 liv., et vient ensuite demander la modération de ses taxes d'imposition à l'intendant, qui a trouvé ce gibier trop cher pour lui \ » Comme la répartition des tailles se fait arbitrairement entre les provinces, un intendant a également intérêt, pour faire décharger ses administrés, à exagérer leur misère. Il faut aussi se défier des plaintes contenues dans les cahiers des États-Généraux. Les paysans, à qui Ton a demandé de rédiger leurs doléances, leurs réclamations et leurs remontrances, ne s'en sont pas fait faute ; ils ont cherché tous leurs griefs, ils ont étalé tous leurs maux, ils ont mis en rehef toutes leurs misères. L'impression qui en reste est attristante ; mais il faut remarquer qu'il n'en pouvait être autrement, du moment qu'on leur demandait de se plaindre.
On doit reconnaître cependant que de 1690 à 1750 l'état des campagnes paraît avoir été inférieur à ce qu'il fut dans la période suivante. Les rapports des intendants, surtout dans la grande enquête de 1698 -^ les écrits de Boisguilbert et de Yauban, les Mémoires de René d'Argenson^, les ouvrages du marquis de Mirabeau réunissent sur le dépérissement des campagnes des témoignages trop concordants pour être contestés. Cependant, sous l'influence d'une production considérable des mines d'argent du Mexique, le
1 Raymoûd de Saiat-Sauveur, p. 46.
2 Bapj ores résumés dans VÊtat de la France, à\x comte dô Boulaiavillieis, édit. 1727, t. le II.
^ Mémoires j éd. Jannet, V, 218 et suiv.