CONDITION MATÉRIELLE ET MORALE
prix de toutes les denrées avait singulièrement augmenté de 1089 à 1760'. Cette progression continua jusqu'à 1789 ; la valeur des propriétés doubla dans cette période. La misère, il est vrai, est encore excessive, surtout dans les années de disette^. Les publicistes se plaignent de Tabandon des campa^^^nes, du man([uede briis, des émigrations dans les villes -^ Ces plaintes étaient-elles toujours justes? Un habitant du Limousin proteste avec énergie : « 11 y a dans nos campagnes, dit-il, tout autant de laboureurs qu'il en faut, et beaucoup plus d'ouvriers dans nos manufactures qu on n'en a besoin '. » Ce qui est certain, c'est que chacun cherche à s'élever. « Le fils du paysan devient procureur, et celui du laquais employée » Etait-ce un indice de misère générale? Quoique l'agriculture, en France, fut très inférieure à ce qu'elle était en Angleterre, il ne faudrait pas conclure, d'après les récits de voyage d'Arthur Young^ qu'elle était en décadence à la veille de 1789. Les efforts qu'on avait faits en sa faveur depuis 1760 n'étaient pas restés stériles. <( Depuis vingt-cinq ans, dit le caliier de Nemours en 1789, la culture, la popula-
^ Revue des sociétés savantes, article de M. Levasseur, ISTO, t, n, p. 464.
'^ H. laine, Les origines de la France contemporaine^ ï, 429-
'Abbé Goyer, Développement et défense du système de la A'oblesse commerçante, p. 13. — Cahier de Basas.
* Lettre de M. G. de L. Journui encyclopédique du 13 luai 1767.
* L'Ami des Uommes, I, 260.
6 Voyages en France pendant les années 17S7, I78S, 1789, tr. par Lesage, t. I.
lion, les ricliesses de la France ont fait comme ses lumières des progrès très sensibles*. »
Il s'était aussi produit un grand fait depuis la fin du moyen âge ; c'est que la majorité des paysans étaient devenus propriétaires. Il y avait sans doute des propriétaires au xv"" siècle ; mais il y en avait moins. Au xvui% les petites propriétés étaient aussi nombreuses que de nos jours-. « Les journaliers, dit l'abbé de Saint-Pierre-^, ont presque tous un jardin ou quelque morceau de vigne ou de terre. » Les inconvénients de la petite culture sont signalés, et l'on espère que le gouvernement interviendra pour y remédier^*. Avec le partage égal, qui existait pour les roturiers dans un grand nombre de coutumes, les héritages s'étaient morcelés à l'infini, et l'on voit dans les inventaires de successions de paysans des nomenclatures sans fin de pièces d'une contenance des plus restreintes. Les maisons étaient à peu près analogues à celles des paysans de nosjours-\ Il en était de même de leur mobilier. Vers 1770, dans les environs de Bar-sur-Aube, les lits sont d'ordinaire garnis de rideaux de serge verte, quelquefois bordés
1 Arch. Parlementaires j IV, 207. Ce cahier, qui ne dissimule point les vices de l'ancien régime, est Tœuvre remarquable de Dupont de Nemours,
2 L. de Laverojne, Economie rurale de la France^ p. 25. — A. de Tooqnev lie, Ancien Régime, p. 60-62.
3 Œuvres, éd. de Rotterdam, X. 251 .
* Phy s iocratie, recMe'û par Du Pont (de Nemours), 1768. p. 143.
^ Viollet Le Duc, Dict. raisonné de Varchitecture française, VI, 289. — M. Viollet Le Duc a donaé plusieurs dessins d'habitations rurales à diverses époques. [Ibid.j p. 291-296.)
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(run petit f];al()ii (le soie '. On troiiviî (h^s dressoirs, desbullets, des armoires en diùiie. lin vigneron possède trois {gobelets et uno tasse d'arj^i^nl. l'resrpie tous ont des bestiaux. En I7(S9, si le paysan se plaint beaucoup des impôts, de la milice, des droits seigneuriaux, il ne pjémit pas sur sa misère comme ses prédécesseurs Tout fait dans les cahiers de 1756 ctdel61/i.
Avec le sentiment de la propriété, qui de jour en jour devenait le partage du plus grand nombre, Fliabitant des campagnes avait contracté le sentiment de nouveaux devoirs. 11 travaillait plus que le serf ou le colon du moyen âge parce qu'il travaillait pour lui et pour sa famille. L'Église l'avait compris, en tendant à diminuer de plus en plus le nombre des jours fériés. Au xii"" siècle, il y en avait plus de soixante, outre les dimanches. Au xiv% quelques-unes cessèrent d'être obligatoires pour l'agriculture. Elles furent réduites dans une proportion considérable sous Louis XIV et sous Louis XV'. L'agriculture et Tindustrie en avaient demandé la réduction avec instance.
Le marquis de Mirabeau fait remarquer qu'on était devenu moins gai qu'autrefois, peut-être par la raison qui fit perdre au savetier ses chansons et son somme ^. En effet, rien n'est plus insouciant que ce-
1 Arch. de l'Aube, sect. jud. En 1723, on trouve dans une maison de Rouvres un tour de lit avec bonnes grâces en serge gris-demaure.
2 i alore, les Fêtes chômées dans le diocèse de Trotjes^ 1869.
3 UAmi des Homme s, 11^ 392.
lui qui n'a pas de responsabilité et qui ne peut acquérir. Le paysan travaillait plus qu'autrefois ; il avait cependant un fonds d'inaltérable gaieté, qui tenait à son caractère. « Le Français se livre à la joie dans le sein de la misère, » écrit un publiciste '. Un autre nous montre des troupes de paysans et de paysannes se visitant les jours de dimanche et de fêtes, allant de compagnie à la foire et au marché, et « s'assemblant le soir pour se réjouir, pour danser, et pour manger le fruit et la châtaigne ^. » « En Angleterre, disait Tabbé Leblanc, les villages sont plus riants et mieux bâtis qu'en France ; le paysan plus riche, les femmes plus élégantes..., mai^ le paysan n'est pas aussi gai qu'en France... Le berger en conduisant ses troupeaux, le laboureur courbé sur sa charrue, l'ouvrier même, au milieu des travaux les plus pénibles, parmi nous tout le monde chante ^. » Il aurait pu dire que partout on dansait. La musique et la danse consolent de beaucoup d'autres jouissances, écrit un intendant \ « En Auvergne, ditFléchier, dès que le printemps est arrivé... Tonne voit pas une rue ni une place publique qui ne soit pleine de danseurs^.»
1 V Anti-Financier , 1763. p. 57,
2 Les Délices de la France, 17-28,1, 166.
3 Lettres de M. l'abbé Leblanc, 5e édition, 1758, t. II, p. 91,
^ Raymond de Saint-Sauveur, p. 47. — En 1782, à Ai^de, toute la population danse le soir au bord de la mer. Il y avait plus de cent coiitre lanses dans l'espace d'une demi-lieue, écrit un témoin oculaire. (A., de Gallier, /a Vie de provinca au dix-huitièms siècle y p. 17.)
* Mémoires sur les Grands-Jours d'Auvergne, éd. 18J8, p. 243.
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(( Dans le Nivernais, raconto Montcil, soiî dans la cuis'ne, soit dans hîs prairios, on danse, au son de la musette, les vives honrrc'îes, les vives sauteuses '. » L'abbé de Maroih^s, comme nous l'avons vu, parle avec attendrissement des danses rustiques du temps de Henri IV ^. Il n'y a feste de village, écrit Estienne Pasquier, où l'on n'accompagne la fête du saint parochial de danses et de banquets. » A Lagny, le jour de la Pentecôte, on célébrait les jeux floraux. Avant de se rendre à l'église, le peuple allait cueillir des rameaux dans les bois et se livrait dans la journée à une infmité d'exercices plaisants^. Sous Louis XIV, on danse « aux chansons ou au son des violons et des hautbois, » sur les places pubhques le dimanche^. Les noces furent toujours le prétexte de danses : « Il n'est maintenant de manouvrier, disait Thoinot Arbeau au xvi"" siècle, qui ne veuille avoir à ses noces les hautbois et les sacqueboutes^. » C'est ainsi qu'on appelait les trombonnes. Le père Mersenne disait au xvii° siècle : « On se sert maintenant de violons aux noces et fêtes de village ^. »
1 Histoire des Français des divers Etats, 4® édit., IV, 294. Voir dans le même ouvrage le chapitre intitulé : Les huit carillonneurs de fê es, iV, 440-468.
2 Les Mémoires de Michel de Marolles, 1656^ p. 11-13. ^ Recherches de la France, e<l. Paris, 1611. p. 830.
^ Statuts sijnodaux d'Alet. 167.5, p. 104.
^ Orchésographie. Thoiuot Àrbeau était le pseudonyme de Jehan Taboureau.
^ En Normandie, on porte le pain bénit de maison en maison avea des violons, et les maîtres des confréries sont escortés par des violons à ré<rlise. {[nv. Arch. Seine Inférieure, G. 723, 732, 1396, etc.) — Voir aussi les Délices de la Finance, I, 156.
Les fêtes de village avaient un entrain, un éclat, un caractère qu elles n'ont plus de nos jours. Elles variaient selon les provinces, et les prétextes n'y manquaient pas. On célébrait le dimanche des brandons, on allumait les feux de la Saint-Jean ; on se livrait à des jeux de tous genres ; on recherchait certains spectacles, tels que les combats de coqs ' . Au commencement du xvi° siècle, dans le Vivarais, on met aux enchères les rôles de roi, de reine et des principaux dignitaires de la cour de France, pour les faire représenter sur une scène rustique par les membres d'une confrérie locale^. Dans le Quercy, les 7'einages se rencontrent jusqu'au xviii® siècle. Les villages nomment des rois et des reines, dont les fonctions sont onéreuses. A Saint-Fleuret, à la suite des messes solennelles, le roi et la reine donnent à boire et à manger à tous les habitants du pays ; les tambours, les violons, les musettes, les décharges de mousqueterie ne cessent de se faire entendre pendant toute la fête, qui se termine par des feux de joie-^ Dans un village picard, chaque année à la Saint-Nicolas, on adjugeait au plus offrant le titre de Prince de la jeunesse. Ce prince a le droit de faire le premier la révérence au seigneur, d'ouvrir la danse, de commander le feu des salves les jours de baptême \
^?ori\'ymQ\' .Travaux de V Académie de Reims yt.LlY, p 4'i9 et suiv.
2 Rôle du reinage de la confrérie de Saint-Jacques des villageois de Vais, |,rès le Puy, en 1506. Revue des Soc. savantes. Vie série, t. I, p. 557 à 560.
3 Bion de Marlavagne. Hisi. de la cathédrale de Rodez, p. 275.
4 Matton, Note sur la prévôté de Ribemont. Bull, de la Soc. aca^ démique de Laon, l. XVII.
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De nombreux arrèls, des ordonnances synodales, essayaient, sans y réussir, de modérer Fardeur de la danse, surtout U^ dimanche'. Les seigneurs, à qui la police et la désignation des fêtes paroissiales ap[)artenaient 2, oflVaient c{uelquefois des fêtes à leurs paysans. En 1787, Tévôque de Laon fait servir dans son jardin une table des mieux garnies, et Ton donne à leur profit une représentation des noces de Gamaclie'^. A cette époque, on multiplie les fêtes de campagne, en cherchant à leur assigner un but utile ; on en célèbre en l'honneur de Tagriculturc, sous le nom de fêtes céréales * ; on encourage la vertu, en couronnant des rosières'^ ; on fait la fête des bonnes gens en Normandie; on dote des jeunes filles pauvres, et leur mariage est béni au miheu de réjouissances publiques.
Les mœurs s'étaient-elles améliorées dans les campagnes depuis le xvi'' siècle ? Sous la surveillance du clergé, ne s'étaient-elles pas épurées et ne formaient-
1 Les Grands-Jours de Clermont de 1605 interdirent les fêtes baladoires.
2 C'est ce qu'on appelait le droit de lever les quilles. (Loyseau, des Seigneuries ch. xi, 12.) L'abbé de Sainte Geneviève avait à Vémars le droit de déclarer le jeu ouvert. (G. Fagniez, Mem. Soc, Hist. Paris^ II, 276.) — Le chapitre de Troyes permet aux habitants d'Echevill}' « de faire la feste publique, lever grand bransle à la manière accoutumée avec les instruments musiquaux, pour commencer la veille Saint André... le jour de la dicte feste et les jours accoustumés. {Inv. Arch. Aube^ G, 1295.)
3 Correspondance inédite de la comiesse de Sabran^ p. 295.
^ Notamment dans la généralité d'Auch, Etrenne s d'Apollon, 1779^ p. 45.
^ On faisait remonter à saint Médard l'institution de la rosière de Salenci. L'inteniant de Soissons avait fondé une rente perpétuelle en faveur des rosières de ce village. [La fête de la Rose^ 1768.)
elles pas avec les mœurs des villes un contraste réel ? Les romanciers de la fin du xyiii*^ siècle Taffirment ; Florian et Berquin le disent. La sensibilité de l'époque oppose, comme une antithèse, les vertus des champs aux vices des cités. 11 faut faire la part de Tengouement, de l'imagination, du lieu commun. Mais si les bergères étaient rarement des Estelles, l'immense majorité des paysans avaient des mœurs régulières ; ils recevaient Tinstruction religieuse ; ils avaient la foi, le sentiment du respect et l'amour du travail.
C'est aux époques de crise que Ton peut juger des / hommes. L'ancienne monarchie avait préparé une race de paysans forte et vaillante. Ils avaient été élevés par elle, ces paysans de la Vendée, qui se battirent comme des héros ; elles avaient grandi sous son égide, ces populations des campagnes parmi lesquelles se recrutèrent les intrépides soldats de Tarmée du Rhin et de l'armée d'Italie, qui ont fait la terreur et l'admiration de l'Europe. Le sentiment de la patrie ne s'était-il pas développé en eux ? Ne s'étaient-ils pas préparés à devenir des citoyens, en administrant leurs affaires locales? Depuis le moyen âge, ils discutaient leurs propres intérêts, et le porche de l'église était pour eux une sorte de forum où tous pouvaient donner leur avis et voter. Malgré la protection dont ils étaient parfois accablés, ils connaissaient leurs besoins communs ; ils savaient s'imposer des sacrifices : pour l'école, où ils envoyaient leurs enfants, pour l'église, où ils se rassemblaient, pour l'horloge
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^et la cloclio, (jiii sonnall pour (mi\ les liciirc.s du li'a- Vail ci du ivpos. Ils noinrnaicMil leurs a^cDts, cl d'ordinaire ils choisissaient les plus Cripahles. Oes assend)l(''es fr(^quentes, où ils ('îtaient rouvorpic^s, n'élaienl-elles j>as la piY'paralionlapliis roinpW'tect la meilleure à rexercice des droits ])olitiques qui devaient leur être donnés plus tard ?
L'indépendance communale, issue du moyen àf^e, a-t-elle été diminuée ou augmentée dans les campagnes par l'administration de la monarchie ? (le que Ton peut au moins affirmer, c'est que la monarchie l'a maintenue ; elle l'a en même temps relevée, parce qu'elle l'a soustraite au pouvoir exclusif du juge seigneurial pour la rattacher plus directement à l'Etat, en qui s'incarnait la grande idée de patrie.
L'administration, depuis Louis XIY, a eu sans doute ses faiblesses et ses abus ; mais à la considérer dans son ensemble, il y en a eu peu d'aussi éclairée et d'aussi généreuse. Les intendants étaient formés aux afiaires dans le conseil du roi, où ils exerçaient les fonctions de maîtres des requêtes ; on comptait parmi eux des hommes du plus haut mérite, qui furent appelés à différents ministères, et dont le plus éminent tut Turgot. Dans bien des cas, leurs sentiments d'humanité furent égaux à leur vigilance. Leur correspondance, qui embrasse une infinité de sujets, fait souvent honneur à leur sagesse, à leur esprit de justice, à leur amour du progrès ; en Champagne particulièrement, ils apparaissent la plupart du temps comm^. les soutiens des faibles et les défenseurs des intérêts
376 IJVRE V. CHAPITRE IV
généraux. Si leur tutelle fut trop minutieuse, si leur administration pénétra dans un trop grand nombre de détails, si elle eut trop souvent les vices de l'arbitraire, leur intervention fut plus d'une fois efficace pour garantir les intérêts des communautés rurales, et même pour faire prévaloir quelques-uns de leurs droits.
Les progrès matériels des campagnes ne furent point en rapport, il est vrai, avec les intentions justes et la direction sage de la grande majorité des intendants. Les principaux obstacles qu'ils rencontrèrent provenaient du régime économique et du système financier, dans lesquels persévéra trop longtemps la monarchie. Les villes avaient des privilèges ; les campagnes n'en avaient pas. La plupart des impôts frappaient sur elles ; la propriété du paysan en supportait presque tout le poids ; grevée en outre de droits onéreux ou spéciaux, elle n'était pas libre comme elle le devint en 1789. Sous ce rapport, la Révolution, en modifiant profondément les conditions de la propriété et en affranchissant le travail, a préparé la prospérité et l'aisance, qui, grâce à des découvertes industrielles sans précédents, tendent de nos jours à se répandre de plus en plus dans les campagnes. Mais si d'incontestables progrès ont été obtenus sous le rapport matériel, la liberté communale s'est-elle développée dans les agglomérations rurales ? La tutelle administrative a-t-elle sensiblement diminué ? et si les paysans ont acquis des droits politiques qu'ils n'exercent qu'à des intervalles éloignés et sans connaître d'ordinaire les hommes qu'ils appellent à les
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représenter, ont-ils conscrvr le diolt de délilx'îrcr dircclcinent sur leurs anUires comniunes et d'élire leurs principaux af^ents?
Si Ton envisage*, nôtres histoire jusqu'aux épof[ucs contemporaines, on reconnaîtra qu'il peut exister une sorte de liberté communale sous un gouvernement central de forme despoti(|ue ; de même qu'il existe des communes en tutelle et dont tous les agents sont nommés par l'administration supérieure, sous un gouvernement représentatif.
Il y a de grands avantages à ce que la liberté communale soit entièrement indépendante de la liberté politique. Si le pouvoir central sort du rôle de surveillance supérieure qui lui appartient, pour s'occuper cVun trop grand nombre de détails et nommer les agents de la commune, les citoyens n'ont souvent (Vautre ressource pour se défaire d'un agent dont ils croient devoir se plaindre, que de voter contre le gouvernement qui le nomme. Les questions municipales se lient aux questions politiques, et pour amener une réforme locale, plus d'une fois l'électeur a contribué, sans le vouloir, à une révolution générale.
L'ancien régime a connu cette distinction salutaire entre le domaine municipal et le domaine politique. Ce fut une de ses forces. Ce fut son honneur de respecter, malgré les progrès et les abus de la centralisation, quelques-uns des caractères essentiels de la liberté communale. Le nom de francs donné par Louis le Hutin à ses sujets n'était pas un vain mot. L'ancienne France ne fut pas complètement asservie,
comme tant d\aulcurs l'ont écrit, sous le despotisme. Louis XIV ne déclarait-il pas lui-même que la « liberté avait toujours été Tapanage de son royaume, » et qu'il désirait « entretenir Tégalité entre ses sujets^ ! » Les actes n'étaient pas toujours conformes aux paroles. Mais si la monarchie du xviii'' siècle n'a pas connu les libertés politiques que possédait l'Angleterre, si elle ne s'est point élevée à cette forme supérieure de gouvernement qu'on appelle la monarchie parlementaire, elle avait cependant des limites qu'elle franchissait rarement. Dans les sphères supérieures, le pouvoir royal trouvait devant lui l'inamovibilité des parlements, l'honneur de la noblesse, l'indépendance du clergé, la force de l'opinion publique ; dans les régions les plus humbles, il laissait aux habitants des campagnes l'exercice de leurs libertés communales ; libertés restreintes, il est vrai, mais libertés pratiques, qui se seraient développées avec sûreté, si les doctrines des hommes sages de l'Assemblée constituante eussent prévalu; mais, consolant spectacle, à tout prendre, pour ceux qui croient, comme nous, qu'un peuple chrétien ne peut vivre et grandir pendant des siècles sans aucune liberté, et qui se félicitent de voir que tel n'a pas été le sort de la France !
1 Préambule d\ine déclaration de 1683 pour raffrancbissement des cagots. V. de Rochas, les Parias de France.