CHAPITRE XI
Cependant Jehan et Gaston avaient pris possession des chambres que Bardier avait mises à leur disposition, et dès le premier jour ils s’étaient senti chez eux dans la demeure hospitalière de leur ami.
Tous trois vaquaient à leurs affaires et se retrouvaient aux heures des repas dans la salle à manger, où toujours on leur servait des mets apprêtés par les soins de l’excellent cordon bleu et dont les deux Parisiens appréciaient la valeur.
Depuis leur arrivée Bardier ne se sentait pas d’aise. Il aurait désiré voir Gaston et Libéral rester chez lui éternellement. Cet homme n’avait au monde que deux passions : la table d’abord, mais en première ligne et au besoin à l’exclusion même
de la deuxième, et son amitié. Cet être sans famille s’était attaché aux deux artistes, et son affection pour eux s’était grandie de ce que ses liens s’étaient formés dans l’enfance et noués dans la séparation.
Gaston, toujours rêveur, faisait de longues promenades dans les environs. Il paraissait chercher quelque chose qui le fuyait. Souvent il s’asseyait pendant des heures entières sur un tertre dans la campagne, et ses yeux se perdaient dans le vide. Il attendait dans une étrange contemplation. La nuit même en s’étendant ne le faisait pas sortir de sa torpeur, et deux fois, Bardier et Jehan, ne le voyant pas à l’heure du dîner, inquiets, s’étaient mis à sa recherche et l’avaient trouvé assis, ne voyant, n’entendant plus rien autour de lui.
— Gaston, eh bien ! tu t’es endormi ?
— Non, répondait-il, sous l’appel de Jehan, non. Tiens, disait-il, la nuit est venue , vous m’attendez, pardonnez-moi.
Et tous trois regagnaient le logis, Bardier souffrait visiblement du malaise de son ami.
Il y avait déjà huit jours environ que les deux Parisiens étaient à X... Gaston paraissait être de plus en plus affecté. Jehan, qui n’avait pas perdu
une seconde, avait cherché, puis découvert un coin de campagne devant lequel Bardier, sans y rien comprendre, l’avait vu tomber en contemplation.
Le vrai Jehan, le Jehan artiste reparaissait enfin. FortinetNaud, guidés par leur science et leur amitié, Joas Gold, par son avarice, avaient deviné juste : Jehan n’était plus reconnaissable. Ses belles couleurs de jadis avaient reparu sous sa peau d’une blancheur mate. Quelques jours avaient suffi pour cette transformation, cette régénération bien plutôt. Bardier était émerveillé. Joas Gold devait frémir d’aise, malgré l’éloignement, car Jehan, chaque matin au lever du jour, lorsque le soleil montait à l’horizon, éclairant d’une lueur immense toute la campagne verte et parée, partait allègrement pour le coin de paysage qu’il avait remarqué, portant sur son dos son attirail de peintre.
Depuis deux jours il travaillait à sa toile, et, chose bizarre, son talent lui revenait peu à peu ; il s’enflammait de lui-même; la muse, un instant éloignée, revenait le charmer ; il se laissait aller à ses enivrements ; il jouissait de ce bien-être étrange que ressentent tous les artistes quand ils se sentent doués et qu’ils prévoient que ce qu’ils font pourrait bien être un chef-d’œuvre. C’était
un plaisirpourBardier, qui souvent l’accompagnait, que de regarder travailler son grand homme , comme il l’appelait. Il restait là des heures entières, sans bouger, sans mot dire, fumant des pipes, et quand Jehan se levait en disant gaîment :
— - Je vais en griller une. Viens voir , cela prend tournure....
Bardier admirait de bonne foi, sans savoir, sans comprendre.
Ce que faisait alors Jehan était vraiment sublime ; en un instant il fixait par ci , par là, un clair rayon sur un fond sombre qui éblouissait l’œil ; il y avait dans la couleur une telle vérité que c’était la nature même.
Bardier avait une telle confiance aux paroles de son ami , que son tableau eût- il été une croûte détestable , il aurait soutenu devant la France artiste entière que c’était un chefd’œuvre.
Un jour Bardier , comme d’habitude , avait accompagné Jehan. Son fusil jeté en bandoulière, il s’était promis de rapporter le soir, à dame Marie, un lièvre pour le déjeuner du lendemain.
Les deux amis avaient emporté ce qu’il fallait pour faire un repas exquis sur l’herbe, et Gas-
LES DEUX MILLE FRANCS DE DAMjE MARIE 155
ton devait venir les retrouver à dix heures et demie pour déjeuner avec eux. Chacun s’était fait une fête de ce repas en plein air, au mois de septembre, sous les grands arbres , à côté d’un ruisseau qui répandait par là une délicieuse fraîcheur.
A dix heures, Bardier mit le couvert; on attendit Gaston.
Une heure se passa. Il ne vint pas. Inquiets, Bardier envoyé par Jehan apprit que le jeune écrivain était parti dès le matin, sans dire où il allait. Pierre seul l’avait vu. Dame Marie était sortie à l’aube pour aller faire des provisions à la ville voisine.
Les deux amis se tranquillisèrent, pensant que, sans doute, leur compagnon se trouverait avec eux pour le dîner ; mais ce fut en vain qu’ils l’attendirent jusqu’à huit heures du soir.
Tout à coup, dame Marie entra comme une furie dans la £alle à manger où se trouvaient les deux amis.
— Monsieur, dit-elle à Bardier, on m’a volée.
— 1 Ah ! bah , répondit Bardier , qui , où et quoi?
Jehan avait pâli.
— J’avais ce matin deux mille francs en or dans mon armoire, je les ai encore regardés avant de partir au marché de la ville. Je voulais même les emporter pour les confier à mon notaire, mais j’ai réfléchi que je devais être ici de retour avant qu’il fût levé, de sorte que je les ai laissés; maintenant, ils n’y sont plus.
Bardier regarda Jehan. Tous deux avaient compris.
— Rassurez-vous, dame Marie, rassurez- vous, dit Bardier atterré ; vous savez que je vous ai souvent pris de l’argent quand je savais que vous en aviez pour ne pas déplacer mes fonds. Ce matin, mon ami Gaston m’a demandé deux mille francs, je ne les avais pas et je vous les ai pris pour les lui donner; le voleur, c’est moi, mais voleur probe, rassurez-vous, je vous les rendrai.
Dame Marie n’en croyait pas ses oreilles. Elle regardait son maître avec effarement. En effet, Bardier lui avait quelquefois pris cent ou deux cents francs en les lui demandant, mais jamais il n’avait eu besoin d’une aussi grosse somme et jamais surtout il ne l’avait prise lui-même. D’ailleurs, puisqu’il avait besoin de deux mille francs, comment avait-il pu savoir que ces deux
mille francs étaient dans son armoire, somme égale, juste ce qu’il lui fallait? Ses soupçons s’étaient portés sur Gaston, mais elle n’avait pas osé le dire ; la fable de son maître ne l’avait pas convaincue, mais au fait peu lui importait, pourvu qu’elle ne perdît rien.
Rassurée par ce que lui disaitBardier, elle sortit .
Restés seuls, les deux amis se regardèrent.
— Eh bien ! dit Jehan.
— Je suis navré, répondit Bardier. Pourquoi
ne me les demandait-il pas plutôt que de les v
L’honnête garçon ne pouvait prononcer ce mot appliqué à son ami.
— R a commis une abominable action, reprit Jehan, mais il y a des circonstances atténuantes, il est malade. L’important est de savoir ce qu’il est devenu.
— Mais comment?
— Où se trouve la maison de jeu dont tu as parlé le jour de notre arrivée?
— Je vais t’y conduire, mais tu crois?...
— Je suis sûr, et fasse le ciel que nous arrivions assez tôt! C’est ie dernier coup. S’il a malheureusement perdu cette somme, il est capable de se tuer.
— Oh ! c’est horrible, courons , mais quelle terrible chose que le jeu!!!
Les deux amis sortirent. Quand ils furent dehors, Jehan reprit :
— Yois-tu, mon pauvre Bardier, il y a mille façons d’être joueur, et Gaston nous en représente l’une des plus dangereuses. Il joue, non par amour du jeu, non parce qu’il aime les émotions terribles qu’il donne ; il joue pour avoir rapidement une fortune qui lui permettra de revoir Marie. Il mourra de son amour ; pourvu qu’il ne meure pas déshonoré ! Car il est maintenant capable de tout. Unissons-nous pour le sauver.
Une demi-heure après, Bardier et Jehan pénétraient dans le repaire, sur le fronton duquel on aurait pu inscrire la phrase que Dante lut à l’entrée de l’enfer : « Lasciateogni speranm, voi ch'ntrate » (Vous qui entrez laissez toute espérance).
Jehan interrogea plusieurs personnes qui ne purent lui répondre. Ils attendirent que 1a, soirée se fût achevée, et quand tous les joueurs eurent quitté le salon, le peintre s’adressa au croupier.
-N’avez -vous pas vu ce matin un jeune homme (et il dépeignit Gaston) qui aurait joué et
— Si fait, interrompit le croupier, si fait, et nous préférerions qu’il ne fût pas venu.
— Pourquoi donc? dit Jehan, presque rassuré.
— • Il nous emporte trente-huit mille francs !
— Ah ! et comment?...
— C’est bien simple ; ce jeune homme est venu avec deux mille francs qu’il avait à peu près perdus quand, risquant d’un seul coup tout ce qui lui restait en disant : « Je joue ma vie avec ces cent francs, fasse Dieu que je gagne ! » il gagna ; il redoubla, gagna encore, toujours, et se retira une heure après avec trente-huit mille francs. J’avais, comme vous le voyez, raison de vous dire qu’il aurait mieux valu qu’il ne vînt pas.
Jehan remercia et quitta le salon.
— Eh bien ! fit Bardier, qu’en dis-tu ?
— Je dis que j’aimerais mieux qu’il eût perdu et l’avoir près de moi.
— Avec la somme qu’il a, il a dû repartir pour
Paris
— Mais quoi faire ?
— Retrouver Marie.
— Mais puisqu’elle est en Italie.. .
— Qui sait?
En arrivant à la maison de Bardier, celui-ci
trouva une lettre à son adresse. Bardier l’ouvrit et trouva deux mille francs avec ces mots :
« Mes amis , pardonnez -moi , je vous aime comme vous méritez de l’être, et je ne mérite pas, moi , cette affection que vous avez pour moi ; mais ne m’accablez pas, je suis fou... je veux la voir... ne fût-ce qu’un instant... je veux la voir, dussé-je mourir après ! Je pars pour Paris où je saurai si elle est en Italie et dans quelle ville ; je me mettrai à sa recherche, ne soyez pas inquiets. Je vous aime, je vous aime.
» Signé : Gaston Revert. »