‹ Le vin, le jeu, les femmesChapitre 9 sur 16 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

CHEZ BARDIER.

— Allons, allons, dame Marie, Rout est-il bien en ordre? Puis-je descendre à la cave pour chercher nos liquides?

— Mais oui, monsieur, mais oui; Dieu! que vous êtes agaçant ce matin, répondit la servante cuisinière maîtresse; vos amis sont donc des ministres, que vous déployez pour eux une pompe que vous n’avez jamais inventée, quand monseigneur l’évêque s’arrête chez nous pendant sa tournée pastorale !

— Chère d’évêque n’est pas suffisante pour des amis comme les miens, dame Marie, surtout quand on ne les a pas vus depuis dix ans. D’ailleurs, Jean Libéral, surnommé le peintre Jehan, est un maître chez lequel les ministres se rendent à Paris, et Gaston Revert, mon second ami, est un des pre*

miers journalistes de la capitale. Vous cuisinez agréablement, ma toute belle, mais croyez que mes amis ont le palais délicat et qu’ils sont habitués à faire chaque jour à Paris des repas à enfoncer Lucullus lui-même, Lucullus le roi des gourmands, qui fut consul à Rome et qui se perdit pour avoir fait trop bonne chère....

— Il n’y a pas de Lucullus qui tienne, reprit la servante humiliée dans son amour-propre de cuisinière ; s’ils ne se lèchent pas les doigts du déjeuner que je vais leur servir, ils ne sont pas dignes de s’asseoir à une bonne table. Vous pouvez aller chercher vos vins. Allez et revenez vite, car dans cinq minutes ces messieurs seront ici. Le train arrive à onze heures cinq précises, il est midi moins un quart, et jamais Pierre n’a mis plus de quarante-cinq minutes pour venir de la gare ici avec notre jument.

— Bien! je descends.

Et Bardier, que nous avons vu et avec lequel nous avons fait connaissance au commencement de cette histoire, descendit dans sa cave, da*ns cette cave qui contenait, nous l’avons dit, si l’on en croyait les récits des habitants, des richesses inappréciables.

CHEZ BARDIER

Cependant dame Marie achevait de mettre le couvert dans une salle à manger coquette dont les deux fenêtres ouvertes laissaient voir à perte de vue un riant paysage vert coupé çà et là de petits ruisseaux qui serpentaient à travers les champs, et pénétrer une douce brise printanière toute chargée de légers parfums des fleurs embaumées.

La villa qu’habitait Bardier se trouvait à quelques minutes du village et se composait d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage. Devant la villa on voyait un petit jardin soigneusement entretenu et une grille tapissée de lierre épais, qui défendait contre la route la demeure de Loù Gourmën. A côté de la maison l’architecte avait élevé une petite construction qui servait d’écurie et de remise.

On arrivait à la maison, toute blanche avec des volets verts, par un perron en fer à cheval tout orné de fleurs et de plantes grimpantes.

Au rez-de-chaussée la maison était coupée, au centre même, par un long couloir qui la traversait d’un bout à l’autre, et descendait les visiteurs entrés par le perron dans un second jardin, dont Bardier avait fait un potager, et d’où la vue était magnifique, d’autant plus que la maison se trouvait située sur une éminence d’où l’on apercevait

la vallée tout entière à plusieurs kilomètres de distance.

Le rez-de-chaussée se composait à gauche d’une cuisine, d’un office et d’une chambre servant à dame Marie. A droite, la salle à manger donnant sur la campagne et un salon où on prenait le café.

Au premier quatre pièces, dont deux servaient à Bardier. Les deux autres devaient être offertes à Gaston et à Jehan.

Mais revenons à dame Marie, qui avait dressé un couvert magnifique devant flatter deux artistes comme l’étaient les amis de Bardier. Là, rien de luxueux, mais un confortable exquis, je ne dirai pas anglais, car aucun pays, selon mon humble avis, n’a plus volé sa réputation que l’Angleterre au sujet de son prétendu confortable.

Linge damassé d’une blancheur éblouissante ; porcelaine fine, toute simple, sans aucun ornement; argenterie massive, cristaux éblouissants, fleurs fraîchement coupées et répandant un parfum délicieux. Ajoutez à cela des pièces apprêtées : fraises d’un rose vif sur des feuilles de vigne; cerises rouges encore couvertes de leur fleur; prunes reine-Glaude d’un vert velouté à faire rêver

CHEZ BARDIER

Jehan; langouste entourée de persil dont la couleur pourpre tranchait sur le blanc immaculé de la nappe. Dans des raviers, des radis roses à la queue verte jetaient une note gaie sur la table; dans d’autres du beurre presque blanc et gras, et beau, à fondre sur la langue comme un bonbon; des ronds de saucisson d’Arles d’un rose violet marbré de taches blanches du lard dont il est panaché; des olives rousses nageant dans leur eau vert sombre; le pain placé sur chaque couvert dans la serviette pliée en bonnet d’évêque, pain à croûte dorée, que sais- je enfin? Rien de plus appétissant, de plus gai, que ce couvert riche sans somptuosité ni élégance, d’une richesse solide, devant lequel un amateur se fût agenouillé et qu’un poète eût adm4ré, tant le spectacle était agréable et tant le soleil indiscret faisait, en se jouant, étinceler l’argenterie, le linge, la porcelaine et les cristaux taillés dont les facettes brillaient de mille couleurs sous les caresses des rayons dorés.

Cependant la table de Bardier n’était pas complètement installée, les vins manquaient encore ; mai s nous avons vu l’ami de nos artistes descendre dans le caveau qui lui servait de cave et duquel

sans doute il allait rapporter tout ce qu’il fallait encore.

Soudain on entendit sur la grande route un bruit de grelots et le pas lointain d’un cheval.

Dame Marie, qui donnait le dernier coup d’œil à ses fourneaux, se dirigea vers la porte de la cave pour prévenir son maître de l’arrivée de ceux qu’il attendait.

— Monsieur, cria-t-elle, monsieur , voiçi vos amis.

— Bien, j’accours, répondit une voix paraissant venir du fond du caveau.

En effet, quelques minutes après, la grille s’ouvrait, et Pierre, le domestique, sorte de Maître Jacques, cocher, valet de chambre, jardinier, conduisait les deux amis, Gaston et Jehan, en costume de voyage, au perron de pierre où Bardier se jetait dans leurs bras.

Rien ne saurait peindre la joie de ces trois amis qui s’étaient quittés, dix ans auparavant, adolescents et qui se retrouvaient hommes faits; aussi ne l’entreprendrons-nous pas.

— Or çà, mes amis, vous devez tomber d’inanition, et maintenant que nous nous sommes embrassés, à table 1 un bon déjeuner nous attend.

CHEZ BARDIER

— A table, firent gaîment les deux Parisiens, à table !

Et tous trois pénétrèrent dans la salle à manger.

Bardier, avant de se mettre à table, était gris. Depuis le matin, il buvait... de joie, et pendant une demi-heure, dans sa cave, il avait goûté ses vins les uns après les autres pour servir à ses amis ce qu’il avait de meilleur.

Le déjeuner fut des plus gais. L’aspect de la belle campagne réjouissait Jehan, chez lequel le peintre de paysages parlait, et Gaston, en voyant les grands arbres, l’herbe verte, en respirant l’air pur, se rappelait Ville-d’Avray et Marie à laquelle il souriait en lui-même.

Bardier mangea de tout ce que l’on servit : horsd’œuvre, poisson, premier service, rôti, entremets, desserts; il mangea comme il mangeait toujours, comme un gouffre, et but comme quatre. Jehan et Gaston, tout en appréciant l’excellence des mets qu’on leur servait, y goûtaient à peine.

Bardier se fit raconter l’histoire de ses deux amis. Il ne voulut pas qu’on omît le moindre détail. Quand Gaston eut fini son récit, Bardier lui tendit la main et s’écria :

— Eh bien! mon pauvre vieux, reste ici avec

moi, nous ferons bonne chère et tu vivras heureux et content, loin de tout souci, en oubliant cette femme qui t’a fait tant de mal. Joueur, mon pauvre ami, joueur, alors tu es devenu joueur ! Sais-tu qu’il n’y a pas de vice plus affreux que celui-là î Gaston, mon frère, mon excellent Gaston, ne retourne plus à Paris, reste avec moi, tu teperdrais. . .

Bardier aurait pu parler longtemps encore, Gaston n’écoutait pas.

— Tu ne m’entends plus, dit le brave garçon ; écoute, il y a ici près, sur la frontière espagnole une maison de jeu. J’y suis allé une seule fois, j’ai gagné trois mille francs, et j’ai juré que je n’y remettrais jamais les pieds, jamais. Je me sentais pris de vertige, l’or m’attirait; tiens, je crois que si j’avais perdu, j’aurais joué toujours et que tout ce que je possède y aurait passé. Ma foi, tu sais, quand on est sujet au vertige, on ne va pas sur les hauteurs !

— Trois mille francs, dit Gaston, et ses yeux s’allumèrent, tu as gagné trois mille francs!

— Oui, et je n’ai jamais remis les pieds dans cette maison, jamais.

— Ah! reprit seulement Gaston, et il retomba dans sa rêverie

CHEZ BARDIER

— Tu viens de commettre une imprudence, mon cher, dit Jehan; regarde, avant quarantehuit heures, Gaston se sera fait décaver dans la maison de jeu que tu viens de lui indiquer sans le vouloir.

Bardier, de désespoir, s’arrachait les cheveux qui lui restaient.

— Surveillons-le, voilà tout ce qu’il faut faire ; un de mes amis, un célèbre médecin, qui connaît également Gaston, m’a dit avant-hier soir qu’il craignait que Gaston ne devînt fou.

— Et c’est cette femme qui en est cause ! Mais comment cela se peut-il faire? Gomment peut-on à ce point devenir amoureux? J’ai bien lu quelquefois des romans dans mes journaux qui me racontaient des choses de ce genre, mais des romans, est-ce qu’on peut croire à cela? Pauvre Gaston, lui que j’ai connu si sain d’esprit et si bon de cœur !

— Dans tous les cas, je sais qu’il n’a pas d’argent, ne lui en donne pas, surtout, s’il t’en demande.

— Sois tranquille, je ne lui en donnerai pas. Pauvre ami, pauvre ami !

Et l’excellent Bardier, tout ému de la confidence

que Jehan venait de lui faire et de sa recommandation à l’égard de Gaston, essuya deux larmes qui roulaient sur ses grosses joues. Heureux Gaston ! d’être aimé de la sorte par de tels amis ! Les deux larmes de Bardier valaient tout un poème, c’étaient probablement les seules qu’il eût jamais versées.

Après le repas, qui se termina vers trois heures de l’après-midi, Bardier fit à ses amis les honneurs de la maison et leur indiqua leur chambre, où Gaston et Jehan s’installèrent.

Jehan avait apporté tout son attirail de peintre pour faire le tableau qu’il avait vendu à Joas Gold et dont le prix, on se le rappelle, lui fut remis séance tenante.

GHAPITRE X

COUP d’œil rétrospectif sur jehan»

Avant d’aller plus loin , dison s pour quelles causes Jehan avait perdu sa main, pourquoi Joas Gold disait à qui voulait l’entendre qu’il était vidé et pourquoi ses nombreux amis, comme nous l’avons vu plus haut, souhaitaient le revoir à Paris en pleine possession de son talent qu’il devait retrouver certainement loin de Paris.

Nous avons dit quelques mots de Juana; on sait que Jehan aimait beaucoup les femmes ; mais nous n’avons fait qu’effleurer ce sujet que nous allons examiner plus attentivement.

Lorsque le peintre Jehan s’était lancé dans la carrière, il sortait du collège et paraissait dans le monde avec une vive et ardente imagination, une intelligence d’élite, une organisation solide,

une force peu commune qu’il allait dépenser dans une lutte que peuvent seuls soutenir ceux de sa trempe.

Il n’est pas besoin de dire qu’à cet âge, avec les facultés vives de Jean Libéral, avec la liberté grande qu’il avait, ses sens devaient parler avec plus de force que chez nombre de jeunes hommes qui sont quelquefois, fort heureusement, retenus par la main paternelle encore étendue sur leur tête.

Seuls les gens qui ont vécu dans la grande ville, nous disons vécu dans l’acception complète du mot, car on peut habiter cinquante ans Paris sans savoir ce qui s’y passe, sans même chercher à le savoir, sans y trouver le moindre intérêt. Les gens de cette espèce sont à part, ils n’existent pas, et même ne méritent pas d’exister, ils prennent au grand soleil une place qui serait si bien occupée par d’autres! ! ! Donc nous disons que seuls les gens qui ont vécu dans Paris savent à quels enivrements sont en butte les hommes pauvres de dixhuit à vingt-cinq ans. Comment demeurer froid au milieu du luxe efîrené déployé dans cette ville, des plaisirs sans cesse renaissants inventés pour satisfaire un public blasé et toujours à la recherche

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de quelque chose d’inconnu? Par quelles chaînes ces jeunes gens qui voient tant de jouissances , qu’ils envient naturellement sans pouvoir se les procurer, sont-ils donc retenus? Gomment l’or étalé devant les boutiques des changeurs ne disparaît-il pas? Comment un jeune homme livré à lui-même, désireux de tous les plaisirs, enivré par tout ce qui brille, poussé par ses passions excessives, ne devient-il pas un scélérat? Yoilà ce que personne ne peut expliquer. La peur des gendarmes n’est pas si grande 1 La religion inculquée dès le jeune âge, et dont il reste toujours quelque chose au cœur de l’homme, seule met peut-être un frein à bien des fureurs.

Quand une femme jeune, jolie, élégante, passe rapidement dans un huit-ressorts emporté par un fringant attelage; quand, à la porte d’un hôtel somptueux, des équipages armoriés amènent pour une fête les heureux de la grande ville ; quand sort des restaurants de nuit une bande de viveurs ayant chacun au bras une étoile de théâtre ; quand il voit ces théâtres où il ne peut pénétrer, ces étalages de vivres destinés au palais délicat de ceux qui possèdent, alors qu’il a dîné d’un morceau de pain arrosé d’eau claire, que pensez-vous que doit

se dire en lui-même ce jeune homme qui passe traînant sa misère dans les rues, ce jeune homme inconnu aujourd’hui et demain peut-être célèbre; mais qui, pour en arriver là, à ce demain, pour montrer son talent, devra lutter vingt ans contre la faim, le froid, les rivaux, ses amis et surtout luimême, c’est-à-dire ses passions !

N’a-t-il pas comme ceux-ci une âme humaine capable d’apprécier ce qui est beau? comme ceuxlà des sens qui réclament leurs droits, excités qu’ils sont par des désirs inassouvis et par suite toujours augmentés? Heureux ceux qui, dans ce cas, ont encore une mère qui leur dit : « Travaille et espère » ; une maîtresse qui partage leur malheureux sort et dans un baiser leur fait oublier bien des maux ; un ami comme eux déshérité de la société, qui comme eux souffre, travaille, lutte et espère, auquel ils se confient et qui leur montre, aux jours navrants du découragement, un point resplendissant qui grandit à l’horizon, I’a venir !

Ne sont-ccpas des jouissances que celles-là, et des jouissances de l’âme qui valent mieux, certes, que celles de bon nombre de riches qui ne les connaissent pas? D’ailleurs peut-être que s’ils pouvaient en apprécier la valeur, ils paieraient ces

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jouissances réelles et durables de leur fortune tout entière....

Donc Jehan, comme tous les jeunes gens dont les désirs ne sont pas en rapport avec la fortune, eut des commencements très difficiles. Souvent, il s’en fallut de peu qu’il ne versât dans l’ornière. A vingt et un ans, notre rapin, le plus spirituel de tous ceux quifré quentent Reischoffen , le Rat-Mort ou les cénacles des artistes, avait déjà une réputation d’esprit qui s’étendait des Batignolles à la Chapelle sur toute la ligne des boulevards extérieurs. Il était fort recherché, il ne se donnait pas une fête chez aucun peintre du quartier sans que le gentil rapin Jehan en fût.

Il habitait alors un hôtel meublé de mauvaise apparence, où on logeait à la nuit, ainsi que l’indiquait un écriteau grossièrement fait, appendu au-dessous de la lanterne portant en grosses lettres ces mots : Grand hôtel Turenne !

Je vous demande un peu ce que Turenne allait chercher par là.

Le grand hôtel Turenne était habité par des petits employés gagnant quatre-vingt-dix ou cent francs par mois. Chaque chambre était un bouge assez confortablement meublé cependant. Legrand

hôtel Turenne était tenu par une petite femme grassouillette qui pouvait avoir de trente-cinq à quarante ans. Mme Aymard était assez bien conservée, et quand elle revêtait une toilette élégante suivant le ton de son quartier, elle pouvait encore faire des conquêtes. D'où venait-elle? Qu’avait-elle été? Voilà ce que personne n’aurait jamais pu dire. Pourtant un de ses locataires prétendait l’avoir connue à Lyon, quinze ou vingt ans plus tôt, sous la dépendance de la police des mœurs.

Quand Jehan vint loger à l’hôtel Turenne, il eut, moyennant vingt francs par mois, qu’il oublia de payer pendant quatre mois, une chambre au troisième étage.

Cette chambre était meublée d’un lit en fer caché par des rideaux en cretonne à dessins roses à douze sous le mètre, de deux chaises de paille, d’un débris de glace, d’une table qui servait de toilette et d’un fauteuil antique et éventré laissant passer, à travers les déchirures de son étoffe poussiéreuse, des paquets d’étoupes et de crin végétal.

Nous avons dit que notre rapin ne payait pas son terme, et celaparaissait invraisemblable à tous,

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car jamais, au grand jamais, personne n’était resté chez Mme Aymard deux mois, si le premier n’avait pas été payé. D’où venait donc ce revirement dans les habitudes de la patronne de l’hôtel? C’est que Mme Aymard avait remarqué le peintre. Sa belle figure, ses manières franches lui avaient plu. Rien de plus commun que ces liaisons dans les classes pauvres, où l’on voit de vieilles femmes entichées d’un jeune homme et souvent un vieillard protégeant une toute jeune fille.

Jehan avec sa jeunesse n’y regardait pas de si près. Mme Aymard avait vingt ans de plus que lui, elle aurait pu être sa mère. Qu’importe ! C’était une femme, et même elle avait de beaux restes. Il répondit aux œillades qu’elle lui lança, et bientôt Jehan devint le directeur du grand hôtel Turenne; il fut tout à la fois logé dans le cœur et dans l’appartement de Mra0 Ayinard! Inutile de dire qu’il abandonna sa chambre. Rendons-lui cette justice, car Jehan était un honnête homme , qu’il n’accepta jamais de Mmo Aymard qu’elle-même, quelles que fussent les observations faites à ce sujet par sa maîtresse.

Cette liaison, la première qu’il eut, dura six mois. Un beau jour il abandonna Mm0 Aymard

pour une gentille petite fleuriste qu’il avait rencontrée à l’Élysée-Montmartre. Mais Jehan commençait à vendre ses tableaux ; il eut des relations avec quelques journalistes qui avaient parlé de son premier envoi au Salon, et il obtint par eux ses entrées dans les coulisses des petits théâtres. Là, personne ne résista devant lui, depuis le premier sujet jusqu’à la dernière figurante. Jehan devint un vrai pacha, il eut un sérail, moins les eunuques. Mais il se lassa bien vite des femmes de théâtre, il parcourut toutes les classes de la société, petites bourgeoises, cocottes, grandes dames; il devint un don Juan au petit pied. Plus on lui résistait, plus il attaquait avec habileté, et rarement il échouait dans ses assauts. Mais après avoir parcouru bon nombre d’étapes il se lassa de ce qui successivement avait fait sa joie jusque-là, et il se donna tout entier à la courtisane .

C’est la dernière étape pour les hommes avant le mariage. Jehan courut alors, en joyeuse compagnie, les restaurants de nuit des boulevards.

Depuis une vingtaine d’années deux vices se sont montrés à l’horizon de la vie parisienne.

L’un d'eux, applicable aux femmes, a été décrit de main de maitre par un écrivain habile. L’autre,

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réservé aux hommes, s'est répandu dans nos mœurs avec une rapidité trop grande. Les victimes qu’il a faites depuis son apparition ne se comptent déjà plus, tant leur nombre est considérable; nous avons vu des hommes de grand talent, des artistes distingués mourir de langueur, complètement avachis, ayant la constitution ruinée par ce vice horrible, raffinement mortel de la volupté. C’est surtout parmi ceux qui vivent dans le monde où l'on s’amuse, les habitués des cafés et restaurants du boulevard, des bals à la mode et de certains théâtres parisiens que la contagion est répandue. Combien en avons-nous vu, et des plus solides naguère, marcher le dos courbé, la face blèmie, les yeux étincelants et entourés d’un cercle de bistre, lorsque, devenus d’abord la proie, puis la victime de ce vice, ils traînent pendant quelques mois leur misérable existence, pour finir dans d’atroces souffrances !

Jehan, comme nombre d’artistes, avait sacrifié à ce vice, et sa dernière conquête, Juana, celle pour laquelle le vicomte de Lavannes s’était tué, avait à peu près complètement ruiné l’organisation solide du peintre, qui ne pouvait déjà plus tenir un pinceau, tant ses mains tremblaient, qui n’avait plus

aucune idée, tant son cerveau était vide, qui était devenu mou et paresseux, tant le vice en question a de pesantes entraves, et auquel il fallait pendant quelques mois l’air pur de la campagne, une nourriture saine et choisie et le repos le plus absolu.

Fortin et Naud disaient quelques jours avant son départ :

— Jehan est un homme perdu, s’il ne change pas d’existence.

Et voilà pourquoi tous ses amis avaient été ravis de voir le peintre quitter la grande ville et ses plaisirs mortels pour la campagne vivifiante, au double point de vue du moral et du physique du jeune homme.

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