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CHAPITRE III

UNE MAISON MEUBLÉE

Pendant une heure, Gaston Revert, au sortir du tripot où il avait passé la nuit, s’était promené sur les boulevards, allant et venant, semblant prendre un vif intérêt à tout ce qu’il voyait, mais en réalité ne pensant qu’au jeu infernal auquel il s’était adonné.

Enfin, brisé par la fatigue, il s’était décidé à rentrer chez lui. Machinalement, sa bête l’avait conduit à la porte de son logis.

Gaston Revert était journaliste.

Depuis huit ans, il faisait dans un grand journal parisien la critique dramatique et le courrier de Paris.

Le jeune écrivain paraissait avoir trente ans.

11 était plutôt grand que petit. Son visage amaigri ne manquait pas d’agrément. Il avait des yeux noirs magnifiques, le nez un peu long, mais bien dessiné. Une moustache gaillardement rebroussée ornait sa lèvre supérieure. Très élégamment vêtu, il n’avait rien de ce qu’on appelle aujourd’hui un gommeux.

On le prenait généralement pour un officier de cavalerie.

Au début de sa carrière, Gaston s'était trouvé en butte aux difficultés qui accueillent généralement les débutants littéraires.

Pendant dix-huit mois, il avait mordu à même dans la seule nourriture jetée à son rude appétit, la vache enragée.

Toutefois , comme il possédait des dents solides, un excellent estomac et une volonté robuste, il avait pu digérer sans inconvénient en attendant des temps meilleurs

Deux ans après, il vivait largement. Mais pendant deux ans Gaston avait travaillé sans relâche dans le taudis qu’il louait, rue d’Argout, moyennant vingt-cinq francs par mois!

L’hôtel meublé qui abritait le futur critique

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influent était habité par deux ou trois petits employés gagnant à grand’peine cent francs par mois dans une administration dirigée par les princes de la finance !

La maîtresse de fliôtel était une vieille femme grasse, ayant une poitrine opulente qui se répandait hors de son corset et se balançait mollement et en cadence à chacun de ses pas ; deux affreux tire-bouchons blancs s’échappant d’un bonnet noir à rubans roses crasseux encadraient sa figure de sorcière; un bouquet de poils blancs couvrait sa lèvre supérieure ainsi que son triple menton, et ses deux yeux, disparaissant et nageant dans la graisse de ses joues couperosées et piquées de trous de petile vérole, pétillaient d’une malice qui sentait le vice à plein nez et aurait fait dire : « Pouah ! » à l’être le moins pudibond.

Une mince cloison qui permettait d’entendre tout ce qui se disait à côté séparait de la sienne la chambre voisine. Celle-ci était occupée par une grande femme bizarrement accoutrée, toujours tète nue, et chez laquelle il se faisait un mouvement étrange.

Toutes les demi-heures environ, Gaston entendait dans l’étroit couloir un bruit de pas.

Il reconnaissait celui de sa voisine, pas lourd; mais assez finement chaussé.

Puis un autre plus lourd et des plus variables.

La porte s’ouvrait, sa voisine entrait chez elle, suivie de la personne qui l’accompagnait. Quelquefois un bruit de voix s’élevait, on eût dit qu’on se disputait, puis on comptait de l’argent. Soudain on entendait comme un froufrou de soie et de linge... Bientôt les mêmes pas retentissaient dans le couloir, on descendait l’escalier et tout rentrait dans le silence pour recommencer une demi-heure plus tard, et cela toute la soirée.

Un soir, Gaston travaillait à une traduction qu’on lui avait commandée, lorsqu’il entendit des cris furieux poussés dans l’escalier à l’étage supérieur.

En un clin d’œil, le jeune écrivain fut dehors.

Voici ce qui s’était passé :

Une jeune fille, une ouvrière, demeurant dans l’hôtel, avait été suivie au sortir de son atelier par deux hommes de mauvaise mine qui l’avaient accostée au coin de la rue Montmartre et de la rue d’Argout.

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La jeune fille effrayée avait fui, mais les deux hommes s’étaient mis à sa poursuite jusque dans l’escalier même de la maison.

Au moment où celle-ci allait entrer dans sa chambre, l’un des hommes lui mettant la main sur l’épaule lui avait dit brutalement : « Allons, suis-nous au poste, tu t’expliqueras... Tiens ! »

L’ouvrière avait compris, on la prenait pour une fille ! Les deux hommes appartenaient à la police des mœurs, et, pour se venger de n’avoir point obtenu de réponse, ils arrêtaient la pauvre fille, sans mandat.

On a déjà beaucoup protesté contre le pouvoir accordé à des gens, pour la plupart sans aveu, d’arrêter qui bon leur semble, le soir, dans les rues mal famées, sous prétexte de bonnes mœurs. Malheureusement, on n’a pas encore pu obtenir que cet état de choses cessât, de sorte que, presque chaque jour, une honnête femme est conduite au poste selon le gré de messieurs de la police des mœurs.

Il est vrai — rendons cette justice à notre administration — que le commissaire excuse les agents lorsqu’ils se sont mépris, et renvoie avec les égards qui lui sont dus la personne suspec-

tée ; mais le scandale n’en a pas moins eu lieu, sans compter l’effroi et la honte que la femme a éprouvés.

— Non, hurlait la malheureuse en se tordant sous l’étreinte des deux hommes, non, messieurs, vous vous trompez, je ne suis pas une fille! non; au secours ! au secours !

Les cris poussés par la jeune ouvrière eussent attendri des tigres, mais les agents ne paraissaient pas émus le moins du monde.

Gaston monta difficilement l’escalier en colimaçon en s’aidant de la corde qui servait de rampe.

Les agents tenaient chacun un bras de la pauvre femme, et l’un d’eux, plus brutal :

— Allons donc, en route pour Saint-Lazare, je te bâillonne si tu cries encore comme cela. — 11 faut dire que le beau langage n’est pas la vertu dominante des gens de cette espèce.

— Mes bons messieurs, je suis une honnête fille, moi, je travaille chez un chemisier rue du Château-d’Eau, et je sors de mon magasin ; je ne suis pas une fille, je vous jure, messieurs; ne m’emmenez pas, vous me tuez !..-

La scène, mal éclairée par la lueur blafarde d’une lampe à pétrole, commençait à devenir horrible.

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A ce moment la maîtresse de l’hôtel parut. Elle connaissait sa locataire pour une bonne et digne ouvrière, qui la payait régulièrement ; mais elle lui en voulait, en la voyant jeune et jolie, d’avoir refusé toujours toutes ses offres de services, et puis,... dans sa situation, pouvait-elle se mettre mal avec les agents?...

En la voyant la naïve jeune fille se crut sauvée :

— Madame, lui dit-elle, répondez pour moi; vous savez bien, vous, que je ne suis pas une fille....

— Je ne peux rien, ma petite, interrompit l’horrible mégère avec un affreux sourire, je ne peux rien pour vous, messieurs les agents sont dans leur droit, ils disent vous avoir vue...

Et elle hocha la tête comme si elle n'osait achever.

— Oh! c’est infâme, non, je ne sortirai pas, hurla la jeune fille, tuez-moi plutôt.

Et elle roula sur le palier en proie à un commencement d’attaque de nerfs.

Cependant, l’agent qui paraissait être le chef meurtrissait le poignet de la misérable, la secouait fortement, et la frappait comme un caporal prussien frappe ses soldats.

— Allons, debout, debout, debout donc! As-tu bientôt fini tes jérémiades? Elles disent toutes la même chose quand on les emballe ! Tiens, fit-il, avec un rire qui faisait le pendant de celui qui s’était montré un instant auparavant sur les lèvres de la maîtresse de l’hôtel, si quelqu’un te réclame, tu es libre... tu vois que je suis bon prince.

Et d’une voix forte il cria :

— Allons, quel est le Roméo qui réclame cette Juliette?

Et de nouveau il éclata de rire de sa sinistre plaisanterie.

La scène était alors digne du burin de Callot; la jeune fille se roulait sur le palier, elle écumait; ses vêtements propres se souillaient dans la poussière et la boue de l’escalier tortueux. Ses cheveux blonds dénoués retombaient épars sur ses épaules. Son corsage déchiré laissait passer un de ses seins.

On voyait sur les marches la maîtresse couverte de bijoux massifs, avec sa robe de soie d’un vert sale, et plus haut, sur le palier, les deux agents en redingote noire, longue, portant des pantalons effrangés d’en bas, des souliers éculés, un cha-

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peau à larges bords et, dans leurs mains, un énorme gourdin. Sur leur visage ravagé, tous les vices se lisaient.

— Allons, allons! répéta Fhomme, qui réclame cette femme? Personne, tu vois bien, allons, houp ! En route, ou sinon...

Et il leva son bâton.

— Yous vous trompez, je la réclame, moi, fit une voix.

Tout le monde se retourna, c’était Gaston,

— Qui ça, vous? dit l’agent furieux.

Gaston apparut alors en pleine lumière.

— Moi, reprit-il, moi, je réclame cette femme, je réponds d’elle, et je ne vous conseille pas d’insister davantage, ajouta-t-il.

— Alors, c’est bien, fit l’agent vraiment intimidé, va~t’en, mais que je ne t’y retrouve pas, sinon...

La matrone n’en pouvait croire ses yeux, tandis que les agents disparaissaient rapidement, sans demander leur reste, dans la cage de l’escalier et que Gaston relevait la jeune fille.

— Ne craignez rien, mademoiselle, venez, lui disait-il, venez sans crainte.

La pauvre fille, encore toute tremblante et

se demandant si elle ne rêvait pas, appuyée sur le bras de Gaston, suivait ce libérateur que la Providence, qui n’abandonne jamais ses enfants, venait de lui envoyer à l’improviste.

Gaston ouvrit la porte et fit entrer sa protégée dans son propre logis.

Là, il l’interrogea.

Mais l’émotion avait été trop grande.

Lorsque la jeune fille voulut rentrer dans sa chambre après avoir remercié son sauveur, elle ne put faire un pas et tomba évanouie dans les bras de Gaston, qui la porta sur son lit, la dévêtit et la coucha, après quoi il alla chercher un médecin, qui revint avec lui.

Ce médecin avait au moins soixante ans.

Son visage était celui d’un excellent homme.

En entrant dans le taudis qu’habitait Gaston, il sourit.

— Je suis heureux, mon jeune ami, d’entrer chez vous, dit-il d’un air bonhomme, cela me rappelle ma chambre d’étudiant, rien n’y manque. Tiens, vous écriviez, je comprends, vous vivez en copiant des rôles pour les avoués?

- Non, monsieur, répondit le jeune homme, c’est une traduction à laquelle je travaille.

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— Ah ! vous ôtes écrivain, mauvais métier> jeune homme, mauvais métier, mais voyons, vous disiez que votre maîtresse était malade?

— Non, monsieur, reprit Gaston aussitôt, cette femme n’est pas ma maîtresse.

— Gomment? fit le médecin étonné. Pardonnezmoi.... l’apparence.

Et l’écrivain raconta au médecin ce qui s’était passé.

Le docteur Bourgoin écouta avec beaucoup d’attention le récit de Gaston; quand le jeune homme eut tout dit, il lui tendit la main :

— C’est bien ! mon brave ami, c’est bien ce que vous avez fait là; votre protégée, qui sera la, mienne aussi, si vous voulez me permettre d’être de moitié dans votre bonne action, sera debout dans huit jours, mais il lui faut beaucoup de soins que vous ne pourrez peut-être pas lui donner, permettez-moi de vous prêter cette petite somme sur l’argent que vous rapportera votre travail. Et il eut un sourire étrange qui échappa à l’écrivain.

— J’accepte, docteur, j’accepte et je vous remercie; vous reviendrez demain?

— Comptez sur moi, comptez sur moi, fit deux

fois le docteur avec un second sourire que Gaston saisit cette fois, et qui lui déplut, sans qu’il pût s’expliquer pourquoi.

Le docteur sortit suivi de l’écrivain qui allait chercher les potions indiquées.

Lorsqu’il fut de retour, Gaston s’approcha du lit où dormait sa protégée, il vint s’asseoir à son chevet et la regarda.

La jeune fille n’avait pas dix-neuf ans.

Elle était fort jolie, mais elle devait avoir déjà beaucoup souffert, cela se lisait sur son charmant visage. Ses cheveux, — elle les avait superbes, — étaient épars sur l’oreiller et ses paupières abattues montraient des cils noirs apparaissant d’autant mieux que le visage était d’une pâleur livide.

Les lèvres, au dessin ferme et correct, étaient violacées par la fièvre ; et les deux bras de la pauvre fille, bras maigres, mais blancs comme le lait, étendus nus, tranchaient vigoureusement sur la couverture noire; une chemise de toile commune coupait la poitrine à la naissance des seins, dont les rondeurs soulevaient l’étoffe grossière, tandis que le drap dessinait les gracieux contours d’un corps admirablement fait.

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Une seule bougie éclairait mal uu coin de ce tableau.

Le jeune homme avait pris dans ses deux mains l’une des mains amaigries de la malade, et pendant longtemps il la regarda dormir.

Toutes sortes de pensées se faisaient jour en son esprit.

Mille riants tableaux apparaissaient devant ses yeux.

Il se voyait courant dans la campagne ensoleillée, cueillant des fleurs fraîchement écloses et couvertes encore de la rosée du matin.

Il sentait un bras de femme s’appuyer sur le sien, tandis que son coude heurtait sans cesse une poitrine dans laquelle un cœur battait pour lui.

Il cherchait, au milieu des épis mûrs, des coquelicots pourpres, pour les marier coquettement avec les cheveux d’or d’une femme aimée.

11 se voyait, lui solitaire et délaissé dans sa chambre, jusque-là si triste, désormais embellie par la présence d’un être chéri. Il était heureux d’entendre cet être aller et venir autour de lui pendant les longues heures de son travail, qu’il interrompait de temps à autre pour prendre un baiser qu’on lui rendait avec ivresse.

Tout cela se jouait dans la pensée vierge du jeune homme. Chacune de ces visions apparaissait tour à tour, et son cœur, dont il ne pouvait comprimer les élans, battait à se rompre.

Cependant la malade dormait toujours d’un sommeil lourd et difficile.

La respiration sifflait entre ses dents, tandis que par moments, de sa bouche, sortaient des plaintes, des cris d’effroi, et son corps s’agitait convulsivement.

Le jour parut, mais, dans cette rue étroite, il ne se montrait jamais que triste, sombre, noir.

.Gaston éteignit la bougie et se remit au travail avec plus de courage. N’avait-il pas désormais charge d’âme et ne devait-il pas au docteur l’avance de la somme que le vieillard avait laissée?

Tout à coup, la malade s’éveilla.

— Où suis-je? demanda-t-elle; à boire!

Gaston se leva et apporta un verre de tisane à la jeune fille qui se souleva sur son lit et regarda l’écrivain, lui tendit la main, sourit tristement et, après avoir bu, retomba sur foreiller.

Une fièvre terrible se déclara et , pendant trois jours, la pauvre fille fut entre la vie et la mort.

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Gaston soigna la malade comme une mère soignerait son enfant.

Grâce à lui, grâce aussi au docteur Bourgoin qui se montrait très empressé — un peu trop peutêtre — la jeune femme fut sur pied huit jours après la scène que nous avons décrite.

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