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CHAPITRE IV

HISTOIRE D’AMOUR

Un soir, Gaston se trouvait près du lit de Marie, c’était le nom de celle qu’il avait sauvée; celle-ci sommeillait et le jeune homme la regardait dormir. Ils se donnaient la main.

Il avait plu toute la journée et la nuit était tombée de bonne heure ; Gaston travaillait depuis le matin à sa traduction qui n’avançait pas vite.

Il était brisé de fatigue et, pour se reposer un peu, il était venu s’asseoir auprès du lit de Marie, attiré vers elle par une force irrésistible et qu’il ne s’expliquait pas. A quoi bon d’ailleurs eût-il cherché à comprendre?

Il n’eût certes pas trouvé!

Sait-on pourquoi l’aimant attire le fer, et pourquoi deux êtres sont poussés l’un vers l’autre par

une même sympathie quels que soient les obstacles se dressant devant eux?

Depuis quelques instants déjà Gaston rêvait.

À quoi?

Il n’aurait pu le dire !

Au dehors on entendait un bruit sourd qui montait, le roulement des voitures se mêlait aux cris confus de la foule.

Dans la chambre tout était silencieux.

On n’entendait que la respiration douce et égale de la jeune fdle qui reposait.

Soudain la pluie recommença à tomber avec furie ; la fenêtre était entr’ouverte et, sur la plaque de zinc qui en couvrait le bord, chaque goutte, en tombant, s’écrasait et retombait en mille autres gouttes formant un bruit ressemblant à un crépitement lointain.

Un froid glacial pénétrait en même temps dans le. taudis de ces misérables.

Gaston passa la main sur son front.

Ce froid semblait lui faire du bien. Ses mains étaient brûlantes.

Un violent coup de vent fit frapper la fenêtre dont une des vitres se brisa.

A ce bruit Marie s’éveilla et poussa un cri d’ef-

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froi ; mais en voyant Gaslon auprès d’elle elle se remit aussitôt.

Lejeune homme parut, lui aussi, s’éveiller et sortir d’un songe.

— Que s’est-il donc passé? dit Marie d’une voix douce.

— Le vent a sans doute frappé contre la fenêtre ; mais ce n’est rien , comment allez-vous aujourd’hui?

— Oh! je' vais tout à fait bien, grâce à vous, mon ami. Mais comment acquitterai-je jamais la dette que je vous dois? Yous avez été mon sauveur deux fois. Yous êtes bon et je vous aime.

— Yous m’aimez, Marie, quant à moi, je ne sais ce que j’éprouve, c’est la première fois que je suis aussi agité. Je souffre et je suis heureux tout à la fois. Je ressens là comme un malaise; par moments, il me semble qu’on me serre le cœur dans un étau, et tout à coup il se dilate à tel point qu’il m’étouffe et que je voudrais pleurer !..

Marie souriait à ces paroles et serrait plus fort la main de Gaston qui tressaillit.

— Oui, je ne sais à quoi attribuer cela, et c’est depuis le jour où ces hommes voulaient vous emmener que je suis en proie à ce délire. Tl me sem-

ble qLie si vous deviez me quitter désormais, quelque chose se briserait en moi

— - Pourtant, mon ami, ilfaudrabien que je parte, que je reprenne mon travail, que je quitte cette maison où je ne peux rester.

— Partir ! vous voulez me quitter ?

— Pourquoi voulez-vous que je reste ? Gela n’est pas possible !

— Pourquoi je veux que vous restiez? Mais

vous ne comprenez donc pas que je vous aime et que je veux que vous soyez à moi. Marie, vous pourriez me quitter ? Vous ne m’aimez

donc pas comme je vous aime Non, vous ne

partirez pas ; il faut, je veux que vous demeuriez !

Et Gaston s’agenouilla près du lit et couvrit Marie de baisers.

La pauvre fille pleurait.

Il se fit quelques instants de silence, pendant lesquels on n’entendait que les sanglots de Marie et les soupirs profonds du jeune homme.

— Yeux-tu, reprit le jeune homme, dis, veuxtu, je travaillerai, tu verras, nous serons heureux ; mais réponds-moi donc...? Écoute, si lu veux, nous louerons une petite chambre que

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nous meublerons, nous en ferons un nid, un vrai nid d’amour et nous y vivrons seuls, sans voir personne ; l’été, nous irons nous promener dans la campagne, je t’apporterai des fleurs... car tu aimes les fleurs, n’est-ce pas?... Tu seras bien heureuse, je seos que je t’aimerai toujours ; veux- tu que nous soyons unis? Tu verras comme nous ferons des jaloux, tu seras ma femme, et quand je serai grand, cela viendra peut-être un jour, quand mon nom sera connu, tu seras fière de moi, ton amant, veux-tu, Marie, veux-tu ? réponds-moi ....

En prononçant ces paroles, Gaston s’était relevé; ses yeux brillaient d’espérance, et il serrait la jeune fille dans ses bras.

Alors leurs lèvres se rencontrèrent et ils échangèrent un long baiser dans lequel tous deux avaient mis leur cœur de vingt ans, qui venait soudainement de se fondre en un seul.

Quelques jours après , la malade était debout, et, pour fêter son heureux rétablissement, Gaston ayant terminé sa traduction, décida qu’on passerait une bonne journée dans les environs de Paris.

Ils partirent dès le matin pour Ville-d’Avray.

Marie avait mis une délicieuse toilette en étoffe légère, bleue et blanche.

La robe qu’elle portait, très collante suivant la

mode du jour, dessinait sa taille élégante et bien

prise, ses hanches vigoureusement accentuées,

et sa poitrine opulente.

Son gentil visage était couvert d’un voile blanc, sous lequel la peau paraissait plus rose.

Dans ses cheveux elle avait piqué coquettement quelques fleurs naturelles.

Son petit chapeau, en paille blanche, entouré d’une plume bleue, se posait gaillardement sur le haut de sa tête , couvrant l’or de ses cheveux.

Et quand au bras de Gaston, heureuse de son affection et partageant son amour, elle courait dans les grands bois au feuillage vert, on apercevait par instants, l’espace d’une seconde, le bas de sa jambe, d’une finesse exquise, qui aurait provoqué les désirs d’un saint, tandis que son pied, petit et bien cambré, se reposait à l’aise dans de mignons souliers doublés de rose, et sur lesquels étincelaient , comme des étoiles , des boucles d’acier poli.

Pendant toute la journée, comme s’il avait été

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impossible qu’ils se fatiguassent, les deux enfants marchèrent droit devant eux.

Qu’il était déjà loin le souvenir de cette soirée affreuse où Gaston avait recueilli Marie !

Comme leur esprit et leur cœur battaient désormais à l’unisson au milieu de cette belle nature qui riait à leur jeunesse !

Gomme les fleurs les regardaient, jalouses de les voir si beaux et si vraiment amoureux !

Les nymphes rêvaient un pareil bonheur en les voyant passer follement enlacés, et les échos se plaisaient à répéter les délirants baisers qu’ils échangeaient sous les bosquets ombreux...

La journée fut superbe.

L’on eût dit que le ciel avait voulu prêter son concours à ces deux déshérités qui, pour la première fois, après bien des souffrances, goûtaient un instant de vrai bonheur, la chose du monde qu’on trouve le plus rarement.

Il était environ dix heures du soir quand ils revirent Paris, enivrés par Pair pur et par leur amour.

Ils étaient tellement occupés d’eux-mêmes — car pour Gaston il n'y avait plus que Marie sur la terre, et pour celle-ci, sauf celui qu’elle aimait,

elle ne voyait personne — qu’ils ne reçurent pas ce coup bizarre qui frappe, en rentrant à Paris le soir, tous ceux qui se sont éloignés de la grande ville, ne fût-ce que pour un jour.

Ils ne remarquèrent pas les allants et venants courant plutôt que marchant pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs ; ils ne furent pas surpris de la lueur terne des becs de gaz éclairant les rues et les boulevards , ni du bruit des voitures, des cris des passants, des chansons des ivrognes, qui formaient cependant un si singulier contraste avee le silence religieux des grands bois qu’ils avaient parcourus tout le jour.

Enfin ils arrivèrent...

A peine entrés dans la chambre qui devait désormais leur être commune, Marie emplit de fleurs des champs, moissonnées par Gaston, deux grands vases qu’elle plaça sur la cheminée.

Pendant quelques instants ils restèrent muets et immobiles l’un vers l’autre.

Tous deux sentaient instinctivement qu’ils touchaient à une heure décisive.

Ce fut Gaston qui rompit le premier le silence.

— Quelle bonne journée, murmura-t-il, n’est-

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ce pas ? Et il s’approcha d’elle si près que leurs souffles se confondirent.

La jeune fille rougit et répondit affirmativement.

Il se fit un nouveau silence, tous deux paraissaient embarrassés ; ce fut encore Gaston qui reprit la parole.

— Tu dois être bien fatiguée? dit-il en passant son bras autour de la taille de Marie, qui sentit un frisson parcourir tout son corps, pendant que ses lèvres devenaient froides et humides, que son sein se soulevait plus rapidement et que ses yeux s’alanguissaient comme dans une extase.

— Oui, répondit Marie, je suis brisée!

Puis elle jeta, par un geste gracieux, ses deux bras autour du cou de son amant et l’embrassant avec ivresse :

— Je t’aime, Gaston, lui dit-elle, je t’aime!

Le jeune homme ne répondit pas. Quand l’esprit ou le cœur de l’homme parlent trop haut, les lèvres restent closes.

Il serra Marie contre lui . Leurs cœurs battaient à se rompre. Ils étaient ivres tous deux.

Gaston souleva la mousseline qui couvrait le cou de la jeune fille et lui dégrafa sa robe...

Marie, dont les épaules et le haut du corps nus

apparurent alors, croisa pudiquement ses deux mains sur sa gorge; mais le jeune écrivain la prit dans ses bras et couvrit ses épaules de baisers. Peu à peu, tous les voiles qui cachaient à Gaston des charmes qui désormais lui appartenaient, tombèrent l’un après l’autre.

Bientôt la jeune fille n’eut plus que sa chemise, dont l’étoffe légère faisait deviner ce qu’on ne voyait pas, allumant ainsi de plus en plus les désirs de Gaston.

Celui-ci s’agenouilla devant Marie, et, lentement, mesurant son bonheur, avec mille précautions, pour ne pas effaroucher la pudeur de sa belle maîtresse, il acheva de la dévêtir, non sans dérober mille baisers à la jeune fille, qui, frissonnante d’une ivresse qu’elle pressentait sans la connaître, se laissa porter sur le lit de Gaston.

Lejeune homme avait éteint la lumière, et l’obscurité régnait seule dans la petite chambre où allait s’accomplir ce mariage privé, si commun dans la grand’ville, où n’ont rien à voir la bénédiction du prêtre ou l’écharpe du maire!

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