CHAPITRE Y
FIN DU ROMAN
Plusieurs mois se passèrent. Les deux amoureux s’aimaient chaque jour davantage. Peu à peu la situation de Gaston s’améliora. Il gagna largement sa vie et celle de sa maîtresse.
Ils avaient loué une petite maison retirée où ils vivaient solitaires.
La seule visite qu’ils eussent était celle du docteur Bourgoin, à qui Gaston avait rendu l’argent qu’il lui avait prêté.
De temps à autre le vieux médecin venait s’installer au foyer de Gaston dont il paraissait jalouser le bonheur, sans que le jeune homme s’en aperçût.
Le vieux homme s’était épris de Marie dès le jour où il l’avait vue pour la première fois.
Rien n'est tenace comme une passion de l’âge
HO
mûr. Quels que fussent les raisonnements que se faisait en son for le docteur Bourgoin, il n’avait pu éloigner de son esprit l’image de la jeune fille qu’il avait vue sur le grabat de l’écrivain le soir où le jeune homme était venu solliciter ses soins.
Gaston, tout à son amour, ne s’apercevait de rien; mais Marie, avec cet instinct particulier aux femmes, pressentait quelque chose ; aussi éloignait-elle le docteur autant que possible pour ne point attirer les soupçons de son amant.
Gomme il arrive toujours en pareil cas, Gaston trouvait mauvais que sa maîtresse ne fit pas plus grand cas du docteur. Il aurait voulu qu’elle témoignât comme lui au digne homme autant d’attachement que de reconnaissance.
Quoi qu’il en fût, le bonheur des deux amants était complet. Cependant Gaston avait eu quelquefois à se plaindre du faible caractère de Marie. Le dernier parlant avait toujours raison avec elle. Elle se créait des chimères que le jeune écrivain dissipait difficilement.
Peu à pou, elle s’*était accoutumée à la douce existence que son amant lui faisait.
Elle se laissait choyer sans témoigner au jeune homme grande reconnaissance. Il eût semblé vrai-
FIN DU K OMAN
ment que tous ces soins que Gaston lui prodiguait lui fussent dus. Il faut dire qu’elle subissait l’influence de Bourgoin, qui savait toujours trouver le moment où Marie devait être seule au logis. Comme nous l’avons dit, tout d’abord elle avait éloigné le docteur, mais peu à peu elle s’était habituée à lui; d’ailleurs, son amant, son cher Gaston, à qui elle ne savait rien refuser, ne lui avait-il pas recommandé d’être bonne pour cet excellent docteur ?
Celui-ci, sous son air bonhomme, cachait un esprit assez caustique et léger, cet esprit particulier et parisien qui plaît aux femmes dont l’éducation n’a point été complétée. Il racontait fort plaisamment des historiettes très gauloises qui amusaient beaucoup Marie. Il y mêlait un peu de sel de son cru, et la jeune fille riait à gorge déployée. Un jour elle dit même au docteur :
— Ah! docteur, vous êtes décidément bien drôle ; Gaston fait triste mine à côté de vous. Comment cela se fait-il donc?
Le docteur n’avait répondu qu’en défendant le jeune homme, car il savait par expérience que rien ne fait renaître un amour chancelant ou augmenter encore, si possible, un amour arrivé à son
apogée, comme de dire à une femme du mal de celui qui est l’objet de cet amour.
La vérité était que si Gaston se montrait si triste, c’est qu’il remarquait, avec regret, combien le caractère de sa maîtresse changeait. Elle n’avait plus pour lui de ces tendresses qui lui rendaient l’existence si douce, même pendant sa misère, au premier temps de son amour, dans le taudis de la rue d’Argout.
Le malheureux enfant n’avait pas su plier sa maîtresse à son point. Il n’avait point osé en faire sa chose et il commençait à déplorer ses premières faiblesses, sans que son amour en diminuât; au contraire, il grandissait, comme toute chose, en raison directe des obstacles qui se dressaient devant lui. Il 11e se dissimulait pas que Marie, désormais habituée à un semblant de luxe, à une vie facile, car Gaston ne comptait guère avec elle, ne pourrait plus s’accoutumer à son existence passée. Souvent le pauvre écrivain se demandait avec angoisse comment il pourrait faire si l’emploi qu’il exerçait dans un journal, où ses articles étaient bien accueillis, venait à lui manquer. Pour lui seul, peu lui importait;]"! connaissait la misère et n’en avait point peur. S’il gagnait beaucoup
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alors, qu’arriverait-il le jour où le public, ce féroce animal si difficile à apprivoiser, se lasserait de lui? Marie voudrait-elle déchoir? Aurait-elle le courage de subir sa triste destinée , et son amour ne sombrerait-il pas dans ce naufrage de l’écrivain?...
Voilà ce qui attristait Gaston, obligé de combattre sans relâche ceux qui attendaient sa disgrâce pour monter derrière lui et qui, impatients, sapaient l’édifice de sa fortune rapide. Déjà, comme il arrive toujours après quelques mois d’un labeur incessant, l’écrivain s’affadissait, il n’avait plus ce brio, cette verve des premiers jours, qu’il avait puisés dans son amour naissant. Ce n’était qu’à force de travail qu’il retrouvait par instants des bribes de lui-même. Il se sentait vidé! Et l’on ne peut se faire une idée de l’horreur de ce mot. Pour un écrivain, être vidé, c’est un arrêt de mort. Qu’une personne, de celles qui font une réputation et la défont avec la même facilité, le dit, et c’en était fait du pauvre Gaston.
Bourgoin , qui avait pour lui l’expérience pratique des hommes et des choses, se rendait parfaitement compte de ce qui se passait. Il étudiait Gaston et la jeune femme. 11 voyait la
douleur de Gaston, ses incertitudes, ses craintes ; il sentait que le jeune homme tombait et se raccrochait tant qu’il pouvait au bord de l’abîme ; il pesait lentement, mais toujours avec fruit, sur le cœur et l’esprit de Marie qui, ne comprenant rien à ce qui se passait, laissait faire. Pourtant elle aimait Gaston, elle l’aimait sincèrement; mais ce n’était plus de cet amour ardent qui fait un seul être de deux, qui vous donne tous les courages, toutes les hardiesses ; quelque chose s’était brisé qu’on ne pouvait faire revivre. Elle aimait Gaston comme un chrétien qui suivrait sa religion par habitude, mais de qui la foi se serait retirée.
Le vieux médecin souffrait intérieurement du mal qu’il faisait au jeune écrivain, car, somme toute , il avait du cœur et c’était un honnête homme ; mais il est rare que la passion raisonne ; elle marche droit à son but, en brisant tout ce qui s’oppose à son passage. Le vieillard aimait Marie à en perdre la vie. Celle-ci, si peu perspicace qu’elle fût, d’instinct, comme toute femme, aussi bien la plus forte que la plus naïve, s’en serait aperçue, se rendait compte de la passion du bonhomme, mais tout en l’encourageant, en l’excitant même afin de s’en amuser
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plus tard, elle s’en montrait touchée, car toutes les femmes aiment l’hommage qu’on rend à leur beauté, à leurs qualités ou même à leurs vices, quel que soit celui qui le leur adresse et le but qu’il se propose.
Depuis dix ans, le docteur Bourgoin était veuf. Sa célébrité méritée lui avait valu la croix de la Légion d’honneur et cinquante mille livres de rente, qu’il dépensait régulièrement sans mener un train brillant.
Toujours élégamment vêtu, le vieux docteur ne paraissait pas son âge; il aurait encore pu faire des conquêtes dans certains mondes faciles.
Lorsque Gaston était venu habiter la petite maison qu’il occupait encore, le docteur venait voir Marie une seule fois par semaine. Peu à peu il avait augmenté le nombre de ses visites et en était arrivé à se présenter chez Gaston presque tous les jours.
L’écrivain sortait de chez lui à quatre heures et ne rentrait que vers onze heures du soir. Il savait gré de ses visites au docteur, de qui il ne se méfiait aucunement. La jeunesse a de ces vanités! Comment supposer qu’un vieillard de soixante ans peut avec quelque chance tenter la
conquête d’une femme de vingt-deux, adorée par un beau jeune homme du même âge ?
Souvent le docteur conduisait Marie au théâtre, dont la jeune femme raffolait. Elle avait voulu apprendre la musique, elle se passionnait pour cette étude, comme tous les gens oisifs pour ce qui est nouveau. Deux fois par semaine, le docteur la menait à l’Opéra. En un mot, M. Bourgoin s’était constitué, de l’aveu de Gaston, le cavalier servant de Marie.
Au début de leur amour, ce qu’elle voulait seulement c’était lui, son Gaston. Peu lui importait l’endroit où ils devaient aller, pourvu qu’ils fussent ensemble. C’était à ce moment-là son seul bonheur. Combien de fois étaient-ils retournés à Ville-d’Avray ? Mais à leur dernier voyage, qui comblait toujours de joie le jeune écrivain , Marie avait trouvé cela assommant ! Comment avaient-ils pu s’amuser aussi longtemps à ces sottises ? C’était bon pour des bourgeois d’aller dormir sur l’herbe et cueillir des marguerites pour leur arracher leur secret ! Le chant des oiseaux la crispait, disait-elle, c’était monotone , et puis, dans les grands bois aux arbres chevelus, il régnait toujours un silence de mort, c’était sinistre !
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Gaston, que cela navrait, avait supprimé les promenades à Ville-d’Avray.
— Et il avait bien fait, ajoutait Marie au docteur, vous avez joliment raison, monsieur Bourgoin, la campagne c’est bête comme tout!...
Un soir Gaston rentra un peu plus tard que d’habitude...
Marie lui fit une scène. D’où venait-il à cette heure ? Il avait couru les coulisses ! C’était bien malheureux pour une femme d’avoir un amant journaliste ! Tôt ou tard cela finirait mal. Elle savait bien que les hommes étaient incapables de tenir leurs promesses. Il était bien éloigné déjà le temps où il l’aimait. Il l’avait prise comme un joujou, avec l’idée bien arrêtée de le briser quand la satiété serait venue ! *
Et mille autres reproches aussi fous.
Ce qui était vrai, c’est que Gaston venait de perdre son emploi, qu’il n’avait plus le courage de lutter contre le mauvais sort, et qu’ayant touché le produit intégral de son travail en quittant le journal, voulant augmenter son avoir, il était allé au jeu. Le malheureux avait tout perdu.
Chemin faisant, Gaston avait formé le projet de
tout dire à Marie, mais la façon dont elle le recevait lui en ôtait l’idée. Il était devenu lâche ! Il sentait que cette femme en le sachant sans ressources lui retirerait un amour qui n’était déjà plus qu’une habitude , et il n’avait pas la force de la perdre, car il l’aimait plus que jamais.
Il eût préféré commettre un crime que de se voir abandonné de celle qu’il avait autrefois sauvée du déshonneur et de la mort.
Il courba la tête devant les reproches que lui adressa Marie. Celle-ci ne s’aperçut pas du désespoir de son amant, preuve que son amour était mort, car une femme lit de suite sur le visage de celui qu’elle aime le secret d’un chagrin qu’il veut garder pour lui. Une femme aimant véritablement ne se méprend jamais.
Marie ne vit rien. Elle se crut offensée, et le lendemain, elle envoya quérir le docteur pour lui demander conseil.
Celui-ci, attentif à tout ce qui se passait, flaira de suite un malheur, et sous prétexte d’aller sermonner Gaston il se rendit auprès de lui pour apprendre la vérité.
Gaston ne lui cacha rien, et finalement, après
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de grandes protestations d’amitié, finit par lui demander cinquante louis à emprunter.
Le docteur ne put que difficilement dissimuler sa joie. Ce qu’il avait prévu arrivait donc enfin. Il allait recueillir le fruit de deux années de travail souterrain ayant pour but la conquête de Marie. Ce n’était plus désormais qu’une question de temps et d’argent. Il prêta les cinquante louis qui disparurent promptement. Gaston était devenu joueur. Il pensait que le jeu seul pouvait le remettre à flot. En quelques semaines il avait contracté vis-à-vis du docteur une dette d’environ cinq mille francs.
La situation n’était plus tenable; le docteur avait carrément dit au jeune homme, en lui remettant le dernier billet de mille francs, qu’il ne pouvait aller au delà.
Gaston fou de désespoir, ne sachant à quel saint se vouer, demeura deux jours hors du logis. Quand il y rentra, un soir vers minuit, il était ivre ; le malheureux, après avoir perdu, n’ayant pu jouer ce qui lui restait en poche, dix francs, le croupier exigeant un louis au minimum , avait bu pour oublier. Il ouvrit la porte en chantonnant. Il s’attendait à trouver sa maîtresse debout, déses-
pérée. Il se disposait à lui sauter au cou et à tout lui dire. Pardieu, pensait-il, tout peut encore se réparer. En travaillant, je paierai le docteur qui ne remettra plus les pieds chez moi. Je le hais, cet homme, disait-il, en zigzaguant sur le trottoir, il me semble que j’ai été aveugle jusqu’ici et que malheur m’arrivera par le fait de cet homme. Je n’ai jamais pu oublier le singulier sourire qu’il eut lors de sa première visite chez moi rue d’Argout. Pauvre Marie ! Gomme elle sera heureuse de me revoir, et moi aussi, car je l’aime comme un fou. Un moment je me suis vu perdu, j’ai cru qu’elle ne m’aimait plus. Pauvre Marie !
Il arriva chez lui, et entra. Il pénétra dans la chambre qu’il habitait avec elle. Personne ! Il monta, appela, cria, hurla. L’écho seul répondit à ses plaintes et à ses appels. Il redescendit , complètement dégrisé et ne pouvant croire encore. Sans doute, elle était au théâtre. Elle aimait tant le théâtre ! Franchement, pensait-il, j’aurais pu croire qu’après deux jours d’absence elle aurait trop de douleur pour aller prendre du plaisir... 11 alluma, courut comme un insensé dans cette chambre témoin de tant de joies. Une heure sonna. Elle ne venait pas. Pourtant Gaston
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l’excusait encore... Sans doute elle avait voulu revenir à pied. Ils demeuraient si loin ! Elle allait arriver. Lejeune homme attendait, les yeux fixés dans le vide, ne voyant rien, écoutant attentivement et tressaillant au moindre bruit. Deux heures sonnèrent. Personne ! Pour le coup il était arrivé un malheur... Un éclair se fit dans sa pensée. Peut-être le cherchait-elle?.. Oui, c’est cela, pensat-il, pauvre femme, moi qui la calomniait. Misérable que je suis ! Il réfléchit encore : on ne cherchait pas un homme à trois heures du matin. . . Non décidément ce n’était pas cela. Mais alors, que se passait-il donc? Où était-elle? Il sortit dans le jardin, appella encore. Personne, toujours personne! Le jour vint. Alors Gaston fut plus calme. Il attendait sur le balcon donnant, derrière sa maison, sur un grand jardin dans lequel elle aimait à se promener. On découvrait au loin de ce balcon les coteaux de Meudon et de St-Cloud. Le soleil se levait et ses rayons dorés éclairaient la campagne enveloppée dans un voile d’or liquide. Les oiseaux voltigeaient à travers les branches des arbres qui, aux approches de l’automne, commençaient à se dépouiller des feuilles déjà jaunies. Une splendide matinée se préparait. Gaston enten-
dit au dehors un homme qui chantait et dont la voix s’éteignit peu à peu dans l’éloignement. Gomme le froid était piquant, il rentra dans la chambre de Marie. Sur un fauteuil son peignoir était déposé, gardant encore l’empreinte de son corps....
Dans des vases en porcelaine de Chine, sur la cheminée, des fleurs achevaient de se faner. Tout à coup le jeune homme bondit. Une lettre à son adresse, écrite par Marie, était là, devant lui. Il frémit, comme s’il venait d’apercevoir un serpent venimeux. Deux fois il s’avança pour prendre la lettre, deux fois il recula. Qu’allait-il apprendre? Pourquoi ne l’avait-elle pas attendu? Pourquoi écrivait-elle? Toutes ces questions et mille autres l’assaillaient coup sur coup. Enfin il ouvrit la lettre et lut ce qui suit :
Mon cher Gaston,
Je t’aimais bien et je t’aime bien encore, mais je t’étais à charge et cela me peinait. J’aurais désiré que notre roman se terminât autrement, mais il y a cas de force majeure.
Je t’embrasse.
Marie.