‹ Le vin, le jeu, les femmesChapitre 6 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

TRENTE ET QUARANTE

Après la lecture de ce billet, Gaston fut anéanti.

Pendant une heure il se promena dans la maison comme un être privé de raison. Enfin revenu à lui il fondit en larmes.

Qu’allait-il devenir sans elle? Un instant la pensée du suicide traversa son cerveau, mais il n’avait pas assez de courage pour se tuer. D’ailleurs, à quoi bon mourir ? Ne valait-il pas mieux vivre pour se venger? Le malheureux songeait à la vengeance !...

En un instant tout son passé lui apparut dans une rapide vision. 11 serappella tout ce qu’il avait fait jadis pour cette femme et, peu à peu, il n’y eut plus de place en son cœur que pour un mépris profond. 11 croyait, l’insensé, que son amour dis-

paraissait à jamais de son cœur en même temps que l’ingrate abandonnait sa maison. Il se fit de beaux raisonnements, se dit qu’il allait se remettre courageusement au travail et vivre seul, en se donnant du plaisir tant qu’il en pourrait supporter.

Vers onze heures du matin un de ses amis vint le chercher. On avait projeté un déjeuner auquel Gaston devait assister.

— Qu’as-tu donc, lui dit son ami, on dirait que tu viens d’enterrer toute ta famille ?

— Rien, répondit-il, j’ai joué la nuit dernière et j’ai perdu ; je suis triste parce que je suis sans le sou...

— Ah ! diable, fit le jeune homme, fils d’un financier célèbre, qui recherchait la société des journalistes afin de pouvoir, grâce à eux, pénétrer dans les coulisses de certains théâtres, tu as besoin d’argent, cela tombe à merveille, mon père m’a remis mon mois ce matin, j’ai cent louis à ta disposition.

Le jeune viveur obligeait volontiers ses amis les journalistes, qui parfois abusaient de son obligeance. Cette proposition ranima Gaston.

Cent louis ! Mais il y avait là de quoi faire une fortune. L’aveugle déesse ne pouvait toujours être

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contre lui. Le malheureux entrevit en un clin d’œil des monceaux d’or, il entendit le son métallique des louis tombant l’un sur l’autre, sous le râteau des croupiers. Deux mille francs ! Mais c’était plus qu’il n’en fallait pour reconquérir Marie, payer le docteur et se venger de ce misérable.

Toutes ces pensées se jouèrent dans l’esprit de Gaston.

— Vraiment, fit-il, tu pourrais sans te gêner me prêter cette somme ?

— Parbleu, puisque je te le propose, dit Jacques Barjou, acceptes-tu?

— Volontiers.

— Les voici, ajouta Jacques en faisant une grimace qu’il ne put réprimer, car il ne pensait pas que Gaston, qui avait toujours refusé ses offres, accepterait cette fois aussi facilement.

Néanmoins il compta cent louis à Gaston, qui les saisit d'une main cupide et les enfouit aussitôt dans son gousset.

— Merci, mon cher, je saurai reconnaître ce service. Car c’en est un vrai celui-là, et tu ne peux comprendre cela, toi qui es assez fou pour couvrir d’or des femmes qui se donnent au plus offrant et dernier enchérisseur !

Puis réfléchissant que Marie était semblable à celles qu’il insultait :

— D’ailleurs, tu as raison , la meilleure de toutes les femmes ne vaut pas ce verre d’alicante que je viens de boire !

Et il jeta le verre dans le jardin en éclatant de rire.

Jacques le regardait stupéfait. Le rire de Gaston faisait mal.

— Je te parais bien sceptique ce matin, n’estil pas vrai ?... Eh bien ! tu n’es pas au bout de tes étonnements, je t’en promets de réels avant peu. Vous vous vantez de n’avoir pas de cœur, tas de fous, qui avez des louis d’or à la place de cet organe essentiel , jeunes gens riches et oisifs qui lancez une grue quelconque et croyez que le monde a les yeux fixés sur vous parce que vous êtes l’amant d’une drôlesse qui crèvera sur un lit d’hôpital. Eh bien ! voici votre maître. Il n’y a rien au monde de vrai que de boire, et pas d’autre bonheur que le jeu. Le reste, ce ne sont que des plaisirs d’enfants... J’ai cru pourtant qu’il y avait autre chose. J’ai cru à la gloire, folie; à l’amour, folie; j’étais un insensé, je me réveille enfin, je veux vivre désormais, de la vraie vie, de la vie

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qui brûle et vous emporte rapidement. Allons, Jacques, change-moi cette figure d’enterrement, ris un peu, grand homme, don Juan, Joconde, Lauzun; mais ris donc, ris avec moi, ou si tu le préfères, buvons, tiens, à tes maîtresses et à celle que je vais avoir, à l’or, le seul vrai Dieu de notre époque!... Tu vois comme je suis gai; mais, cordieu, tu ne ris pas. Pourquoi? Ris donc, fais comme moi !...

Ce flot de paroles sortit en sifflant de sa bouche, après quoi Gaston laissa tomber sa tête sur le dos du fauteuil dans lequel il était assis, et deux grosses larmes roulèrent lentement sur ses joues.

Le jeune viveur, dont le visage était devenu lugubre, commençait à trouver que son ami n’était pas d’une gaieté folle et il regrettait d’être venu le voir. Cependant Gaston se leva d’un bond, car il comprenait la pensée de Jacques ; il essuya rapidement ses yeux et dit :

— Allons, mon cher, décidément tu ne t’amuses guère ici, sortons, allons déjeuner ! Et ils partirent bras dessus, bras dessous.

Le déjeuner ne se termina que vers quatre heures de l’après-midi; Gaston, extrêmement surexcité, ne quitta pas la joyeuse compagnie dans

laquelle il se trouvait. L’amant de Marie avait bu pour oublier. Les lazzis de ses compagnons l’amusaient, il y mêla les siens. Jamais il n’avait été plus en verve. Il dépensa de l’esprit comme aux beaux jours de sa liaison et il fit la joie de tous, d’autant qu’il mêlait à ses paroles un cynisme qui leur donnait un charme particulièrement goûté de ceux devant qui il parlait

Jacques était ravi d’avoir amené 'Gaston. Chacun lui faisait compliment de connaître un tel homme. Pendant toute la soirée, les viveurs traînèrent le journaliste avec eux. Vers une heure du matin, tous étaient entrés dans un restaurant des boulevards, rendez-vous habituel des artistes, gens de lettres et de théâtre, sculpteurs, peintres, etc.

Les cabinets de ce restaurant contiennent chaque soir une partie des membres les plus en renom de la bohème dorée de Paris.

Le bon bourgeois du Marais, qui se couche à neuf heures, ne se doute guère qu’il est au monde des gens capables de passer la nuit sous la lumière des lustres, attablés dans un salon dont l’atmosphère est lourde des senteurs dues aux vapeurs enivrantes du champagne, au parfum des fleurs, à la fumée des cigares, aux odeurs panachées qui

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s’exhalent de la toilette d’une femme élégante. Ces braves gens ignorent que le jour voit seul la fin de ces orgies chaque nuit répétées.

En effet, à la sortie des théâtres, certains artistes qui ne dorment que le jour, se ruent, sous prétexte de souper, dans les restaurants des boulevards.

Leur foule se grossit des journalistes parisiens qui viennent dans cette société rechercher les cancans de coulisses, les scandales de tous genres pour les livrer le lendemain à la publicité; des jeunes gens riches et viveurs, amants de femmes à la mode, et enfin d’une multitude de parasites, qui viennent on ne sait d’où, vivent largement, comme s’ils avaient trente mille livres de rente, bien que personne ne leur connaisse ni fortune, ni moyen de gain, des gens qui sont de toutes les fêtes, de toutes les premières ; qui font bonne figure au milieu de ce Paris boulevardier ; qui ont de l’esprit, mais de cet esprit particulier, semblable à la mousse du champagne; des gens à qui tout le monde donne la main, jusqu’au jour où ils disparaissent comme ils sont venus, sans laisser aucune trace, mais seulement un nombre considérable de dupes qui se mordent tardivement les poings de leur trop grande confiance.

Gaston resta dans le restaurant jusqu’à deux heures du matin; enfin il se leva et sortit. L’air frais de la nuit le grisa davantage. Il se dirigea en titubant vers un de ces cercles qui sont plutôt des tripots que des lieux de réunion et qui abondent sur les boulevards. Les deux mille francs que lui avait remis Jacques le brûlaient, il avait hâte de les jeter sur un tapis vert; tout en marchant il parlait haut et se disait qu’il allait certainement gagner : « Malheureux en femmes, heureux au jeu 1 » répétait-il en trébuchant. Les sergents de ville, en le voyant passer, haussaient les épaules. Quelques femmes cachées dans l’ombre des rues apparaissaient parfois devant lui en faisant froufrouer la soie de leurs jupes, un sourire lugubre éclairait leur visage maquillé; plusieurs lui prirent le bras et firent route avec lui. Mais comme il ne répondait pas aux agaceries qui lui étaient faites, au bout d’un instant ces femmes l’abandonnèrent en lui lançant une bordée d’injures qui se perdirent dans la nuit, après avoir retenti au milieu du silence profond à peine troublé par le roulement lointain de quelque voiture attardée.

Après une demi-heure de marche, Gaston arriva devant une maison de belle apparence dont les

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fenêtres du premier étage étaient brillamment éclairées. Il monta et se trouva dans le cercle où les nuits précédentes il avait perdu l’argent que le docteur lui avait prêté.

On jouait gros jeu. Une vingtaine de personnes étaient assises autour d’une table sur laquelle on jouait au trente et quarante. Des piles d’or et dé billets de banque s’étalaient sur la table où se fixaient les yeux de tous. Chacun était si occupé de son eu que personne ne remarqua l’entrée de Gaston.

Les joueurs appartenaient pour la plupart aux classes élevées de la société. 11 y avait là des fils de famille qui perdaient peu à peu la fortune de leur père ; des officiers qui venaient risquer leur solde pour augmenter le chiffre de leurs dépenses mensuelles ; dés notaires prêts à s’expatrier après avoir laissé aux croupiers la fortune de leurs clients. Tous étaient des joueurs de profession....

Chacun avait sa manie. Les six catégories observées par les gens qui ont l’habitude des maisons de jeu se trouvaient réunies dans ce tripot. Les calculateurs, les persévérants, les superstitieux, les prudents, les inspirés et enfin, mais en petit nombre, les heureux.

Là se trouvait ce vieux bonhomme, l’un des

habitués de Frascati, qui ne venait jamais au jeu sans un sac de toile contenant les trente-six numéros de la roulette ; il l’agitait après chaque coup, tirait un numéro et mettait son argent sur le numéro semblable du tapis. Au trente et quarante, il employait un moyen analogue en ne jouant qu’après avoir battu unj eu de piquet, duquel il tirait une carte dont la couleur lui désignait celle sur laquelle il devait mettre .

On ferait un volume rien qu’en décrivant en détail les physionomies des joueurs qui se trouvaient réunis ce soir - là dans le tripot où nous venons d’entrer en même temps que Gaston.

— Vingt-cinq louis sur la rouge, cria-t-il d’une voix forte.

— Tenus, répondit un jeune homme dont la figure blême paraissait jaune sous la lumière des lustres.

Le croupier abattit les cartes.

— Rouge gagne et couleur, dit-il.

— J’ai gagné; cent louis sur la même.

Tenus, reprit le même jeune homme.

Et de nouveau le croupier abattit les cartes. Gaston gagnait encore.

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— Continuons-nous? hurla Gaston que ce double gain venait de faire remarquer.

— Non, fit le jeune homme, je suis décavé, et il paya ce qu’il venait de perdre, cent vingt-cinq louis.

— Alors à un autre ; je ruinerai tout le monde ce soir, dit Gaston en se tournant vers les joueurs. Qui veut se faire ruiner?

* — Moi, dit un homme d’une cinquantaine d’années ayant la tournure d’un magistrat.

— Très bien; cent louis sur la noire, il n’y a plus rien à faire ce soir sur la rouge.

— Tenus.

— Noire gagne, couleur perd, fit la voix du croupier au milieu du silence général.

— Deux cents louis sur la noire toujours! reprit Gaston en attirant l’argent à lui.

Le croupier battait les cartes.

— J’ai gagné ; allons, décidément le proverbe a raison, dit Gaston; tenez-vous encore?

— Non, fit son adversaire en crispant les poings.

Gaston gagnait huit mille cinq cents francs.

- — Je gagne quatre cent vingt-cinq louis, dit-il, qui les tient?

Personne ne répondit.

— Personne ne tient mes quatre cent vingtcinq louis? Allons, qui veut risquer une pareille somme ?

— Je les tiens.

— Prenez garde, cette fois je joue sur la rouge.

— Je les tiens.

Le croupier abattit.

— Rouge gagne.

— Allons donc ! je gagne encore ; ce soir je vous décave tous. Mille louis sur la rouge !

Les joueurs se réunirent ; six d’entre eux firent les mille louis demandés. Gaston gagnait toujours. Il avait environ quarante mille francs devant lui.

Tous le regardaient. Il apparaissait comme un demi-dieu à tous ces joueurs décavés.

Cependant le jour commençait à poindre, on entendait monter ce bruit étrange de Paris qui s’éveille.

Le duel engagé par Gaston allait se terminer quand un jeune homme , d’une voix calme , s’écria au milieu du silence général :

— Je tiens cinquante louis I

— Allons, volontiers, fit Gaston; vous avez de l’audace, monsieur, vous risquez peu; je fais des vœux pour votre réussite...

Gaston n’acheva pas, il perdait.

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— Cent louis ! dit-il.

— Volontiers, répondit le jeune homme, toujours calme : j’ai gagné.

— Deux cents louis 1 hurla Gaston.

— Tenus.

— Encore perdu! Décidément la chance tourne. Mille louis I

— Accepté. Et en disant ce mot, l’étranger ne sourcilla pas.

Personne ne pontait plus, tous les yeux étaient fixés sur ces beaux joueurs.

Tout à coup Gaston éclata de rire, il perdait encore. 11 continua à jouer et perdit toujours. Il sortit du tripot complètement décavé au moment où le jour était levé, comme nous l’avons dit au commencement de ce récit.

Le lendemain matin, quand le jeune homme s’éveilla, il se leva aussitôt.... Son domestique pénétra chez lui et recula soudain.

— Qu’as-tu donc? demanda Gaston.

Le valet demeura muet et fit signe à son maître de s’approcher d’une glace de Venise qui ornait la cheminée.

Gaston étonné se regarda et tressaillit.

Ses cheveux étaient devenus blancs !...

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