CHAPITRE YII
LE PEINTRE JEHAN
Le vieux Paris offrait jadis une particularité qui vers le milieu de notre siècle s’est considérablement amoindrie, et même a failli disparaître complètement ; cette particularité subsiste pourtant encore un peu de nos jours : je veux parler de la réunion dans un même quartier des gens de même profession.
Jadis, comme on sait, chaque corps de métier se tenait dans un quartier différent, se répartissait en un groupe de maisons et formait en quelque sorte une vaste association, ayant ses chefs nommés par elle et choisis parmi ses membres, qui tous dépendaient des prévôts des marchands.
C’est quand le Paris moderne s’agrandit, traça ses magnifiques boulevards, ses avenues im-
menses, ses rues bien alignées, que les divers corps de métier se désagrégèrent complètement; mais cela ne put durer qu’un temps, on dut en revenir bientôt autant que possible à ce qui existait autrefois.
Il y a une fort curieuse étude à faire à ce propos, et je m’étonne quelle n’ait pas tenté bon nombre d’écrivains spéciaux qui ont publié des œuvres fort remarquables sur le Paris ancien et le Paris moderne.
Il a fallu nécessairement que les grainetiers s’en vinssent demeurer autour de la halle au blé, ce curieux monument dont la coupole, si peu remarquée, est une véritable merveille, et au flanc duquel se voit encore la tour élevée par Catherine de Médicis pour son astrologue Ruggieri.
C’est à Bercy que tous les marchands de vins se rencontrent. Dans les rues du Sentier, des Jeûneurs, d’Aboukir, du Mail, etc., on trouve tous les négociants en draps, tulles, dentelles, fleurs, toiles, soieries. Les bijoutiers sont installés au Palais-Royal. Dans toutes les rues qui avoisinent les Halles foisonnent les vendeurs de comestibles, salaisons, conserves, épicerie, volailles, gibiers, poissons. Le faubourg Saint-An-
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toine ne compte que des ébénistes, menuisiers, tapissiers, marchands de meubles. C’est là que vont s’approvisionner tous les vendeurs qui livrent aux gens du peuple des meubles à crédit.
Mais cette accumulation de gens de même profession n’a pas, comme autrefois, pour but de s’entendre, de se défendre, de se protéger mutuellement, de soutenir des intérêts communs, et de prouver par des faits la vérité de ce vieux proverbe français : L’union fait la force !
Ce n’est que poussé par la nécessité que chaque corps de métier se réunit dans le centre de la ville à portée de ce qui constitue le vrai centre de son industrie. Ce qui était possible jadis, lorsque la ville ne s’étendait que sur une surface relativement fort restreinte, ne l’est plus aujourd’hui. Ne faut-il pas que dans chaque quartier se trouve un certain nombre de marchands du même corps pour subvenir aux besoins des habitants de ce quartier, qui perdraient un temps précieux en longues courses, si l’on ne trouvait que dans tel ou tel arrondissement éloigné les marchandises, dont on a besoin quotidiennement ? Les tailleurs, les menuisiers, les charpentiers, dont les membres eussent jadis formé une vaste corporation, sont
disséminés un peu partout. Certes on peut déplorer ce nouvel état de choses, mais c’est un mal sans remède. De nos jours on travaille beaucoup, peut-être plus qu’autrefois, mais chacun pour soi. Jadis on travaillait aussi pour la corporation à laquelle on appartenait. Lorsque dans tel ou tel corps, un ouvrier avait produit un chef-d’œuvre, ce qui arrivait fréquemment si l’on en juge par toutes les merveilles enfermées dans nos musées et dans les collections de nos amateurs d’antiquités, on exposait son œuvre , cela donnait aux divers membres de la corporation une émulation qui n’existe plus aujourd’hui que dans un but de lucre : cette émulation de jadis s’appelle aujourd’hui la concurrence !
Tout ce que nos ouvriers produisent de nos jours est fort élégant, exécuté avec un goût exquis, mais d’une durée fort courte. Tout est rapidement fait et doit coûter bon marché. Sauf nos chefs-d’œuvre en peinture et en sculpture, que restera-t-il dans deux cents ans de tout ce qui se fabrique aujourd’hui? A force de copier tous les styles, on a fini par en créer un bâtard, qui n’en est plus un et qui ne laissera rien. La mode renverse aujourd’hui ce qu’elle élevait hier, de telle
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sorte que les ouvriers n’ont aucun goût à perfectionner tel ou tel objet qui demain ne se vendrait plus, démodé qu’il serait avant d’être terminé. Pourquoi d’ailleurs travailleraient-ils afin d’enfanter un chef-d’œuvre qui leur coûterait cent fois plus de temps et de peine que le plus ravissant colifichet qui, se livrant cent fois moinss cher tout en faisant autant d’effet et quelquefois même plus, trouvera toujours des acquéreurs, tandis que le chef-d’œuvre ne se vendra jamais ?
Mais revenons à notre sujet, Paris a pris de nos jours une physionomie nouvelle. La réunion de gens de même métier, qui existait naguère pour les commerçants, s’est aujourd’hui transformée. Chaque quartier actuel a réuni les gens de même goût et de mêmes mœurs. Les bourgeois habitent le Marais, les étudiants sont au quartier Latin. Toutes les maisons de l’ile Saint-Louis sont habitées par des chefs de bureau des grandes administrations de l’État, préfectures de la Seine et de police, Muséum, etc. Les rues de la chaussée d’Antin, Taitbout, Saint- Georges, Lafayette, de la Victoire, Lepelletier, Drouot, Chauchat, Grange-Batelière sont bondées de maisons de banque. Le quartier du Croissant
appartient aux vendeurs de journaux. Les Batignolles, les Ternes et Montmartre ne contiennent que des employés et des petits rentiers; Belleville, laVillette,la Chapelle, des ouvriers; le Gros-Caillou et Grenelle ont une population toute militaire; dès neuf heures du soir on n’y rencontre plus que des officiers qui sortent des cafés où ils ont passé la soirée, et quelques ouvrières, dernier vestige de lagrisette, qui travaillent tout le jour dans un atelier de fleuriste ou de couturière et qui le soir font la joie de MM. les officiers et sous- officiers. Les rues Vanneau, de Rennes, de Grenelle- Saint-Germain, sont habitées par les ministères et leurs employés. Les rues Bonaparte, du Bac, vendent la librairie religieuse, tandis que les marchands d’ornements d’église se sont installés dans les rues qui avoisinent Saint-Sulpice. La grande librairie, qui se tenait jadis dans les rues qui ont aujourd’hui fait place au boulevard Saint-Germain, a émigré un peu partout. Les femmes du demi-monde demeurent rue Notre-Dame-de-Lorette, rue de Larochefoucauld, rue des Martyrs, de Maubeuge. Les boulevards, qui sont le jour le rendez-vous des oisifs et la réunion des viveurs, rassemblent le soir, dans la petite Bourse, tous
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les agioteurs de Paris et forment le grand centre et le grand marché de la galanterie parisienne. Là, se trouvent ces restaurants de nuit dont nous avons déjà dit quelques mots, où vont se nouer les liens passagers ébauchés dans la soirée, en attendant qu’ils prennent fin dans les rues qui s’étendent de la Chaussée-d’Antin au faubourg Montmartre et des grands boulevards aux boulevards extérieurs. Les artistes, sculpteurs, peintres et gens de lettres habitent plus particulièrement les boulevards extérieurs, de la rue deClichy à la rue Rochechouart. Là, les premiers trouvent à bon marché, au grand air et en plein jour, en pleine lumière, les ateliers immenses dont ils ont besoin. Aussi sur toute la ligne des boulevards de Glicby et Rochechouart, surtout entre les places Blanche etPigalle, ne voit-on que maisons immenses, éclairées d’étage en étage par de grandes fenêtres fermées intérieurement, chez les ar ti s tes pauvres , par un simple rideau en lus tr ine , et par une ancienne tapisserie chez ceux que le sort a mieux favorisés. A chacune de ces fenêtres se trouvent les petits miroirs dits à l 'espion, nécessaires à tous les peintres. Quant aux gens de lettres et particulièrement les journalistes, ils demeurent dans le quartier neuf compris entre le collège
Rollin, l’avenue Trudaine, la rue Rochechouart et le boulevard extérieur du même nom.
La présence des peintres et sculpteurs dans le quartier Pigalle a fait jadis la fortune de plusieurs établissements célèbres , mais qui ne sont plus guère aujourd’hui ce qu’ils étaient naguère, au temps de la bohème de 1830 à 1850. Parmi ceuxci, nous citerons pour mémoire le café du Rat- Mort , où se sont faites ces bonnes charges de rapin qui sont restées légendaires. Une brasserie, nouvellement installée et qui s’intitule : à Reischo/fen ! est encore aujourd’hui le lieu de réunion de bon nombre de ces jeunes gens de talent qui attendent impatiemment, mais avec courage, que le public commence à s’intéresser à leurs œuvres : poètes, auteurs dramatiques, compositeurs, sculpteurs, peintres, tous ceux enfin qui forment la bohème de nos jours et parmi lesquels se trouvent des gens, sinon déjà presque célèbres, du moins à la veille de l’être. Dans maint appartement fort exigu se tiennent des cénacles dont les membres, qui prendront place un jour, sans doute, dans un fauteuil d’ Académie, sont forcés souvent de s’asseoira terre faute de siège. On discute littérature, peinture, sculpture, et si Asmodée prenait par la
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peau de son dos grassouillet un bon bourgeois et qu’il le transportât soudain dans une de ces chambres dans lesquelles éclatent les mots drôles, les épithètes curieuses, les épigrammes sanglantes, les causeries amicales, pleines aussi d’un brouillard épais produit par la fumée des pipes ou des cigarettes, le pauvre homme se trouvant parmi ces jeunes gens, qui seront un jour la gloire de leur pays, se demanderait s’il n’est pas transporté par quelque méchante fée au milieu d’une troupe de sauvages au fond de l’Amérique....
En 186., au moment où commence notre récit, l’un des ateliers qui réunissait le plus de jeunes gens, c’était celui du peintre Jean Libéral, né à Nontron, élève de X..., disent les catalogues du Salon annuel. Jean Libéral, qu’on avait surnommé le peintre Jehan, sans que personne eût jamais pu savoir pourquoi, était déjà célèbre; il avait exposé deux ou trois toiles révélant, en même temps qu’un talent naissant, une manière nouvelle. Jehan avait pris à son maître le soin du détail qui caractérise ce peintre renommé ; mais, de plus que lui, Libéral donnait à ses œuvres une couleur et une netteté remarquables; en un mot, si son maître était venu le prier de retoucher une de ses toiles, il en
aurai L enlevé mille détails importuns ; il aurait éclairci le paysage ; lui aurait donné de la vie ; aurait augmenté la perspective ; enfin, d’une toile fort remarquable, comme toutes celles qui sortent des mains de X..., membre de l’Institut, il aurait fait un chef-d’œuvre. L’élève avait dépassé le maître! La jalousie, premier indice d’un talent nouveau, commençait à poindre au sujet de Jehan. Il ne faisait pas de la peinture réaliste, mais réelle. C’était la nature exactement rendue, vivante, éclairée, sublime! On aurait pu voir, en cherchant bien, l’insecte faisant trembler tel brin d’herbe, et on admirait sur une rose fraîchement coupée et baignant sa tige meurtrie dans un vase en vieux saxe, une goutte de rosée, déposée le matin par l’aurore, étincelante comme un diamant taillé de mille facettes
Les amateurs faisaient fréquemment une visite à l’atelier de Jelian et, parmi eux, surtout le juif Joas Gold qui, jadis, en connaisseur habile qu’il était, avait seul prévu le talent futur du jeune homme. Gold avait acheté à Jehan tout ce qu’il avait produit avant son premier succès au Salon, et ce qui stupéfiait toujours le peintre, c’est que Joas avait toujours exigé qu’il signât les
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toiles qu’il emportait. Le calcul du juif était fort simple : Dans dix ans, se disait-il, ces toiles signées par Jehan, et que je lui paie cinquante francs, en vaudront cinq mille. Joas avait pensé juste. Déjà, après son deuxième envoi au Salon, la rose dont nous avons parlé, les amateurs, qui s’étaient moqués de Joas, commençaient à lui proposer cinquante et cent louis d’un panneau payé trente francs.
— Que nenni, mes gaillards, disait le vieux juif en souriant de ce gros rire qui épouvante tant les fils de famille en puissance de cocotte et qui vont essayer de pratiquer un emprunt chez l’Harpagon moderne, que nenni, vous ne les aurez pas; dans dix ans, si vous voulez, repassez, mes petits, je vous donnerai cela pour cinq ou dix mille francs
Lui-même d’ailleurs avait augmenté ses prix vis-à-vis de Libéral. Il lui payait maintenant mille à douze cents francs des toiles que Jehan ne lâchait d’ailleurs qu’après leur avoir imprimé ce fini que donne toujours à son œuvre, avant de la lancer dans le public, un artiste soucieux de sa gloire.
Pour faire mieux connaissance avec notre héros,
nous allons nous transporter dans son atelier quelques instants avant la réunion de son cénacle. L’atelier de Jehan était un des plus grands du quartier. Depuis que le peintre gagnait largement sa vie, il avait voulu réaliser son rêve — celui de tous les artistes — qui se résume par ces mots : « Avoir du bibelot ! » L’atelier du célèbre paysagiste contenait pour une trentaine de mille francs de bibelots de tout genre, et certes, avec cette somme, il lui avait été difficile de faire les choses luxueusement; petit à petit, notre peintre augmentait son musée d’une arme ancienne ou d’une belle tapisserie. Quant aux toiles et aux sculptures, ses amis se chargeaient de les lui apporter.
Un des rêves de Jehan avait été de tapisser complètement son atelier; son tapis seul, et il n’était pas extraordinaire, lui coûtait six mille francs. Les murs de l’atelier disparaissaient sous une tenture de gros velours bleu de ciel, bordée en haut d’une broderie fort belle en dentelle d’argent. Cette tenture était couverte de toiles, aquarelles, fusains, crayons, dessins et charges à la plume. Une magnifique panoplie composée de rapières, de hallebardes, de poignards, de dagues, de gantelets de fer, de vieux fusils à mèche jetait une
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note un peu sombre dans le fond de batelier. Dans un coin, un orgue donné au jeune artiste par un facteur épris de ses œuvres et, en face, un piano loué vingt francs par mois. De chaque côté de la porte d’entrée, deux armures brillantes gardaient le seuil; çà et là des toiles, des pastels, des faïences curieuses et rares, des vases en sèvres, des statuettes en saxe, en bronze, en marbre, des terres cuites superbes signées de noms devenus célèbres, des chaises en chêne sculpté et de formes bizarres, des fauteuils gothiques comme on en voit encore dans les vieilles cathédrales, quelques meubles, un bureau Louis XY, un grand bahut sculpté, œuvre magnifique du temps de Catherine de Médicis, un cartel de Boulle. Du plafond très haut pendait un vieux lustre en cuivre, la merveille de l’atelier, don d’un duc d’une famille ayant régné et qui aime les arts et les artistes. Enfin, devant la fenêtre, un chevalet sur lequel on voit une toile commencée.. ..
Jehan est un homme de vingt-huit à trente ans. Il est grand et maigre, il a un cou de taureau, indice d’une force peu commune. Il porte une longue barbe rousse qui s’étend en pointe fine et toujours soigneusement coupée. Ses che-
veux bruns sont légèrement frisés et relevés sur un front très large, très haut et très bombé au-dessus de sourcils noirs comme les ténèbres. Ses yeux sont doux, petits et voilés; son nez long et bien fait. Le peintre, chaussé de souliers fins, porte un costume en velours noir, très originalement coupé, sur lequel tranche une chemise de batiste ornée d’un jabot Louis XV, en belle dentelle, qui apparaît sur le veston. Les manchettes également Louis XV, en magnifique matines, couvrent la moitié de ses mains qui sont superbes. Des doigts longs, fins et terminés par des ongles très soignés ; Jehan est fort coquet de ses mains : rien ne lui plaît plus que de belles mains. Il a beaucoup aimé, dit-on, un affreux laideron qui avait des mains magnifiques!...
Quant à Joas, vous l’avez vu cent fois à l’hôtel Drouot, dont il est l’un des piliers, si vous êtes amateur d’antiquités ; dans son magasin, qui est un vrai musée, si vous aimez les belles toiles; et enfin, dans son arrière-boutique, si vous avez eu recours à sa bourse, ce dont Dieu vous garde !
Il a de quarante à quatre-vingts ans. Il est couvert de haillons disparates, chaussé de bottes à soupape représentant assez fidèlement la gueule d’un croco-
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dile prêt à vous happer. Sa figure ressemble à une tête de mort sur laquelle un étudiant en médecine aurait plaqué des feuilles de parchemin pour faire une farce à sa femme de ménage. Seuls ses yeux paraissent vivre en lui. Vous en avez été frappé quand vous vous êtes présenté chez lui en emprunteur, car il vous a sans doute plongé ses deux yeux jusqu’au plus profond de l’âme , je veux dire de votre bourse : pour Joas c’est tout un. Ses mains décharnées tremblent, surtout quand Joas voit de l’or ou des valeurs. 11 déteste les artistes; des prodigues... mais il aime leurs œuvres, non pour leur beauté, non par amour de l’art, mais pour l’or qu’elles représentent. Joas n’a pas de famille! Il n’a pas l’air de se douter qu’il existe un autre sexe que le sien. Que dis-je? Le sien? Je me trompe, Joas n’est pas un homme, c’est un être neutre, monstrueux, bizarre, qui a résumé toutes les sensations, tous les plaisirs, toutes les religions dans un seul mot : l’or ! Et qu’en veut-il faire? Pden. Le posséder, le palper, le voir, entendre le son que produisent les louis en tombant l’un sur l’autre, ce qui représente pour lui l’harmonie la plus suave ! Et pourtant Joas n’est pas un avare. Un avare est
encore un peu homme au fond. Joas n’est rien, c’est plus qu’un avare, c’est plus qu’un juif. C’est un monstre inconnu des savants et seulement observé quelquefois à de rares intervalles par les curieux du genre humain ! Dans sa jeunesse il avait, dit-on, des idées de domination, il voulait la puissance. Il eut quelques succès auprès des femmes. On prétend, mais cela paraît peu vraisemblable, qu’il mangea pour une étoile des Fantaisies le patrimoine assez considérable qu’il trouva dans la caisse paternelle !... Peut-être cet homme, ce semblant d’homme, ce lingot vivant, veut-il se venger sur la société de ses souffrances, et, n’ayant pu la dominer par son intelligence, pense- t-il qu’un jour il pourra par sa fortune considérable être un des puissants de la terre ? Non, Joas crèvera sur quelque vieille paillasse pleine de vermine et d’or —
Yoibà donc en présence de quel homme Jehan, l’artiste distingué, l’âme d’élite, allait se rencontrer dans son atelier, rempli de fleurs et de chefs-d’œuvre, où il attendait ses amis, tous jeunes, brillants et dont la France s’enorgueillira plus tard avec raison — Joas avec Jehan! Quelle contradiction! Quel contraste! Ces deux
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êtres hurlent l’un à côté de l’autre, comme une araignée sur une rose, et pourtant la nature se plaît souvent à ces antithèses, comme le peintre aime à présenter un objet brillant sur un fond sombre, pour en mieux faire ressortir les savants contours, les couleurs éclatantes et les détails exquis....
— Allons, entrez, vieux corsaire, entrez, venez me piller, me dévorer, venez m’acheter mes toiles à vil prix, vieux bédouin, pour les vendre très cher; venez, vieux ladre vous enrichir de mes dépouilles, vieux vautour, vieux corbeau.
Joas entra.
— Dieu, que vous êtes laid aujourd’hui... Callot, connaissez-vous Cahot?
— Si je le connais, répondit Joas d’une voix dont le son étrange ressemblait à celui que produisent les marbriers en frottant la pierre ponce sur leur marbre, si je le connais; vous me demandez cela à moi, monsieur Jehan ? J’ai chez moi deux gravures de lui que je vous vendrai cinq mille francs l’une, si vous voulez....
— Combien vous coûtent- elles? Cinq cents francs ?
— Plus de deux mille; je les tiens du fils de
Lavannes, vous savez, ce jeune homme élégant qui s’est tiré deux coups de revolver au cœur dans la chambre de la belle Juana des Folies, une gentille petite femme, ma foi vous la connaissez bien, ajouta-t-il en ricanant
— Qui vous a fait gagner beaucoup d’argent en plumant des pigeons qu’elle vous envoyait après coup pour que vous leur arrachiez leurs dernières plumes ; n’est- ce pas vrai, vieux cosaque? interrompit l’artiste.
— Quelle erreur, monsieur Jehan. Juana est incapable... c’est une fille bien rangée, bien économe ; ainsi vous ne sauriez vous faire une idée de son indignation quand Frédéric de Lavannes, ruiné par elle, s’est suicidé dans son salon tapissé de blanc. Le jeune homme avait rougi de son sang le magnifique tapis qui se trouva perdu. Pille s’écria, — le mot est digne de passer à la postérité :
— « Crétin, va ! comme s’il n’avait pu s’aller périr dans l’escalier, trois mille francs de perdus ! » Voilà de l’économie, ou je ne m’y connais pas.
— C’est écœurant! Allons, dépêchons, que voulez-vous ?
— Là, là, ne vous fâchez pas, mon cher, je viens
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vous dire que depuis quelques mois, vous baissez, jeune homme, vous baissez considérablement, vous ne travaillez plus guère, et ce que vous faites est mou; vous vous amusez trop, vous aimez les femmes ; elles vous tueront, si vous n’y prenez garde, après avoir tué votre talent, ce qui, j’en ai peur, est déjà plus qu’à moitié fait! Je ne puis vous donner que deux mille francs de votre paysage! Et encore, c’est richement payé. Je fais des folies pour vous, mon petit ! Ah ! que sont devenus les temps où vous me fignoliez quelque panneau, alors que vous n’étiez pas riche et que vous étiez chaste. Voyez-vous, croyez-moi, la chasteté est nécessaire à un artiste ; sans elle, vous seriez tous des rapins. Depuis que je vous connais, Jehan, vous en êtes à votre soixantedix-septième maîtresse, — je les ai comptées, — ne me démentez pas, j’ai ma police, sans compter les hors-d’œuvre. Et vous croyez que cela peut durer?...
— Ah! mais dites donc, vieux crocodile, ça, vous savez... où sont les deux mille francs?
Alors Joas défit lentement son paletot en haillons, fouilla dans une poche, y prit un vieux portefeuille graisseux, et, de ses doigts crochus
et sales, il en tira deux billets de mille francs qu’il remit à l’artiste.
— Merci, fit celui-ci, et maintenant, houp, hors d’ici, vieux fripon !
— Tout doux, tout doux, répondit Joas, tout doux ; qu’est-ce que vous faites en ce moment ?
— Rien pour vous, vous êtes trop juif, vous ne payez plus.
— Allons donc, pas plus pour moi que pour d’autres ; vous êtes vidé, mon bon, vous n’avez pas tenu un pinceau depuis trois mois. Ah ! vous étiez amoureux ; cette fois, c’était sérieux, hein ! Votre petite bête battait pour de bon, vous vous êtes emballé ; vous avez cru que cela durerait un siècle, et, depuis quelques jours, vous voudriez bien que cela fût fini ; mais, voyez-vous, quand ces femmes-là en tiennent, il n’y a rien de tel ; à la moindre infidélité, Juana vous arracherait les yeux, ce qui serait dommage, car vous les avez superbes.
— Ah! çà, drôle, veux-tu que je te jette dehors !...
— Non, vous ne le ferez pas, car vous avez besoin d’argent, mon cher; vous n’osez pas m’en demander, mais je sais tout. Dans un instant,
LE PEINTRE JEHAN
Gaston Revert, le journaliste, votre ami d’enfance, l’amant de la petite Marie...
— Eh bien !...
— Il va venir ici, et vous devez partir avec lui pour les Pyrénées-Orientales, chez M. Bardier, un riche propriétaire, autre ami de votre enfance ; il vous faut de l’argent, car Revert vous a demandé quinze cents francs. Ne les donnez pas; il les perdrait dans un tripot ; il avait gagné la nuit dernière quarante mille francs à divers pigeons qui vont là régulièrement se faire arracher leurs plumes ; mais un des habitués, très gentil petit j eune homme ...
— Ce doit être un fameux coquin, puisque vous en parlez ainsi...
— Du tout, c’est un ange, seulement il a une chance, une veine...
— Si grande, que sans doute il la commande, n’est-il pas vrai, vieux drôle? Il doit avoir la Grèce pour patrie...
— Oh ! fi, que dites-vous là ! monsieur Jehan, pas le moins du monde, cet amour de jeune homme est d’une grande famille anglaise. Josuah Ferby a regagné en dix minutes à Revert les quarante mille francs en question ; de sorte qu’il
n’a plus un sou et qu’il vous a écrit pour avoir quinze cents francs que vous voudriez lui donner ; mais vous devez, vous, pareille somme ; les deux mille que je viens de vous donner y passeront avec les frais de votre voyage ; vous en voudriez autant, n’est-ce pas vrai ?
— D’où sait-il tout cela ? C’est vrai ; eh bien ! les donnes-tu?
— Hé, hé, il faudra voir. Tenez, faisons un marché : je vous offre...
— Attends un peu, tu offres quelque chose, je me méfie... Voyons pourtant, qu’offres-tu?
— Trois mille francs du premier tableau que vous ferez là-has, dans les Pyrénées, quel qu’il soit ; bon ou mauvais, ce tableau m’appartient.
— C’est dit, et il sera bon, je te le promets ; où sont les fonds?
— Ah! mais attendez, attendez encore, faisons un petit papier ; j’ai justement là...
Et de nouveau sortant le portefeuille, il en tira un papier timbré et trois mille francs.
Jehan signa le papier qu’avait rédigé le juif et reçut trois mille francs.
Joas prit son chapeau, et, se levant, dit à Jehan :
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— Maintenant... un conseil, vous vous mettez au vert, et vous avez raison; lâchez Juana, sans lui dire où vous allez ; elle serait capable de vous courir après, et je perdrais mon tableau. Yoici quelle est ma combinaison.... Maintenant je puis bien vous la dire. Vous êtes vidé, mon cher, vous avez perdu la main, vous ne faites plus rien de bon, vos reins ne sont plus solides ; mais deux mois d’existence tranquille, la vue d’une belle campagne, l’absence de femmes, ça surtout, tout vous rendra à vous-même ; vous allez faire un chef-d’œuvre, j’en suis sûr, que j’aurai acquis pour trois mille francs. Est-ce bien raisonné ?
— Il a raison, ce vieux cosaque; oui, peu importe la somme, allez, Joas, je vous jure que vous gagnerez quarante mille francs sur ce tableau, qui me fera entrer à l’Institut. La gloire me paiera amplement. Au plaisir de ne pas vous revoir avant six mois au moins !...
— Détrompez-vous, j’irai là-bas, j’irai voir vos progrès. Ah ! mais, je ne lâche pas ainsi trois jolis billets de banque sans aller les surveiller; j’irai, soyez tranquille. Au revoir, à bientôt....
Et il sortit lentement. Ses yeux, qui s’étaient allumés pendant cet entretien, s’éteignirent subi-
tement. L’aspect de cet homme fut alors repoussant ; on eût dit que c’était un cadavre qui marchait. A la porte, il rencontra Gaston Revert qui entrait chez Jehan.
— Tiens, s’écria-t-il, vous voilà, vieux grigou; il t’arrivera malheur aujourd’hui, mon cher, ainsi qu’à moi ; chaque fois que je rencontre ce vieux voleur, il me tombe une tuile sur la tête. Le jour où Marie m’a quitté pour ce scélérat de Bourgoin, je l’avais vu le matin.
— Vous vous trompez, monsieur le journaliste, ce n’est que le matin que je porte malheur ; le soir , c’est le contraire ; or, il est six heures de l’après-midi...
— On peut alors varier le proverbe, dit gaiement Jehan. Joas, vu le matin, chagrin ; mais Joas, vu le soir, bon espoir....
— Messieurs, votre serviteur !
— Salut, vieille canaille!
— Compliments à Satan, vieux voleur !
Gaston Revert entra.
Quand ils furent seuls :
— Eh bien ? dit Gaston.
— Mon cher, tu sais quelle était mon opinion sur Marie quand tu m’as raconté son histoire,
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ton roman d’amour ; ce que je pensais d’elle, je le pense encore. Je t’ai dit que cette fille serait un jour une des étoiles du firmament parisien, je maintiens mon dire. Je ne veux point poser au prophète, mais, avant six mois elle aura quitté Bourgoin pour M. X***, puis viendront Y*** et Z*** qui lui donneront la fortune, et elle finira ses jours en province, où elle épousera quelque naïf qui la mettra dans du coton ; elle sera dame de charité et prude comme toutes les filles de ce genre quand elles se rangent. Elle t’a sincèrement aimé au début de votre liaison ; tu as eu les prémices de son cœur, et même son cœur tout entier ; cela n’a pas duré , mais tes successeurs , mon cher, sont plus à plaindre que toi. D’ailleurs, c’est assez parler d’elle, tu ne l’aimes plus, et nous partons ce soir chez Bardier. C’est toujours convenu.
— Partons donc, répondit Gaston d’un air résigné, partons; mais je t’avoue que je m’habitue difficilement à l’idée de vivre sans elle. On ne rompt pas ainsi avec un amour comme le mien. Tu en parles avec la désinvolture d’un homme qui n’a jamais aimé. Si tu savais ce que j’ai souffert depuis quelques jours, c’est inénar-
rable ! J’ai essayé de tout pour m’enlever mon chagrin. Rien ne m’a réussi. Les émotions les plus terribles du jeu n’ont pas diminué un seul instant ma douleur. Je l’aime encore comme un insensé; je suis fou, je le sais bien et je me rends parfaitement compte de ma folie, mais c’est plus fort que moi..... Où est-elle?
— Dans un ravissant hôtel que Bourgoin lui donne. Elle a maintenant, grâce à ce vieux fou, une voiture et un cheval. Elle pense à toi comme Joas à faire la charité. Quand je suis entré, dans un salon fort élégamment meublé, ma foi, je l’ai trouvée mollement étendue sur une chaise longue et lisant Mademoiselle de Maujpin. Lui parler de toi eût été ridicule, et j’ai trop souci de ta dignité pour te faire jouer un rôle aussi sot. Elle m’a dit qu’elle était fort heureuse de son nouveau sort et qu’elle ne pouvait comprendre comment elle avait pu, pendant si longtemps, mener une existence aussi monotone que celle que tu lui faisais
— La misérable !
— Oh ! ne t’emporte pas, c’est bien fait, et si je ne t’épargne rien, c’est pour t’enlever jusqu’aux moindres regrets en te faisant comprendre combien ils seraient superflus. C’est bien fait. Tu n’as
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pas su la comprendre. Tu ne l’as pas enchaînée tout d’abord comme toutes les femmes demandent à l’être. Les femmes sont comme les enfants, mon cher; il faut de bonne heure leur donner de solides principes, les plier, les pétrir à son gré, si l’on veut plus tard qu’ils ne quittent pas la bonne route. Un homme qui fait tout ce que veut sa femme est un homme perdu d’avance. Il faut savoir la guider, doucement, petit à petit, dans le chemin qu’on veut lui voir suivre; tu ne l’as pas fait, elle s’en est écartée, elle se moque de toi, et tu te plains !
Gaston n’écoutait plus ce que disait Jehan; il pensait à Marie. Tout à coup il se leva.
— Où vas-tu? lui dit l’artiste.
— Je vais la voir, je le veux !
— Tu es fou !
— Peut-être, d’ailleurs je ne saurais partir sans cela !
— Gaston, écoute-moi, je t’en supplie, n’y va pas ! Dans un mois tu l’auras oubliée.
- Allons, laisse, laisse, mon cher, je veux la voir, j’y vais, je lui dirai ce que j’ai sur le cœur.
Et malgré la résistance de son ami, Gaston se
disposait à sortir, lorsque la vieille femme qui faisait le ménage de garçon du peintre entra.
— Monsieur Jehan dit-elle, monsieur
Jehan. On eût dit qu’elle avait une grave communication à lui faire.
— Eh bien ! quoi, qu’y a-t-il?
— Une dame
— Sacrebleu ! Ce n’est pas Juana, au
moins? s’écria le peintre, et rien n’était plus comique que la façon dont il prononça ces mots.
— Non, monsieur, mais
— Parlez donc.
— Yoici sa carte.
Jehan jeta les yeux sur la carte.
— Faites entrer Mon cher, dit-il à son ami,
te voilà revenu. C’est Marie !
La foudre tombant aux pieds de Gaston ne l’eût pas plus bouleversé,
— Pas possible. Elle ici ! qu’y vient-elle
faire ?
Cependant Marie entra, et apercevant Gaston :
— Te voilà, bonjour, Gaston, mais qu’a-t-il,
mon Dieu ! Jehan, voyez donc ! En effet Gaston avait pâli, il voulait parler mais il ne le pouvait, des lueurs étranges passaient devant ses yeux,
LE PEINTRE JEHAN
un tremblement nerveux l’avait subitement saisi, et il serait tombé si Jehan ne l’eût retenu.
— J’étouffe, balbutia- 1— il, j’étouffe; à boire!
Jehan lui donna un verre d’eau.
— Vous voyez, Marie, voilà votre ouvrage ! Bien fous ceux dont le cœur peut contenir une pareille dose d’amour et qui confient ce joyau à de telles mains !.. .
Le peintre, dont l’affection pour Gaston était toute fraternelle, en le voyant en cet état, avec le rude et franc parler des artistes, ne choisissait pas ses termes.
— Voilà donc, reprit le peintre, ce que l’amour peut faire d’un des hommes les mieux doués que je connaisse ! A quoi bon vous cacher ses faiblesses? Au moment où vous êtes entrée, il se disposait à vous aller voir ; il se proposait, disaitil, de vous exprimer ce qu’il a sur le cœur ; vous arrivez et le voilà sans force, sans voix! Ah! madame, quels regrets j’aurais à votre place....
Marie écoutait parler Jehan, elle ne paraissait pas émue le moins du monde, elle n’avait sans doute aucun autre regret que celui d’être venue.
Quand une femme aime, chacun sait cela, elle est capable de tout pour arriver à ses fins; mais
lorsqu’elle n’aime plus, elle ne s’émeut point de la douleur de l’amant jadis chéri, quand il est encore tout amour. Elle ne comprend pas que rejeter ainsi l’amour d’un homme, comme la fleur de son corsage lorsqu’elle a rendu tout son parfum, est un crime. Ce qui est fatal surtout en pareil cas, c’est que l’amour de l’amant trahi augment e d’intensité d’autant plus qu’on veut le lui reprendre, que l’homme ainsi abandonné deviendrait volontiers l’esclave de sa maîtresse ; que pour la voir, il serait capable de toutes les bassesses; pour lui parler, de toutes les lâchetés, et même d’un crime pour lui prendre un baiser. Celle-ci, dont le cœur est désormais fermé, se fait un jeu abominable de cette fidélité. Ce sont alors des coquetteries sans fin et des provocations à nulle autre pareilles. La femme est un être bizarre qui aime à jouer avec le danger, car c’en est un que d’irriter une passion contrariée ; on a des exemples de meurtres commis en ce cas. Et certes, pour un crime consommé dans ces conditions , quels juges ne donneraient au coupable le bénéfice des circonstances atténuantes ? Jehan, en allant voir Marie pour le compte de son ami Gaston, avait pensé que, tout d’abord?
LE PEINTRE JEHAN
la conversation tomberait d’elle-même sur lui ; mais, en homme sage, qui connaît les femmes, et pour éviter ce qui arrivait, voyant que Marie attendait impatiemment qu’il parlât de Gaston sans vouloir commencer elle-même, il s’était abstenu. La force de Marie s’en était diminuée d’autant. Elle s’était dit : « Gomment , mais alors ce n’est donc pas lui qui me l’envoie ? Mais alors il peut donc se passer de moi ! » Et indignée d’une pareille audace, elle avait voulu savoir à quoi s’en tenir. De là sa visite.
Si l’écrivain avait pu jouer l’indifférence, voir Marie comme une amie, imiter l’intelligente conduite de Jehan, ne fut-ce que pour se donner à elle-même une idée de son pouvoir, Marie serait revenue dans les bras de Gaston plus sûrement que grâce aux preuves les plus grandes d’un amour, d’un dévouement et d’une fidélité à toute épreuve.
Cependant Gaston ne rouvrait pas les yeux. 11 était évanoui.
A ce moment, Paul Fortin, le jeune médecin déjà célèbre, bien connu pour les cures merveilleuses qu’il a faites à l’Hôtel-Dieu, entrait chez Jehan, avec lequel il était très lié.
— Ah! Dieu, tu arrives à propos!
— Quoi, Gaston, fit le jeune maître, et apercevant Marie qu’il connaissait également: Ah! je comprends... Il examina l’écrivain... Ce n’est rien... pour cette fois; mais trois coups comme celui-là, et notre ami serait un homme mort. Vous ferez bien de vous retirer, madame, il vaut mieux qu’il ne vous revoie pas quand il sortira de son évanouissement.
— Bien, bien, je m’en vais, dit Marie en riant; si j’avais su que mon ex-amant avait ses nerfs, je serais venue avec mon nouveau ; au moins j’aurais pu, grâce au second, réparer le mal que j’ai fait au premier. Et elle minauda gracieusement, quêtant un sourire des deux jeunes gens qu’elle croyait avoir égayés par cette cynique plaisanterie.
Mais ni Paul, ni Jehan, en présence de la grande douleur de leur ami, douleur qui l’avait si vivement frappé et qui les atteignait par contre-coup, ne purent en supporter davantage, et Jehan s’écria :
— Ah! taisez-vous, sacrebleu, taisez-vous. Et abrégeons la visite !
— Oh! là, là, vous prenez vos grands airs, alors on ne peut donc plus rire ici, il fallait prévenir. Ce n’est pas étonnant, d’ailleurs, partout où passe
LE PEINTRE JEHAN
Gaston le rire disparaît aussitôt. Il a fallu que j’aie bon caractère pour y résister.
Jehan fit un geste d’impatience que Marie saisit. Elle reprit :
— Eh bien ! Jehan, écoutez, je m’en vais, je prévoyais tout d’instinct, nous autres femmes , nous sentons cela , je prévoyais que Gaston allait me poursuivre et me faire visite sur visite. Je ne l’aime plus, ce n’est pas une raison pour que je lui veuille du mal, et vous êtes témoins de l’effet que ma vue lui produit. Aussi, par bonté d’âme, ai-je décidé Bourgoin à me conduire en Italie ; nous partons -demain ou après sans faute, je venais vous faire mes adieux....
— Adieu, dit Jehan.
— Adieu, monsieur Paul! Vous ne me dites rien 1
— Adieu, madame, bon voyage, ne maltraitez pas trop Bourgoin, il est fou de...
— De moi, oui, ça c’est vrai, vous l’avez dit.
— Non, de vous aimer; donc ne le maltraitez pas trop ; après tout, c’est un confrère.
Jehan reconduisit la jeune femme fort élégamment mise et qu’un joli coupé attendait à la porte.
— Ouf! quelle grue que cette fille! Décidément j’aime encore mieux Juana.
— Elles se valent, répondit philosophiquement Paul. N’oublie pas que Lavannes s’est tué pour ta Juana et qu’elle ne l’aimait pas. Elle t’adore, toi, parce que tu la méprises et que tu la mènes à la cravache ; il est des femmes qui demandent à être conduites ainsi.
Gaston cependant revenait à lui.
— Elle est partie, dit-il d’une voix faible.
— Oui, répondit Jehan, et ma foi, bon voyage ! Mais comment vas-tu?
— Je suis très fatigué. J’ai reçu au cœur un coup terrible. Tout tournait autour de moi, je me suis senti tomber et j’ai perdu connaissance... Ah ! Fortin,... tu es là!
— Oui, dit le jeune docteur, oui, et si tu veux un conseil... Fuis Marie... D’ailleurs, on peut te le dire, en espérant que ce dernier coup fera son effet. Elle part ce soir pour l’Italie avec Bourgoin, et quand je te conseille de la fuir, c’est te dire que tu ne dois pas chercher à la voir avant son départ.
— Non, soyez tranquilles, mes amis, je ne la verrai plus. Dieu, Dieu, ajouta-t-il en étouffant un sanglot, Dieu, que je vais souffrir! C’est èon-
LE PEINTRE JEHAN
venu, Jehan, nous partons aussi ce soir chez Bardier, c’est convenu.
— Bien, bien, fit Jehan en serrant la main de Gaston. Et maintenant.... que la fête commence, dit-il, sentant qu’il fallait distraire son ami. Six heures ; nous partons à minuit, nous avons six heures devant nous. Nos amis vont arriver. Oh! là, mère Boniface, oh ! là, venez tout de suite, allons, de suite.
— Voilà, monsieur, voilà, répondit une voix sortant de la pièce voisine.
Et la femme parut.
— Pour ce soir, sublime madame Boniface, il faut déployer ce luxe oriental dont vous aviez l’habitude dans votre jeunesse, quand vous vous nommiez Clara de Villebrune, que vous faisiez partie de la maison du duc de Z... et que l’Opéra n’avait pas de plus fidèle habituée que vous.
— Gomment? fit Fortin, madame était...
— Oui, monsieur, oui, j’étais tout ce qu’a dit M. Jehan, il y a quarante ans, j’étais jolie : et riche encore plus que jolie. Aujourd’hui, je fais des ménages et la nuit je tire le cordon. Il faut bien vivre, n’est-ce pas? Ce n’est pas toujours gai, mais qu’y faire?
— Bravo, ma foi ! prends exemple, Gaston, vois un peu où la philosophie va se nicher. Vous êtes grande comme la colonne , madame Boniface , pseudo Clara de Villebrune.
— Or donc, chère madame Boniface, vous savez que ce soir je traite tous mes amis, à l’occasion du voyage que je vais faire avec Gaston; je veux qu’on parle de ce dîner dans les annales du quartier. Il faut donc vous surpasser. On dressera ici même la table et le couvert.
En un clin d’œil les meubles épars dans l’atelier furent rangés par Mme Boniface et par les trois jeunes gens pour donner plus d’espace aux convives. Ce travail terminé, les garçons de Chevet, à qui Jehan avait commandé le dîner, arrivèrent et dressèrent le couvert, aidés par la mère Boniface, qui rangeait les grandes pièces, les desserts et les vins dans la pièce attenante à l’atelier.
A six heures et demie, tous les amis étaient réunis, au nombre de quinze.
La moitié d’entre eux avaient amené leurs maîtresses.
De celles-ci nous ne parlerons pas. Toutes se ressemblaient. Toutes jeunes, ayant de vingt à
LE PEINTRE JEHAN
trente ans, toutes jolies ou ayant tout au moins le minois agréable, toutes filles de portiers ou de gens de même sorte, se prétendant toutes filles d’officiers supérieurs et élevées à Saint-Denis, toutes en toilettes tapageuses, mais élégantes. Aucune femme, on le sait, ne peut arriver à s’habiller comme la cocotte. Elle a une façon particulière de porter avec grâce tel ou tel costume qui serait grotesque sur le dos de toute autre, et cela fait le désespoir des femmes du monde, bien qu’en ce moment celle qui me lit peut-être ne veuille pas en convenir.
Quant aux hommes, il y avait là : Jehan, l’amphytrion, Gaston et Paul Fortin, que nous connaissons ; Georges Ravenel, un aquarelliste déjà fort connu ; Allary, le pianiste compositeur prix de Rome et premier prix du Conservatoire, dont nous avons récemment applaudi un ballet à l’Opéra; Privazac, un Gascon, l’esprit parisien en personne, dont les chroniques mondaines sont si bien accueillies du public, Privazac, le boulevardier par excellence, qui se lève à six heures du soir et se couche à sept heures du matin, Privazac, le premier rédacteur d’un de nos grands journaux de Paris ; Bossange, premier clerc chez M° Dardelle,
dont il reprendra l’étude quand son harpagon de père lui aura laissé sa fortune; Marière, le sculpteur, à qui le gouvernement vient de donner la croix et de commander un groupe ; Naud, l’habile chirurgien, également décoré pour les services qu’il a rendus pendant la guerre, à l’âge de dix-neuf ans; Théry, qui voulait se faire prêtre pour pouvoir étaler son éloquence en chaire et qui s’est fait avocat afin de tonner un jour dans une assemblée législative, où il deviendra peut-être ministre, car ce n’est pas l’ambition ni l’intelligence qui lui manquent; Chammann, l’Alsacien, peintre d’histoire, qui mettra en toiles magnifiques toute la campagne de 1870-71 ; Charles Gros, le chansonnier, homme d’un réel talent avec lequel il ne peut vivre, et qui, pour manger , produit des chansonnettes stupides pour les cafés-concerts, ce qui ne l’empêche pas de travailler à loisir à une tragédie héroïque en cinq actes pour le Théâtre-Français ; cette tragédie sera reçue, mais quand?.... En attendant, Cros fait des complaintes bizarres sur des cannes, des chiens, des drôlesses, etc. ; il y 'gagne sa vie, fait crever de rire ses auditeurs, lui qui voudrait les faire pleurer ou frissonner. Malheureusement notre siècle le veut ainsi. Ajoutez
LE PEINTRE JEHAN
à cette énumération un ou deux peintres élèves de Ckammann ; enfin un sculpteur, élève de Mari ère.
La table était magnifiquement servie. Les fleurs abondaient partout, le coup d’œil était féerique ; deux grands candélabres à dix-huit branches chacun faisaient resplendir les cristaux et l’argenterie. Il y avait, à regarder ces jeunes gens, tous riches de leur jeunesse et de leur gaieté, de quoi réjouir toute une génération. Le sceau que le talent imprime au front de ceux qu’il a distingués ornait chaque tête d’une sorte d’auréole dont les yeux éblouissants formaient le centre. Tous ces jeunes gens s’aimaient d’une amitié sincère; ils auraient donné l’un pour l’autre leur argent, quand ils en avaient, leur travail, leurs soins, leur maîtresse, car c’est un privilège qui n’appartient qu’à la jeunesse ou à la vieillesse, que celui d’une amitié solide, sincère et capable de tous les dévouements. Les jeunes gens s’unissent contre le mauvais sort pour combattre, tous ensemble, par un même accord, les difficultés sans nombre qui accueillent tous les membres de la grande famille artistique ; les vieillards aiment à se retrouver, au sortir de l’âge mûr, l’âge de l’égoïsme brutal, pour
se rappeler leur jeunesse. Leur amitié a pour base le souvenir. Le visage de chaque vieillard est pour son ami un miroir qui reflète le jeune âge, et l’amitié qu’ils échangent est d’autant plus grande, d’autant plus sincère, que le miroir est plus fidèle.