CHAPITRE Y III
UN DÎNER D’ARTISTES
Le commencement du dîner fut assez froid ; on n’entendait que le bruit de la vaisselle et la voix des valets disant derrière chaque convive : « Bisque d’écrevisses, potage printanier I » Mais bientôt, avec les vins généreux qui circulèrent à foison, les langues se délièrent, et chacun tint à tirer sa fusée dans le feu d’artifice allumé par le pommard au bouquet de framboise ou le châteaumargaux dont la vive et douce chaleur donnerait de la force au vieillard le plus décrépit.
— Zabrisdi , fit Chammann avec cet accent alsacien dont, malgré ses efforts, il ne se débarrassera jamais, zabrisdi, il n’y a que jez doi qu’on beut manger arec abbédite , quelle afalange de mets télizieux et quels vins zurdout !
— Taisez-vous, Chammann, mon ami, taisezvous, vous n’êtes pas digne de déguster les vins de France ; un buveur de bière ne peut comprendre ce qu’il y a de sublime dans le jus de la treille ; retournez dans vos houblonnières et ne nous empêchez pas de savourer cette excellente cuisine avec votre ridicule patois allemand, dit à son tour Théry, en prenant sur sa chaise la pose oratoire qu’il avait rêvé de prendre en chaire et qu’il aura bientôt peut-être à la tribune. Après ce speech, le jeune avocat embrassa le cou de sa voisine, la maîtresse de Chammann.
— Eh bien! eh bien! dites donc, vous, s’écria celle-ci d’une voix forte, qu’est-ce que vous ferez donc au dessert, si vous commencez ainsi. Messieurs, j’en appelle à vous tous, voilà un homme qui insulte le mari d’abord, puis la femme, qu’il soit puni....
— Quelle punition? interrompit Théry. Quelle punition me sera infligée, belle dame?
- Tu embrasseras Chammann au dessert , dixi , cria Privazac avec un sérieux imperturbable.
Et de rire.
— Dis donc, Allary, demanda Marière le sculp-
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teur, comment appelles-tu la jolie petite danseuse qui représente la bergère dans ton ballet à l’Opéra?
— Mathilde... Pourquoi?
— Ab ! cette charmante jeune fille que nous avons tous admirée au foyer, interrompit Jehan, et dont les formes....
— ....Ne parle pas de ses formes, mon ami, répliqua Marière, j’en suis malade, je lui ai offert dix louis par séance pour venir poser chez moi , elle a refusé et m’a répondu : « Je ne puis pas, monsieur, je ne puis pas, demandez à ma mère ! »
— Et la vieille rouée, continua Allary le compositeur, sachant que sa fille est un trésor, veut en avoir un autre en échange. Oui, messieurs, et quoi qu’on puisse croire, à l’Opéra, le cas n’est pas aussi isolé qu’on le pense, la jolie petite Mathilde est encore aujourd’hui la plus chaste enfant qui soit au monde....
— Tu retardes de deux jours, mon vieux, hurla Privazac,... en riant de son bon rire gascon qui dériderait un mort.
— Ah bah !... cela n’est pas possible, répondit Allary.
— Cela est pourtant, demandez à Bossange....
Tous les yeux se tournèrent vers le jeune clerc de Me Dardelle.
— Ce Privazac sait tout, je ne sais pas où il va chercher ce qu’il raconte; d’ailleurs, c’est une justice à lui rendre, il est bavard comme un Gascon, il ne peut garder ce qu’il sait. Jamais on n’a vu quelqu’un- de plus indiscret I . . .
- — A la question, maître, interrompit Théry, à la question, vous n’êtes pas ici au tribunal, épargnez-nous vos speech !
— Est-il agaçant, cet animal-là, il n’y a que lui qui ait le droit de parler deux heures durant sans qu’on puisse l’interrompre.
— C’est un truc, mon cher, parler beaucoup altère, et quand j’ai du pommard comme celui-ci dans mon verre, j’aime à être souvent altéré. A ta santé, mais raconte ton histoire.
— Au moins ne la répandez pas ! soyez discrets pour une fois!...
— Sois tranquille....
— Eh bien! donc, mon patron, maître Dardelle, que vous connaissez tous....
— Ce vieux ladre, dit une femme.
- Ce pingre, si laid et si bêle, dit une
autre.
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— Assez les femmes, tonna Privazac, assez ! continue, Bossange.
— Mon patron, disais-je, aussi ladre que riche, et aussi riche que laid, comme disaient ces dames, s’est subitement épris des charmes.... comment dirai-je?... des charmes virginaux de la jolie Mathilde. . . .
— Passion de vieillard, on connaît cela, interrompit Gaston.
■ — Il s’en fut donc trouver sa mère, à qui il donna sans doute.... de bonnes raisons, car, le soir même, maître Dardelle courait chez un carrossier, chez un marchand de chevaux, chez un tapissier, etc., achetait un joli coupé doublé de satin bleu, parfumé à la verveine, un pur sang magnifique ; il envoyait le tout dans un charmant petit hôtel de l’avenue Marigny....
Quatre jours après, dans sa mansarde, Mathilde trouvait une robe fort élégante, commandée sans qu’elle le sût à la première couturière de Paris, ainsi qu’un complément de toilette à l’avenant, bien entendu. Elle allait à l’Opéra, et, après la représentation, quand maître Dardelle arriva, la mère embrassa sa fille en pleurant et la remit ès mains de mon voluptueux patron. Tous deux montèrent
dans le coupé qui stationnait boulevard Haussman, et le pur sang conduisit les époux avenue Marigny. Maître Dardelle avait invité à un souper superbe une foule de viveurs qui riaient sous cape de l’aventure. La pauvre petite ne comprenait rien à ce qu’on voulait d’elle. Elle trouva sous son assiette les titres de propriété.... Elle était ébahie 1... Elle se vautrait dans ce luxe comme jadis le Sybarite sur son lit de roses....
— Oh! abrège, abrège, pas de comparaison, dirent les jeunes gens.
— Le dénouement tout de suite, firent les femmes, que ce récit intéressait.
— Quand trois heures sonnèrent, et pendant que la mère de Mathilde entamait dans l’office, avec le cocher et la cuisinière, une partie de piquet fantastique,... tous les invités se retirèrent...
— Et....
— Et mon patron pénétra avec Mathilde dans une ravissante, une délicieuse petite chambre, tapissée de satin bleu, meublée de bois de rose....
— Alors?...
— Alors?... ma foi, je n’étais pas là, et, après Asmodée, personne n’a jamais soulevé les toits
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des maisons pour voir ce qui se passait à l’intérieur.
— Ton aventure finit bêtement, mon cher, ... dit Jehan.
— Attendez...
— Ce n’est pas tout ?
— Voici le plus drôle....
— Le plus drôle, c’est ton patron, dit Marière indigné...
— Voilà Marière qui se figure que maître Darde'lle va lui déformer sa nymphe, dit en riant Privazac.
— Rassure-toi, sculpteur de mon âme, reprit Bossange, car le lendemain M. de Tintreville, un ami du patron, qui avait assisté au dîner de la veille, entra dans son cabinet pendant que j’y étais. M. de Tintreville me connaît beaucoup.
— Passons, cela n’a rien de commun avec....
— M. de Tintreville venait donc savoir des nouvelles , et j’entendis maître Dardelle qui s’écriait : « Ah! mon ami, c’est difficile, très difficile à mon âge; si j’avais su, j’aurais envoyé d’ahord mon premier clerc Bossange! ! !... »
Tous les convives éclatèrent de rire. L’histoire de Bossange avait déridé même Gaston.
— C’est fort amusant, dit Charles Cros le chansonnier, qui avait écouté le récit en ayant l’air de penser à autre chose, j’en ferai un refrain pour les Ambassadeurs ou l’Alcazar.
Cependant le dîner touchait à sa fin. Chaque convive avait lancé cent lazzis dans la conversation. Quand vint le champagne, Théry embrassait de plus belle sa voisine, qui maintenant ne le trouvait plus mauvais, pas plus que Chammann, dont la langue s’empâtait quelque peu, et qui chantait en faux bourdon le refrain inepte, mais en vogue, d’un confrère de Charles Cros :
Qui qu’a, qui qu’a vu Coco,
Coco dans l’Trocadéro !
— Messieurs, dit Naud le chirurgien, je propose un toast.
— CliagseMe le doasd , cria Chammann.
— A la santé de notre amphytrion Jehan !
— A Jehan, à Jehan I hurlèrent tous les convives.
— A son voyage, fit Georges Ravenel Paquarelliste; fasse le ciel que, délivré de Juana, Jehan nous revienne enfin le grand artiste qu’annonçaient ses débuts !
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— Bravo, dit Fortin ; mort à Juana, vive la gloire de notre ami, qui est aussi celle de la France 1
— La Vranze , foui fife la Vranze, la bindure et le pon fin.
Les verres se choquèrent.
— Ah çà ! dit Privazac, qu’est-ce donc que ce voyage que vous entreprenez, Gaston et toi, et pourquoi l’entreprenez-vous?
— C’est toute une histoire, répondit Jehan.
— Eh bien! conte-nous cela.
— Volontiers.
— Silence, la jupaille; Théry, laisse donc Marthe tranquille ; voyons, Chammann, surveille ta femme, fit Bossange.
— Che tichère, laize-moi dranguille !
— Allons, l’histoire; silence, cria Privazac.
Jehan commença.
— Gaston Revert, notre excellent ami, Bardier, chez qui nous allons, et moi sommes du même âge. Tous trois orphelins. Gaston et moi élevés par la charité publique, Bardier par un vieil oncle qui, à vingt ans, lui laissa sa fortune, deux cent mille francs. Quand nous sortîmes, il y a dix ans, du collège, Gaston pour faire de
la littérature , et moi de la peinture, Bardier, riche et n’aimant point Paris, nous remit à chacun deux mille francs, et nous jurâmes que dix années plus tard, jour pour jour, en quelque point du monde que nous fussions, nous nous retrouverions tous trois chez Bardier, avec lequel chacun de nous devait garder relation par lettre. Dans trois jours, Gaston, Bardier et moi aurons trente ans. Bardier habite un village des Pyrénées- Orientales ; il nous attend avec autant d’impatience que nous en avons de le voir, et nous allons ce soir retrouver notre vieil ami d’enfance. Voilà, messieurs, quel est le but de notre voyage.
— Bravo, cria-t-on en chœur, bravo! Oreste et Pylade n’étaient que des enfants à côté de vous.
— Messieurs , interrompit Privazac, ne blaguons pas l’amitié ; tout, excepté cela ; c’est sacré !
— Bien dit, fit Gaston en serrant la main de Privazac.
— Un toast à Privazac, pour sa belle parole.
— Un docisd à Brifassac , cli en zuis.
— Tais-toi, ivrogne, tais-toi, dit Théry en prenant Marthe par la taille.
— Zilenze, répondit naïvement Chammann , zilenze } garesse mon vemme, mais ne m'inzulde bas !
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— Dis-donc, Charles, fit Gaston, une chanson.
Et tout le monde reprit sur l’air des lampions
en se tournant vers Cros : « Une chanson ! une chanson ! ! »
— Non, dit le chansonnier, je suis lugubre ce soir, j’ai le vin triste.
— Fais-nous quelque chose de triste alors, dit Gaston; tiens, mets mon aventure envers. Allary nous fera là-dessus une musique sentimentale.
— Allons, exécute-toi !
— Vous le voulez?
— Oui ! répondirent tous les jeunes gens.
— Alors, allons-y gaîment !
Et Charles Cros, après quelques minutes de silence réclamé par Jehan, chanta les triolets suivants sur lesquels Allary avait rapidement écrit une musique qu’il accompagna au piano.
Vraiment tout passe et disparaît
Dans notre triste destinée.
Qui donc ici s’attacherait?
Vraiment tout passe et disparaît.
Pourquoi se créer un regret?
La rose meurt à peine née.
Vraiment tout passe et disparaît
Dans notre triste destinée.
— Pas mal, bravo, vive CrosI
— Deuxième couplet :
Elle avait à peine seize ans,
Et rien n’égalait ma tendresse :
Gela ne put durer longtemps ;
Elle avait à peine seize ans!
Nos amours sont trop inconstants ;
J’aimais trop ma chère maîtresse.
Elle avait à peine seize ans,
Et rien n’égalait ma tendresse...
— Mieux encore, revive Gros, et vive aussi son complice Allary !
— Troisième couplet, reprit Gros ; écoute ça, Gaston.
Un jour (il m’en souvient encor),
Elle s’enfuit de ma chambrette ;
Elle reprit son libre essor.
Un jour (il m’en souvient encor),
Elle me quitta pour de l’or ;
Et riez-en!... je la regrette!
Un jour (il m’en souvient encor),
Elle s’enfuit de ma chambrette...
Gaston était fort ému ; Fortin l’examinait avec soin, craignant qu’une nouvelle crise ne se déclarât; mais Privazac, le médecin des âmes, l’observateur, sentait que le coup avait porté.
- Finis par quelque chose qui ait l’air d’une
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pensée, comme dit Figaro, cria-t-il au milieu des applaudissements frénétiques de tous.
— Quatrième et dernier couplet !
— Aux derniers les bons !
Le bonheur ne dure qu’un jour ;
Puis, il s’envole à tire d’aile.
C’est l’histoire de tout amour :
Le bonheur ne dure qu’un jour!
Nous le trouvons à notre tour Plus rapide que l’hirondelle,
Il vient... il ne dure qu’un jour;
Puis, il s’envole à tire d’aile !
— Bravo, bravo, bis, il est superbe celui-ci. Bis! bis ! Cros recommença ce couplet qui , pour avoir été improvisé, n’en était pas plus mauvais.
Cependant Allary tenait le piano, et, pendant tout le reste de la soirée, il fit danser toute la société.
Seul Chammann fumait dans un coin une grosse pipe allemande pendant que Gaston rêveur regardait la fumée de son cigare monter lentement au ciel en blanches spirales. Tous les jeunes gens tournaient rapidement, entraînés par une valse d Olivier Métra ou de Johann Strauss, qu Allary jouait avec le talent merveilleux qui lui a valu sa réputation.
Mais, au milieu de l’allégresse générale, onze heures sonnèrent : on devait songer au départ. Tous les jeunes gens serrèrent la main de Gaston et de Jehan, et Fortin et Privazac les accompagnèrent à la gare. Ainsi se termina cette joyeuse soirée, la dernière réunion de tous ces gais artistes qui, comme nous le verrons peut-être dans un autre épisode, devinrent chacun des sommités dans leur art.