‹ Le Violon de faïence (volume 2)Chapitre 4 sur 6 · LA GROTTE DES SONGES NOCTURNES ET SES FATALES CONSÉQUENCES · texte numérisé non relu

LA GROTTE DES SONGES NOCTURNES ET SES FATALES CONSÉQUENCES

Dans les premiers jours qui suivirent l'achèvement du fameux sentier sablé, il arriva une aventure qui attacha M. Gorenflot davantage à la forêt. Un soir, à minuit, la mercière, dont les fenêtres donnaient sur la campagne, entendit un bruit de pas précipités ; des chiens aboyaient au loin et le tumulte augmentait à mesure qu'ils se rapprochaient. Comme il faisait clair de lune, M me Gorenflot put suivre du regard deux hommes s'avançant rapidement, quoiqu'ils parussent embarrassés d'un certain fardeau dont il était impossible de deviner la forme du second étage où la bourgeoise était en observation. Ces deux hommes s'arrêtèrent tout à coup près du mur de la maison pour écouter les bruits d'alentour ; mais les aboiements des chiens continuant à devenir plus vifs, ils soulevèrent leur fardeau, et, après un balancement énergique, l'envoyèrent par-dessus le mur. Il tomba dans le jardin, en laissant entendre un faible gémissement. Épou-

vantée, M me Gorenflot ferma-la fenêtre et se fourra dans son lit en ss cachant le nez sous les couvertures. Quel crime venait d'être commis? Quels étaient ces hommes qui semblaient se défaire de leur victime? A quels dangers la mercière n'était-elle pas exposée, ainsi que son mari, si les environs n'offraient pas plus de sûreté ? Elle eût bien appelé , mais la peur que le moindre bruit n'attirât l'attention des malfaiteurs fit que M me Gorenflot prit un coin du drap de lit dans ses lèvres, afin que sa respiration même ne la trahît pas. Cependant le bruit continuait au dehors ; les aboiements se rapprochaient de plus. Il était facile de distinguer le manège des chiens allant et venant autour des murs de la propriété, en faisant le tour, et revenant tout à coup au même endroit. Les chiens amenèrent quelque calme dans l'esprit de la mercière, qui n'avait jamais entendu dire que des malfaiteurs employassent des animaux bruyants pour commettre leurs forfaits. Le mystère, c'est le crime; le bruit, la répression. Si M me Gorenflot ne formula pas sa réflexion si brièvement, elle eut conscience de la nouvelle situation des choses. Peu à peu l'aboiement des chiens s'éloigna, et tout rentra dans le silence ; mais la mercière n'en dormit pas davantage. Son émotion avait été trop forte pour permettre au sommeil de reprendre ses droits. Aussi, à peine, au jour levant, sortit-elle de l'état fiévreux et somnolent

dans lequel elje était plongée, pour écouter le bruit qu'on faisait à la porte du jardin.

Des voix appelèrent M. Gorenflot à diverses reprises, et bientôt, a if remuement qui se fit dans la chambre voisine, elle s'aperçut que son mari se levait. La mercière passa une robe de chambre et entra chez M. Gorenflot.

— As-tu entendu, cette nuit, ce qui s'est passé?

— J'ai dormi d'un somme...

— On est venu certainement pour nous piller... Cette maison n'est pas sure.

— Tu es folle ; laisse-moi aller ouvrir la porte... ~ Tu n'iras pas ; il est encore trop matin.

— Laisse-moi, dit M. Gorenflot, qui voyait que sa femme s'était mise devant la porte pour l'empêcher de sortir.

— Ce n'est pas à quatre heures du matin qu'on vient réveiller les honnêtes gens. Ce sont encore des malfaiteurs.

— Je les connais, dit le mercier imprudemment : ce sont les ouvriers.

— Quels ouvriers?

— Tu sais bien...

— Je ne connais d'ouvriers que le jardinier et son garçon.

— Précisément, dit M. Gorenflot qui se rattacha à

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cette idée ; je leur ai commandé de venir de très-grand matin.

— Pourquoi faire?

M. Gorenflot se gratta l'oreille.

— Pour des terrassements, dit-il.

. — Des terrassements dans le jardin! tu badines! Il a été convenu qu'on ne terrasserait pas sans mon ordre.

— C'est entendu, dit le mercier, je vais leur dire de s'en aller.

— Et tu feras bien.

Mais l'embarras du mercier était tel qu'il eût été remarqué des esprits les plus candides. M me Gorenflot alla se mettre en embuscade dans la chambre du premier étage, derrière les rideaux; de là elle put voir son mari causer avec des paysans en blouses déchirées, à la barbe inculte, qu'elle avait déjà remarqués dans le voisinage : ces farouches mines n'avaient rien de commun avec le jardinier et son ouvrier. « Gorenflot me trompe, » se dit la mercière, indignée, et épouvantée à la fois des mensonges de son mari et des rapports qu'il entretenait avec ces hommes. — Il se tenait alors dans le jardin une longue conversation entre le bourgeois et les paysans, conversation animée, à en juger par leurs gestes accentués. Les paysans s'échauffaient, le bruit de leurs voix parvenait jusqu'au premier étage; mais le sens en était ca-

ché pour la mercière, qui ne s'expliquait pas l'air embarrassé de son mari, ses regards abaissés, l'inquiétude répandue sur tous ses traits. Comment M me Gorenflot aurait-elle pu deviner la série de perturbations causées par le sentier sablonné de la forêt? Pour terminer ce sentier, le bourgeois, en employant des ouvriers, s'était mis à leur merci. Comme des terrassiers honnêtes gens eussent craint l'administration forestière et ses rigueurs, M. Gorenflot s'était servi des premiers venus, espèce de grappilleurs de bois, toujours en lutte avec les gardes et les gendarmes, qui avaient consenti à prêter leurs bras à Y Amant de la font avec la pensée qu'ils se ménageaient un complice pour les grandes occasions- Cette même nuit ils avaient pris un chevreuil et cherchaient à l'emporter, lorsqu'ils furent poursuivis par un garde qui lança ses chiens après eux ; mais leur plan était tiré d'avance. La maison du mercier, située à moitié chemin du lieu de leur rapine, leur t sembla favorable pour un recel , et ils jetèrent pardessus le mur le chevreuil à moitié mort, dont les gémissements avaient peut-être déterminé quelques mèches blanches sur la tête de la mercière. Le matin, les maraudeurs vinrent bravement se présenter chez M. Gorenflot, réclamant leur prise delà nuit. Le mari fut presque aussi effrayé que sa femme. Il se jugeait complice de gibiers de prison, lui l'hon-

nête mercier du Gland-ji'Or, cette maison si respectable de la rue Saint-Denis, qui florissait depuis deux cents ans et avait fait la fortune successive de sept de ses tenants. Mais que dire? Le coup était fait, l'animal mort ; les coupables audacieux qui s'étaient prêtés à son utopie forestière en perçant une route à travers un taillis réclamaient un service à leur tour. M. Gorenflot ne croyait pas avoir besoin de ces hommes dans l'avenir, mais il avait peur d'eux. Quand le mercier fit quelques objections, les braconniers parlèrent en maître, leurs yeux s'allumèrent, ils froncèrent le sourcil, et M. Gorenflot se dit que de tels drôles pouvaient bien, le cas échéant, tirer sur un garde forestier comme sur un chevreuil, et sur un mercier sans plus de scrupule que sur un garde.

— Emportez le chevreuil et prenez garde qu'on ne vous voie, dit-il aux braconniers ; ce qu'ils firent avec promptitude, profitant du petit jour, heure à laquelle ils espéraient ne pas être rencontrés. Quand les mar raudéurs furent partis, M. Gorenflot se lança dans toutes sortes de raisonnements sophistiques, afin de n'avoir pas la conscience chargée de ce chevreuil. Le mercier sentait le besoin de s'ancrer dans l'idée qui décida de son avenir. Sans le savoir il fit du Jean- Jacques, et se demanda pourquoi les animaux des forêts n'appartiendraient pas aux plus adroits. En vertu de quel titre des messieurs habillés de vert faisaient-

ils exécuter à la lettre un certain code d'après lequel les princes et les rois seuls pouvaient jouir des droits de chasse dans la forêt? Les animaux n'en étaient-ils pas moins mangés? Ah! si la loi avait prescrit un absolu respect pour les animaux des forêts, M. Gorenflot se fût montré partisan de la loi; il eût voulu que les oiseaux, les faisans, les biches pussent animer les bois de leurs ébats sans craindre l'approche de l'homme; mais du moment où ils pouvaient tout d'un coup être servis sur une table royale, M. Gorenflot justifia le braconnage des pauvres, qui ne devaient pas être privés de chevreuils non plus qua d'oiseaux succulents.

Un paradoxe en amène un autre : si les animaux de la forêt n'appartenaient à personne, la forêt se trouvait dans les mêmes conditions. Pourquoi Grateloup était-il classé dans les apanages de la Couronne? Peu versé dans les questions historiques, M. Gorenflot fut obligé de s'avouer qu'il n'en savait rien. Ainsi que beaucoup de gens fiers de leur ignorance, qui tranchent irapertinemment toutes les questions, le mercier décida que la Couronne avait tort de regarder Grateloup comme une forêt royale. C'était une plantation naturelle appartenant au premier venu, à un mercier qui voudrait bien s'occuper d'elle. Grateloup fut décrété intérieurement forêt de Gorenflot. En raisonnant de la sorte, le mercier se fût approprié le globe tout en-

tier, lorsque la voix perçante de sa femme, qui l'appelait, le ramena à la triste réalité.

— As-tu bientôt fini de faire le moulin? lui demanda-t-elle.

— Le moulin ! s'écria M. Gorenflot, étonné.

— Monsieur fait aller ses bras en haut, en bas, en avant, en arrière ; les moulins à vent n'en font pas d'autres.

Le mercier baissa la tête.

— Il faut que quelque chose t'embarrasse... Je te connais... Quand tu faisais le moulin à la maison, la demoiselle de comptoir me disait : Monsieur fait le moulin, ça ira mal. Tu as une mauvaise action à te reprocher.

— Ma bonne amie, je. t'assure...

— As-tu donné tes ordres au jardinier?

— Il fera comme il est convenu.

— Tu lui as bien recommandé de n'obéir qu'à moi?

— Oui, oui.

— Hypocrite et menteur! s'écria la mercière exaspérée... Tu n'as rien recommandé au jardinier.

— C'est vrai.

— Tais-toi ; le jardinier n'est pas venu.

— Non, il n'est pas venu.

— Ne parle pas davantage, faux que tu es, tu me fais honte... Qu'étaient ces hommes à barbe noire, qui ne valent pas mieux que toi?

— Des terrassiers...

— De potence, ajouta la mercière, qui ne savait pas parler si juste./. Quels rapports peux-tu avoir avec la potence?

— Aucuns, ma bonne, dit M. Gorenflot qui frémit intérieurement, car sa femme avait mis le doigt sur la plaie.

— Tu espères que je vais recevoir dans ma maison ces garnements?

— Ils ne reviendront pas.

— Maintenant qu'ils connaissent le chemin , croistu qu'ils ne s'introduiront pas ici la nuit? Car ce sont eux, j'en suis sûre, qui ont fait le tapage de cette nuit.

— Non, ce sont des terrassiers.

— Et qu'est-ce que c'est que ce butin qu'ils ont emporté en le couvrant d'une toile?

— Leurs outils.

, — Tu mens, j'ai vu comme la forme d'un corps... Je sais qu'on a jeté quelqu'un cette nuit par-dessus le mur, j'ai entendu les gémissements; on ne me trompe pas facilement.

— Je ne veux pas te tromper.

— Dis que tu ne peux pas... Ah ! j'en aurais su davantage, si je n'avais craint qu'ils ne partissent pendant que je descendais l'escalier.

— Eh bien, je vais te dire tout.

— Je t'écoute ; ne baisse pas la tête, regarde-moi en face.

— Ma bonne amie, tu sais que j'ai toujours du plaisir à te voir.

— Pas de compliments; je lis au fond de tes yeux."] Alors M. Gorenflot dit une partie de la vérité : à savoir que des paysans ayant jeté, la nuit, un chevreuil par-dessus le mur du jardin, étaient venus le réclamer le^matin ; mais il n'ajouta pas que les braconniers étaient ses complices pour d'autres délits forestiers, ce qui fit qu'il s'en tira plus facilement qu'il ne l'aurait cru d'abord. La mercière était une honnête femme, incapable de soupçonner le mal, et il avait fallu les événements de la nuit pour lui ouvrir les yeux. Sorti de cette impasse, M. Gorenflot, triomphant , alla , immédiatement après le déjeuner, faire un tour dans la forêt qui lui apparaissait sous un nouveau jour. Qu'on veuille bien supposer un instant un de ces galants oisifs dont la principale occupation est de suivre toutes les femmes sur les trottoirs et de leur adresser mille compliments spirituels. 11 a affaire à une femme qu'il croit distinguée : il se montre plein de respect d'abord, jusqu'à ce qu'un mot échappé à la dame lui apprenne qu'il n'a affaire qu'à une demi-vertu ; alors le ton change, le galant devient plus pressant, le respect est envolé. M. Gorenflot se trouva dans une situation analogue vis-à-vis de la forêt de Grateloup, tant

qu'il la considéra comme forêt royale ; mais quand son raisonnement philosophique la lui montra comme une forêt appartenant à tout le monde, il redressa la tête sous les ombrages et se regarda comme un conquérant. Les gardes forestiers, les gendarmes n'étaient plus désormais que des agents salariés d'une administration qui outre-passait ses droits; lutter avec eux était le plus saint des devoirs. Ce jour-là, M. Gorenflot s'égara et ne put retrouver son chemin, malgré les poteaux indfcaleurs des routes. 11 entra alors dans une vive indignation contre l'administration forestière qui faisait si mal son devoir, et intérieurement il décréta que, ne remplissant pas ses fonctions, elle était supprimée. Tous les employés y passèrent, depuis les plus hauts grades jusqu'aux derniers. M. Gorenflot supprima ces emplois comme occupés par des fainéants qui ne cherchaient même pas à indiquer la route aux voyageurs égarés. Quelques voix s'élevèrent en faveur des forestiers dont l'avenir venait d'être brisé tout à coup sans espoir, car l'inflexible Gorenflot ne donnait même pas de pension de retraite aux malheureux destitués. Des femmes venaient demander la grâce de. leurs maris, des enfants joignaient les mains pour leurs pures. — INon ! s'écriait le mercier, irrité de la quantité de lieues qu'il faisait depuis le matin sans rencontrer âme qui vive. Où sont les forestiers? que font-ils? En ai-je vu un seul pour me

remettre dans mon chemin? M'ont-ils surveillé pendant que je traçais cette route? Empêchent-ils d'enlever frauduleusement le gibier? Ils doivent être attablés dans quelque cabaret, oubliant leur mandat!... Je n'aime pas les ivrognes!

Ce fut par cette série de raisonnements que M. Gorenflot mit à pied toute l'administration forestière et en fit table rase. 11 se trouva maître de la forêt, mais il aurait voulu être maître d'en sortir. Grâce à son embarras, il la parcourut en tous sens, et put juger de la beauté et de là variété de sa conquête. Grateloup est une des forêts les plus curieusement accidentées de France. Des gorges profondes et sauvages, des oasis de verdure, de sombres plantations, des ruisseaux paisibles, de vastes- horizons découverts des hauteurs, des arbres d'essences diverses en font un endroit aussi pittoresque que les sites les plus vantés de la Suisse. Tous ces détails se gravèrent forcément dans le cerveau de M. Gorenflot pendant qu'il étudiait les endroits où il passait pour essayer de reconnaître sa route; mais les merveilles succédaient aux merveilles, et le fameux petit chemin sablé ne se retrouvait pas. La nuit arrivait discrètement, et M. Gorenflot commença à regretter d'avoir tenté son entreprise, car ses jambes enflées lui refusaient leur service. Sur son chemin il troova un rocher qui formait une sorte de grotte dont le sol était couvert de sable lin. 11 s'y laissa tomber et

fut très-inquiet de s'éveiller au milieu de la nuit, grelottant et entendant dans les arbres les sifflements du vent. Tout dormait dans la nature, et ce profond silence inquiétait M. Gorenflot, qui, pour changer le cours de ses idées, évoqua le souvenir de sa femme. — Comment" serait-il reçu à son retour, s'il devait revenir? car le mercier se jugea en péril. Toutes sortes d'animaux fantastiques lui revinrent en mémoire, il n'avait pas été sans visiter, le dimanche, le Muséum d'histoire naturelle, au Jardin des Plantes, et son imagination effrayée lui représentait les hyènes, les tigres, tous les carnassiers, s'avançant à pas lents dans l'ombre et le mystère, pour ne faire qu'une bouchée de lui, Y Amant de la forêt.

Mais ces épouvantes ne faisaient que rattacher de plus en plus le mercier à la forêt : s'il y avait trouvé des chemins droits, des allées de jardin, des plantations régulières, le charme ne se serait pas emparé de lui. N'en est-il pas ainsi de l'amant qui passe des nuits sans sommeil, maudissant une ingrate? La forêt, pour s'être montrée sauvage à la première rencontre, fut estimée à juste titre par M. Gorenflot, et cette nuit passée dans la grotte resta dans son souvenir comme un des événements les plus émouvants de sa vie. Vers trois heures du matin, un singulier concert commença, qui fit penser au mercier qu'il n'était pas éloigné d'un étang. C'étaient des coassements lu-

gubres qui le remplissaient de terreur; de temps à autre s'y mêlaient des battements d'ailes, si bruyants qu'il était à supposer que des oiseaux nocturnes énormes prenaient leurs ébats. Enfin, le petit jour vint; M. Gorenflot se remit en marche immédiatement, et ce fut avec la plus vive surprise qu'il se trouva près de la mare à laquelle menait le fameux sentier sablé. La nuit seule avait empêché le mercier de reconnaître la mare, et comme jusqu'alors ses investigations n'avaient pas été poussées plus loin, largrttte lui avait échappé ; mais cette nuit profita à la grotte, car elle y gagna un parrain qui lui donna un nomf distingué. Ce fut dès lors la Grotte des soucies nocturnes. M. Gorenflot'le voulut ainsi; seulement, ayant trouvé l'ouverture trop claire, à cause de deux rochers qui, en se disjoignant, laissaient passer la lumière du ciel , il convoqua pour la semaine suivante ses ouvriers ordinaires, afin d'accommoder la physionomie de cette grotte au nom qu'il venait de lui donner.

Ce que devait lui coûter ce titre de Grotte des songes nocturnes, M. Gorenflot ne le sut que plus tard. 11 n'y avait pas, dans les environs, de pierres pour boucher l'interstice des deux rochers et empêcher le jour de pénétrer; il fallut envoyer les ouvriers à un quart de lieue de là, près d'un groupe de grès, faire jouer la mine, renverser des masses énormes, fuir après l'explosion, qui fut considérable, attendre que les gardes

forestiers rentrassent dans leur quiétude, charrier nuitamment ces fragments de roches, les tailler pour les joindre exactement aux fissures de la grotte, recouvrir le tout de terre fraîche, de gazons coupés dans d'autres endroits, et faire de cette amélioration une œuvre naturelle. Si la bourse de M. Gorenflot en souffrit, son orgueil fut flatté délicieusement. Désormais la Grotte des songes nocturnes répondait pleinement à son nom, et quand de petits sapins lugubres, déterrés avec précaution dans une sapinière voisine, eurent été plantés en manière de plumets sur la toque de gazon de cette grotte, elle offrit un aspect assez mélancolique pour que Young lui-même désirât y passer ses nuits.

Cependant le jeu de la mine avait causé trop "de ravages pour que l'administration n'en tînt compte. Les gardes remarquèrent des traces de poudre en beaucoup d'endroits, et de nombreux rapports furentdéposés dans les bureaux des eaux et forêts, sans que les plus experts en matière de délits pussent s'expliquer l'intention qui avait présidé à cette mine.

M. Gorenflot rencontré dans la forêt eût dérouté les soupçons par son apparence candide : pourtant, sous sa redingote de forme pacifique se cachait un certain pot rempli de couleur bleue, au moyen duquel il déposait sa signature sur les rochers. Ces flèches bleuperruquier, qui avaient tant tracassé Bigle,*étaient des jalons pour empêcher le mercier de s'égarer, et en

même temps une prise de possession. De même que les bibliothèques publiques timbrent chacun de leurs volumes avec une marque spéciale que les agents chimiques ne peuvent enlever, M. Gorenflot marquait les rochers de son chiffre, et il eût trouvé audacieux qui eût osé les lui disputer. Les gardes remarquèrent ces flèches et en firent l'objet d'un rapport : à quoi il leur fut répondu de surveiller attentivement le peintre anonyme qui se permettait de tels emblèmes. Mais le mercier triompha de l'administration par un moyen fort simple. La surveillance s'exerçait sur les lieux mêmes . où les rochers avaient été déshonorés, tandis que M. Gorenflot, plein d'activité, explorait, au contraire, les côtés nouveaux de la forêt, tout en continuant à percer de ses flèches le cœur des rochers.

Ce fut à cette époque que M. Gorenflot se trouva en présefice d'un rival audacieux et jaloux, plus redoutable à lui seul que tous les agents de l'administration forestière. L'illustre peintre Pickersgill, dont la réputation en France n'est pas égale à celle qu'il a en Angleterre, le même dont le fromage de Chester triompha du fromage de Lavertujeon, était venu passer quelques semaines dans la forêt pour y suivre de grandes chasses à courre qu'y donnait la vénerie royale. 11 est peu de flâneurs qui n'aient remarqué, aux carreaux des éditeurs de gravures, des estampes soigneusement gravées et coloriées, où des chasseurs

en habits rouges, suivis de meutes aboyant, poursuivent le cerf dans des paysages d'automne. C'est à M. Pickersgill qu'on doit ces tableaux dont le succès fut grand en Angleterre, car il n'est si petit propriétaire qui ne tienne à honneur d'avoir un Pickersgill dans sa salle à manger.

Ce peintre fut un des premiers qui remarquèrent les flèches bleu-perruquier. Les dents croisées sur le devant et dépassant les lèvres, la figure allongée et dédaigneuse, M. Pickersgill était froid, railleur et d'une nature rousse qui le portait à taquiner méchamment les gens. En sa qualité de peintre, il fut particulièrement choqué de ces flèches, et quand il eut la persuasion qu'elles étaient lancées par M. Gorenflot, dont il étudia prudemment la manière d'agir, le combat commença, un combat à coups de flèches. Ce fut lui qui entreprit de dérouter le mercier en ajoutant un fer, ainsi que Bigle en avait été témoin. Dès lors M. Gorenflot fut suivi pas à pas par l'Anglais acharné, sans que le mercier put deviner quel était le jaloux qui agissait ainsi et par quel motif il était conduit.

Persévérant dans son idée, M. Pickersgill passa trois mois dans la forêt de Grateloup au lieu de quinze jours, et il ne put trouver le temps d'y faire un bout de croquis; ayant étudié la manière de procéder de son adversaire, sa demeure, ses habitudes, tous les matins, levé avant l'aurore, il se postait dans les en-

virons de la maison du mercier, et l'attendait, sans que celui-ci pût s'expliquer l'insistance de son mystérieux adversaire. ■

Cependant d'autres projets roulaient dans la tête de M. Gorenflot, que désormais rien ne pouvait arrêter; trouvant que plusieurs points de vue étaient masqués par des fourrés trop épais, il fit abattre ces fourrés, 'détourna un ruisseau de son cours pour lui faire arroser une certaine oasis qu'il avait découverte, et poussa l'audace jusqu'à se faire bâtir une sorte de cabane champêtre sur un des rochers les plus élevés, afin d'y trouver un abri en cas de pluie. L'administration était sur les dents, car ces travaux étaient exécutés nuitamment par des braconniers habitués à agir comme des taupes, et divers employés furent cassés pour n'avoir pas découvert les ravageurs qui s'étaient emparés de la forêt. Si quelqu'un s'imaginait que ce récit est une fiction, le notaire Chevreau, qui demeure rue Neuve-des-Petits-Champs, 54, pour 7 rait en certifier la réalité. L'argent qui passa dans ces entreprises fut considérable : en moins d'un an, près de 20,000 francs avaient été déplacés par M. Gorenflot à l'insu de sa femme, et il fallut une maladresse de la part du mercier pour que ces coûteuses fantaisies fussent connues.

Un certain nombre d'hommes devint nécessaire pour percer un passage à travers des rochers, mais l'opéra-

tion fut jugée si dangereuse par les braconniers euxmêmes qu'ils hésitèrent à la tenter. La mine ne suffisait plus ; il fallait tailler en plein roc, et l'ébranlement causé par ce travail pouvait amener la chute de pierres énormes sur la tête des ouvriers. Ils refusèrent absolument leur concours aux projets du bourgeois dont les imaginations pouvaient leur coûter la vie, et ce ne fut qu'au prix d'une somme de 5,000 francs longuement débattue que les deux parties s'entendirent ; mais M. Gorenflot, qui venait de pratiquer une forte saignée à son dépôt chez le notaire Chevreau, n'osa plus y retourner dans la crainte -que sa femme n'en fût prévenue. Heureusement les merciers qui lui avaient succédé au Gland d'Or avaient un remboursement à lui faire dans trois mois; M. Gorenflot n'hésita pas à les prier de lui avancer une somme de 5,000 fr. et l'affaire fut conclue.

Les braconniers touchèrent la somme convenue et se mirent en mesure de creuser un passage dans ces rochers où des vipères seules pouvaient se glisser. En effet* il s'en trouva trois, que M. Gorenflot emporta triomphalement dans son cabinet et qu'il suspendit aux lambris comme des objets d'art merveilleux. La mercière se gendarma contre ces serpents, prétendant que leur vue seule lui coupait l'appétit; mais son mari ne céda pas, soutint qu'il purgeait la forêt d'hôtes malfaisants et que les populations lui sauraient un

jour gré de la destruction de ces reptiles dangereux. M me Gorenflot était loin de se douter que ces vipères revenaient à un peu plus de 1,500 fr. par tête. Elle crut que la manie d'embellir la forêt était remplacée par la chasse aux vipères, et comme son mari la laissait maintenant libre de diriger la maison, elle n'insista pas davantage pour l'enlèvement des reptiles.

Tous les mois, M me Gorenflot avait l'habitude d'aller faire un tour à Paris, et son mari en profitait pour faire boire dans sa maison les ouvriers qu'il employait. L'ex-mercière consacrait son petit voyage à rendre visite à ses amis et connaissances d'autrefois. Elle allait prendre Pair de la rue Saint-Denis, donnait un coup d'œil attendri à son ancien magasin, et causait volontiers commerce avec ses successeurs.

— Puisque vous êtes venue, madame Gorenflot, lui dit le nouveau propriétaire du Gland-d'Or, je vais vous demander quittance du remboursement que nous avons à vous faire.

— Volontiers, dit M me Gorenflot.

On passe à la caisse, on y prend un billet de mille francs qu'on offre à l'ex-mercière.

— Pardon, dit-elle, c'est six mille francs, si je ne me trompe.

— Oui, madame Gorenflot, mais nous avons avancé, il y a six semaines, cinq mille francs à votre mari.

— Il ne me Ta pas dit.

— # Voilà son reçu.

— Merci. Je m'en vais, s'écrie M me Gorenflot qui se sauve, émue de cette avance extraordinaire dont elle n'avait pas été prévenue. Elle voudrait déjà être arrivée, afin d'obtenir une explication ; elle se doute d'un mystère affreux, de* dissipations étranges, ces cinq mille francs la talonnent. Le chemin de fer ne va pas assez vite; la bourgeoise gourmande les employés de ce qu'on arrête si longtemps aux stations; elle monterait volontiers en ballon. Enfin elle arrive, descend précipitamment du wagon, où elle oublie son ombrelle, et enfile le chemin qui conduit à sa maison des champs.

Au moment où elle va sonner, elle entend des bruits de voix inconnues, des cris, des rires, de gros propos qui partent du jardin. Elle écoute un moment, et juge plus prudent de passer par une porte de derrière qui s'ouvre par un simple loquet et dont le verrou n'est tiré que le soir.

Quel spectacle se présente à ses yeux irrités ! M. Gorenflot est attablé ayec des gens de mauvaise mine, leurs femmes, leurs enfants. Une longue table couverte de brocs de vin a été dressée dans le jardin.

— C'est moi! s'écrie-t-elle en frappant sur l'épaule de son mari, qui blêmit, se trouble et se croit changé

en statue de sel. — Suis -moi, lui dit-elle, et vous autres (s'adressant aux maraudeurs), sortez!

Les bûcherons, qui avaient bu un coup de trop, ne se disposaient pas à obéir; peut-être, si M. Gorenflot les en eût priés, se fussent-ils retirés, mais le mercier n'avait plus conscience de sa personnalité. 11 était tombé dans une sorte de stupeur, ne voyait plus, n'entendait plus, n'habitait plus la terre.

— Viendras-tu ! lui dit sa femme en le secouant et en le prenant par la main. — Pour vous, je vous ferai obéir tout à l'heure.

Il est à croire que son accent avait pris un caractère énergique, car les maraudeurs disparurent prudemment, craignant peut-être de perdre à l'avenir les bénéfices considérables offerts par le mari.

Quand les époux furent entrés dans la maison, M me Gorenflot, émue par la colère, resta quelque temps sans parler; Y Amant de la forêt attendait avec anxiété l'explosion, qu'il ne savait comment parer. Le délit était constant : il avait été pris sur le fait, et un renard, la patte dans un piège, ne couve pas de plus mélancoliques réflexions.

— Qu'as-tu fait des cinq mille francs?

Tel fut l'engagement du combat.

— Quels cinq mille francs? demande naïvement M. Gorenflot, qui n'avait pas prévu ce coup.

— Les cinq mille francs que tu es allé toucher par anticipation chez notre successeur .

— Ah ! oui, je me rappelle maintenant.

— Tu vas me les remettre à l'instant.

— Plaît-il?

— Je veux voir ces cinq mille francs.

— Je ne les ai pas, ma bonne...

— Où sont-ils?

— A Paris, sans doute.

— Pourquoi faire, à Paris?

— Nous n'en" avions pas besoin ici; il serait imprudent de garder une somme aussi considérable à la campagne.

— Surtout avec la société que tu fréquentes pendant mon absence.

— Ce sont de braves bûcherons des environs que j'ai rencontrés...

— Nous en parlerons plus tard; mais tu voudras bien me dire d'abord où tu as déposé cet argent.

— Ne te l'ai-je pas dit? à Paris.

— Paris est grand ; je ne peux pas deviner dans quel endroit tu as placé les cinq mille francs.

— Chez le notaire, ma bonne; chez M. Chevreau, notre notaire.

— Je connais parfaitement M. Chevreau ; mais dans quel but as-tu été demander de l'argent par anticipation ?

— Pour le placer chez le notaire, je te le répète.

— 11 y a quelque chose là-dessous.

— Quoi de plus naturel, ma bonne? Si j'obtiens mon remboursement six semaines avant l'époque, je touche un intérêt de 6 p. 10*0 en plus pendant ces six semaines.

— Je ne te savais pas si bon calculateur.

— C'est l'occasion, dit le mercier ; je me trouvais à Paris, chez notre successeur. L'idée m'en est venue subitement : c'était une économie qui m'évitait de faire le voyage une seconde fois pour donner ma signature.

— La campagne te rend donc avare?... De fameux frais de voyage d'ici à Paris! Et puisque tu deviens intéressé, pourquoi donnes-tu à boire à ces vagabonds pendant que je n'y suis pas?...

— Me promets-tu le secret?

— A qui veux-tu que j'en parle?

— J'ai l'intention, dit M. Gorenflot en pesant sur les mots et en parlant à voix, basse, de me mettre sur les rangs pour entrer au conseil municipal de Grateloup. J'espère que tu n'y vois pas de mal... Ces bûcheron* ont une grande influence...

— Vraiment! dit la mercière. Je ne m'étonne plus de ton amour pour la solitude : tu penses maintenant à un tas de choses qui ne .t'étaient jamais venues en tête... L'avarice! l'ambition!... Tu me surprends.

— Voilà pourquoi j'étais inquiet de te voir traiter si rudement ces braves gens qui m'ont offert leurs, voix.

— Eh bien, va leur offrir une bouteille de plus, dit la mercière que ces idées ambitieuses flattèrent et qui ne craignit pas de s'entendre appeler par la suite madame la conseillère municipale.

M. Gorenflot, heureux d'échapper à cet interrogatoire dangereux, courut après ses hommes; mais ne les trouvant plus, il alla sons les grands arbres de la forêt essayer de mettre sa conscience en repos, car l'énorme quantité de mensonges qu'il avait débités à sa femme pour se tirer d'affaire lui pesait lourdement. — C'est donc à toi, semblait-il dire à la forêt, que je sacrifie mon repos, la tranquillité de mon intérieur, ma fortune, et les honneurs ! Car, dupe lui-même de ses propres mensonges, le mercier réfléchit que réellement il eut pu entrer au conseil municipal; mais combien il préférait la jouissance de la forêt à de vaines dignités ! Un jour, qui n'était peut-être pas très-éloigné, chacun reconnaîtrait les services qu'il avait rendus aux amateurs de beaux sites, et son nom serait certainement plus haut placé que celui d'un simple conseiller municipal. Malheureusement cette idée d'honneurs s'empara tellement de l'esprit de M me Gorenflot qu'elle en pesa les chances, et elle se dit que les bûcherons, qui buvaient son vin pendant son absence, devaient avoir une médiocre influence. La mine sauvage de

ces manouvriers ne la disposait pas en leur faveur. Sont-çe bien des bûcherons? se demanda- t-elle, frappée de la ressemblance des figures de deux d'entre eux avec celles des braconniers qui étaient venus quelques mois auparavant chercher le chevreuil dans le jardin. Si ce sont des braconniers, pensait-elle, ils sont mal vus. dans le pays et n'ont aucune influence : ou mon mari est trompé par eux, ou il me trompe. Une fois engagée dans les chemins épineux du doute, où les croyances ne peuvent passer sans se déchirer aux buissons, la mercière reprit petit à petit les divers récits de son mari, et fut vivement choquée du dépôt des cinq mille francs chez le notaire Chevreau. Cette économie, cette ambition auxquelles elle avait ajouté foi dans le premier moment, lui parurent des passions bien subitement écloses. Peut-être M me Gorenflot eût-elle repris confiance en son. mari si, dans la nuit qui suivit, elle n'eût été réveillée par un bruit qui partait de la chambre voisine. Il s'en échappait une sorte, de conversation singulière, mélangée d'apostrophes, coupée tout à coup par un silence absolu ; puis la voix reprenait, et cette voix était celle de M. Gorenflot, qui avait pour habitude de parler haut dans ses rêves et de s'occuper de ce qui l'impressionnait vivement dans la journé?. C<3 fut même ce qui amena la séparation de lit des deux époux, car la mercière avait trop souffert de ces habitudes, quand

elle habitait la rue Saint-Denis, pour ne pas prendre ses aises à la campagne. Ainsi que toutes les imaginations ardentes, M. Gorenflot, frappé des événements de la journée, en était poursuivi pendant son sommeil. Il ne s'en rendait pas compte, et parlait, endormi, de ses préoccupations du jour. C'est un fait qui n'a encore été décrit ni par les physiologistes ni par les philosophes, quoique le rêve ait été l'objet de nombreuses dissertations, à savoir que l'homme qui ne semble pas rêver est en jouissance complète de ses songes, tandis qu'au contraire celui qui s'agite, parle, tient des conversations, tressaute, crie, l'ignore absolument. M. Gorenflot dormait comme un plomb, suivant une belle expression vulgaire, et s'il eût commis un crime, il n'était pas besoin de juge d'instruction : le mercier eût tout avoué pendant son sommeil si troublé extérieurement et si pesant intérieurement. Sa femme se rappelait ce phénomène : quand jadis, dans leur commerce, des recouvrements ne se faisaient pas exactement, toute la nuit M. Gorenflot. ne parlait que de billets à payer, d'échéances, de protêts, d'huissiers. L'invention des rubans moirés avait fait la fortune du mercier; ce succès inespéré occupa tellement l'imagination de M. Gorenflot, qu'il en parla pendant huit jours dans ses rêves. — Je vais savoir ce qui l'occupe, se dit la bourgeoise défiante; et elle s'avança à pas de loup, une veilleuse à la main, vers le lit où était

étendu son mari. D'abord elle ne recueillit que des grognements de diverse nature, sans accent précis, qui la décidèrent à s'approcher tout près du lit.

■ La veilleuse à la main, en peignoir étroit qui ne pouvait dissimuler des formes considérables, M me Gorenflot semblait une de ces Psychés que les peintres flamands ont choisies dans un comptoir de boucherie. Dans la situation présente, l'Amour, portant de grandes lunettes (car M. Gorenflot ne les quittait même pas la nuit), dormait la figure grimaçante, tiraillée par de cruels souvenirs. Il murmurait : « La forêt, la mare, le rocher... Des pioches... Allez à la grotte du torrent... Percez, sautez, faites jouer la mine... Boum!... » Et M. Gorenflot poussa un tel cri pour imiter la détonation, que sa femme, épouvantée, se rattrapa aux portants du lit; car, sans cet appui, elle eût renversé, comme la véritable Psyché, l'huile de la veilleuse sur le nez de son mari. En même temps, le mercier agitait ses bras hors du lit et ses jambes sous la couverture , comme s'ils eussent été disloqués par l'explosion. « Cachez-vous, voilà les gardes! s'écria-t-il tout à coup, et il ajouta : —Le trésor! que d'argent enfoui dans cette forêt! » Ce furent ses dernières paroles. 11 s'assit ensuite sur son séant et fit le geste d'un homme qui bêche. La tourmente était passée. Un sourire de béatitude vint remplacer sur ses lèvres les diverses expressions de crainte, d'inquiétude, de

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regret, qui s'étaient succédé rapidement les unes aux autres. — Est-ce qu'il enfouirait son argent dans la forêt? se dit la mercière en regagnant*sa couche ; mais elle ne pouvait parvenir à s'en expliquer le motif.

Voulant pousser l'affaire à fond, elle resta quelques jours tranquille en apparence, quoiqu'elle éprouvât un vif désir d'aller à Paris. Ce fut son mari qui lui en fournit l'occasion en la prévenant que le lendemain matin, levé à six heures, il partirait de la maison et n'y rentrerait que le soir. Ayant douze heures à sa disposition, la mercière prit le chemin de fer, et courut rue Neuve-des-Petits- Champs, chez le notaire Chevreau, qui la confirma dans ses soupçons, à savoir que M. Gorenflot n'avait pas déposé un sou des 5,000 francs touchés par anticipation. Mille réflexions contraires s'agitèrent dans l'esprit de la mercière. Quel emploi son mari avait-il pu faire d'une somme si considérable? D'après les paroles surprises dans le rêve, il était question d'enfouissement; mais dans quel but? Les longues, journées passées au dehors par M. Gorenflot firent naître la jalousie dans le cœur de sa femme. Le mercier n'était-il pas la proie d'une de ces créatures qui détruisent la tranquillité des ménages? Sous le prétexte d'aller contempler la nature, M. Gorenflot cachait-il une passion inavouable? L'enfouissement ne pouvait être qu'une figure destinée à exprimer les sommes que cette créature engloutissait.

— 11 n'échappera pas à mes questions quand je reviendrai î s'écria la mercière.

Elle arriva à to maison et ne fut pas peu surprise de trouver deux gendarmes h cheval qui en gardaient les issues.

— Que se passe-t-il ici? demanda-t-elle.

— Cela ne vous regarde pas, la mère, dit l'un d'eux; passez tranquillement votre chemin.

— Malhonnête! s'écria~t.-elle, voudriez-vous m'empêcher de rentrer chez moi?

— Seriez-vous madame Gorenflot?

— Elle-même, répondit elle d'un ton héroïque.

L'un des gendarmes sauta à bas* de son cheval, remit les rênes à son camarade, et prit le bras de la mercière.

— Vous allez me suivre, lui dit-il.

— Comment, vous m'arrêtez?

— On vous attend avec impatience au dedans.

Épouvantée de ce début, M rae Gorenflot se laissa mener sans résistance au rez-de-chaussée de sa» maison qu'elle trouva plein de gardes forestiers allant, venant, ouvrant les armoires, furetant partout.

Devant une table, assis, se tenait M. Gorenflot, pâle, en face de deux hommes, l'un qui écrivait, l'autre qui dictait : le juge de paix et son greffier.

— Gorenflot! s'écria-t-elle.

— Qu'on emmène la prévenue dans la salle voisine,

dit le juge sans lever la tête, nous l'interrogerons tout à l'heure.

Quant au mercier, il n'avait pas répondu à l'appel de sa femme. Affaissé sur lui-même, la tête basse, les bras pendants, la physionomie renversée, ce n'était % plus le Gorenflot rayonnant des jours précédents; ses lunettes elles-mêmes subissaient l'émotion générale, qui le possédait. Les verres étaient recouverts d'une sorte de buée presque imperceptible, provenant de la chaleur des esprits vitaux qui s'échappaient de touîe la personne du .mercier.

Ainsi qu'il arnive souvent pour la découverte des grands crimes, un incident léger avait fait surprendre M. Gorenflot par les agents forestiers, dont la surveillance redoublait sous le coup des nombreuses destitutions qui les attendaient si les ravageurs de la forêt n'étaient pas découverts. Le mercier, parti le matin à l'aventure, s'était enfoncé dans la forêt, sans se douter qu'un garde le suivait; celui-ci, fatigué de« ce manège, allait se retirer sans pçocès-verbal, lorsqu'on revenant, le mercier, après s'être assuré que personne ne pouvait le voir, entra dans une sorte de grotte secrète qu'il avait fait pratiquer par l'ouverture étroite d'un rocher. Il s'y glissa comme un serpent, et l'agent, craignant de le voir échapper, le saisit par les talons au moment où il allait disparaître. Le mercier fut pris d'un grand effroi, car la tête, le

buste et les jambes passés dans le souterrain , il ne pouvait se rendre compte de l'obstacle qui retenait son pied. Il crut à un animal féroce, à un sanglier, à un loup, lorsqu'une voix se fit entendre : — Rendezvous! et il se sentit ramené en plein soleil. En se trouvant devant un garde forestier, M. Gorenflot se demanda si un loup affamé n'eût pas été préférable.

— Qu'alliez-vous faire dans ce trou? lui demanda le ga-rde.

— Je me promenais, répondit le naïf mercier.

— Ali! vous vous promeniez, dit l-agent qui tenait M. Gorenflot par le collet.

En même temps, il prit un siiïlet dans sa poche et en tira trois sons perçants auxquels répondirent d'autres coups de sifflet. C'était le signal convenu : de toutes parts éclataient des sifllets, les uns vifs et secs, les autres affaiblis et lointains. Des aboiements de chiens se joignaient à ces sons aigus qui se croisaient en remplissant la forêt de bruits inusités. Dix bandes de voleurs n'eussent pas fait plus grand tapage. Un à un accouraient les gardes forestiers, suivis de leurs chiens, hommes et animaux le regard irrité, l'œil en feu, grondant et menaçant.

— Nous le tenons! s'écriaient-ils pleins d'une joie féroce, à mesure qu'un de leurs camarades arrivait.

— Hou! houî hou! répondaient les chiens qui,

s'amassant, finirent par former une meute considérable.

Pour donner plus d'éclat à cette arrestation, deux gardes firent monter M. Gorenflot sur le rocher en le tenant au collet, de telle sorte qu'on put l'apercevoir de plus loin. Au bas du rocher, la meute grouillante aboyait; les animaux semblaient avoir le sentiment de cette prise importante. D'autres chiens plus fureteurs, après avoir flairé les alentours du rocher, le gravirent, et M. Gorenflot se crut dévoré ; mais les gardes avaient intérêt à porter en triomphe leur proie vivante, et ils laissèrent seulement leurs limiers flairer les habits du délinquant, certains que les animaux seraient plus fins que les hommes pour découvrir tout objet appartenant au mercier ou touché par lui; en effet, après cette reconnaissance, les chiens sautèrent au bas du rocher, tournèrent autour et finirent par s'enfiler dans l'ouverture où avait été pris M. Gorenflot, en poussant des aboiements à faire éclater la roche.

— Il doit ^ avoir quelque chose là dedans, dit le garde qui avait arrêté M. Gorenflot.

— Faites sortir les chiens, reprit un autre.

Ils étaient tellement serrés clans cotte grotte que leâ derniers n'y ayant pénétré qu'à peine, leurs queues frétillantes dépassaient l'ouverture. Les aboiements augmentèrent d'instant eu instant, d'autant plus vifs qu'une sorte de combat se passait au dedans de la

grotte, les limiers entrés les premiers, acculés dans le fond, ne pouvant plus sortir qu'en passant sur le ventre des autres chiens, ce qu'ils opérèrent avec leur souplesse habituelle. Ces animaux intelligents revenaient ve»s leurs maîtres, comme pour apporter des nouvelles; par mille bonds dans la même direction, ils cherchaient à entraîner les gardes vers la grotte et semblaient leur dire qu'ils y feraient des découvertes importantes. L'un d'eux reparut le museau teint en bleu-perruquier, et ses aboiements prouvaient la colère qu'il éprouvait de cette peinture. Pendant qu'il s'essuyait le museau aux bruyères, un autre sortit de la grotte tenant à la gueule le pot de couleurs que M. Gorenflot ne manquait jamais d'emporter dans ses explorations.

— Voilà avec quoi ce brigand dégrade .les roches! s'écria un des gardes.

Le mercier, recueillant tant d'injures delà part des hommes et tant d'aboiements des animaux, commença seulement alors à soupçonner l'étendue de son crime. Après de nombreux appels, des menaces et de plus nombreux coups de fouet, les chiens sortirent de la grotte, et un garde en tira tour à tour des pelles, des pioches, des râteaux, des serpettes, des scies, de grandes faux et divers instruments tranchants qu'il approcha dérisoirement de la figure de M. Gorenflot pour les lui faire reconnaître. Ce fut

bien pis quand on découvrit des piquets de poudre qui devaient servir certainement à ces mines désastreuses que l'administration forestière ne savait comment empêcher. Les mots de vaurien, de brigand étaient jetés à la tête de M. Gorenflot qui n'osait y répondre en présence de ces nombreux ennemis. Le Christ portantsa croix ne recueillit guère plusd'amères insultes, et le mercier se croyait réellement en danger à chaque objet qu'on tirait de la grotte. Quelques gardes s'avançaient près de lui, et lui mettant le poing sous le nez :

— Nous en .as-tu donné, de l'ouvrage, scélérat ! s'écriaient-ils.

Enfin, arriva un agent supérieur à cheval, attiré par les coups de sîfïlet et les aboiements, qui s'opposa aux insultes des gardes et commença immédiatement une instruction en prenant les noms et la demeure de Y Amant de la forêt. Le mercier ne crut devoir rien cacher et fut entraîné vers sa maison, où des perquisitions furent faites tout d'abord, en attendant le juge de paix; celui-ci ne tarda pas à apparaître escorté de deux gendarmes, car, n'ayant habituellement que de vulgaires délits forestiers dans &on canton, il n'était pas fâché de donner une tournure importante à cette affaire qui sortait des bornes ordinaires. L'interrogatoire durait déjà depuis deux heures quand M me Gorenflot arriva de !Paris, épouvantée du détournement dos cinq mille

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francs commis par son mari, et ne se doutant guère qu'elle n'avait entendu que le prologue d'un drame affreux auquel elle allait être mêlée.

Gardée à vue par un gendarme dans la salle à manger, la mercière se livrait à toute son intempérance de langage contre la justice, lorsque le juge de paix vint l'interroger à son tour.

— Veuillez nous donner l'emploi de vos journées depuis que vous habitez le pays, lui demanda-t-il.

— Depuis un an ! est-ce que je puis m'en souvenir?

— 11 le faut cependant.

Quoi que fît M me Gorenflot en se gendarmant contre cet interrogatoire, il lui fallut rendre compte de ses occupations habituelles.

— Répondez sincèrement, lui dit le juge de paix, car au premier mot qui me semblera louche, je me verrai dans la nécessité de délivrer un mandat d'arrêt contre vous.

— M'arrêter! et pourquoi?

— Comme complice de votre mari.

— Mon mari, je vous l'abandonne... vous pouvez^ l'arrêter... Quand on détourne des fonds!...

— Vous accusez votre mari d'avoir détourné des fonds ?

— Certainement; cinq mille francs, chez le notaire*

— Quel notaire?

— - M. Chevreau* rue Neuve-des-Petits-Champs.

- — Greffier, écrivez que madame accuse son mari d'avoir détourné cinq mille francs chez le notaire Chevreau. Mais ce notaire n'a-t-il pas porté plainte au parquet de la Seine?

— Non, monsieur ; c'est moi qui me plains.

Ce fut le dernier coup porté à M. Gorenflot. Le juge de paix, heureux d'arrêter un criminel important; écouta trop légèrement les plaintes de la bourgeoise, et le mercier, accusé d'avoir saccagé la forêt de Grateloup, fut également prévenu de détournement de fonds. M me Gorenflot prouva facilement son innocence : elle ne sortait jamais de son jardin et ignorait ce que faisait son mari au dehors; mais elle raconta l'épisode du chevreuil jeté par-dessus les murs, et ce fut un nouveau délit ajouté aux deux autres.

Quand le greffier eut barbouillé un nombre suffisant de feuilles de papier, quoi que put dire M. Gorenflot pour sa justification, il fut emmené par les gendarmes pour être conduit à la prison de Grateloup. Les adieux du mari et de la femme ne furent pas touchants : M mc Gorenflot vit partir son mari d'un œil sec et lui jeta à la tête d'amères récriminations. Grâce à des personnes influentes du pays, le mercier fut relâché deux jours après, mais le procès ne s'en instruisit pas moins, et l'acte d'accusation fit grand bruit à Paris et amena de vives discussions à la brasserie des Amis de la Nature.

•208 LKS AMIS

LA FORÊT Al! TRIBUNAL. — LWETtTUJrON COMPLOTE IN NOUVEAU TABLEAU SYMBOLIQUE.

Le procès,' qui eut lieu peu de temps après, est malheureusement un de ceux dont la Gazette des Tribunaux n'a pas rendu un compte étendu. Avec la précision qu'apportent les sténographes dans leurs analyses, on aurait aujourd'hui des documents intéressants pour et contre la Nature, car l'avocat de M. Gorenflot appuya sa défense sur un amour immodéré de la Nature qui avait poussé son client dans la voie des délits.

La salle du tribunal avait changé d'aspect par la grande quantité de pièces de conviction amoncelées dans divers endroits. Sur les degrés qui conduisent à l'estrade des juges on avait disposé de nombreux fragments de roches provenant de l'explosion , et l'huissier s'était ingénié à faire des trophées des divers instruments de jardinage saisis dans la grotte

lors de l'arrestation du mercier. De son côté l'avocat s'était fait remettre par l'administration des eaux et forêts diverses essences de jeunes plants qui formaient une voûte de verdure au banc de la défense. Grâce à cette décoration, la salle, habituellement grise et froide, avait un aspect printanier qui se voit rarement dans les tribunaux.

Les gardes forestiers remplissaient le prétoire à titre de témoins, et au milieu d'eux se remarquaient le ban et l'arrière-ban des Amis de la Nature, peintres et poètes. Au banc de l'avocat, M me Gorenflot prêtait assistance à son mari, et le fond de la salle était occupé par les paysans de Grateloup, les braconniers et les bûcherons, que cette affaire intéressait au plus haut point.

Après l'acte d'accusation, qui ne dura pas moins d'une heure, M. Pickersgill fut interrogé, car il se présenta lui-même au parquet lorsqu'il apprit par les journaux le dénoûment de cette affaire où il avait • joué un certain rôle. Sur la demande qui lui fut faite par le président d'expliquer pourquoi il ajoutait un fer aux flèches peintes par M. Gorenflot, le peintre anglais exprima l'indignation qui s'était emparée de lui en voyant les rochers salis d'un bleu choquant. 11 témoigna de son plus vif respect pour la coloration naturelle des rochers, et prétendit qu'en déroutant les indications de M. Gorenflot il avait été poussé par le

désir de châtier l'audacieux snob qui, de son propre chef, détruisait par ce tire-1'œil les lignes tranquilles et ondulantes des grès de Grateloup. Un murmure sourd , parti du banc des Amis de la Nature, prouva à l'Anglais que ses opinions n'étaient pas partagées par tout l'auditoire. Si le président n'eût déclaré formellement que les interrupteurs seraient expulsés de l'auditoire, le peintre Lavertujeon eût accueilli son confrère par des grognements agressifs, car, jaloux de la réception de l'Anglais au Salon, Lavertujeon prenait ouvertement parti pour M. Gorenflot.

Les agents forestiers vinrent ensuite tour à tour déposer des soucis que leur avait causés l'entreprise du mçrcier. Réprimandés par leurs supérieurs, menacés de destitution, ils avaient veillé des nuits sans nombre, persuadés que tous ces délits se commettaient après la tombée du jour. De leur opinion à tous, il résultait qu'il avait fallu un grand nombre de bras pour accomplir ces désordres, mais que, jusqu'alors, M. Gorenflot seul avait pu être saisi en flagrant délit.

La déposition de Bigle était délicate. L'avocat de M. Gorenflot avait longtemps fait partie du club des Amis de la Nature, à l'époque où il était simple étudiant en droit. Cette affaire fut son début, et il pria son ami Bigle de ne pas trop vivement charger Taccusé. Bigle mit sa conscience en paix en déclarant

DFAA NATURE. 211

au tribunal les faits antérieurs à l'arrestation. Tacitement il partageait les opinions du peintre JPickersgill ; mais la quantité décharges qui accablaient le mercier le décida à ne pas donner cours à ses sentiments intimes.

— Tu ne peux pas contribuer à faire condamner Y Amant de la forêt, lui avait dit avant l'audience le philosophe Bougon.

Et ce fut à partir de ce moment que M. Gorenflot fut décoré de ce titre dont l'avocat s'empara pour atténuer les torts de son client.

Chacun attendait avec curiosité la déposition de M me Gorenflot, qui n'avait pas peu contribué, dans l'instruction, à compromettre son mari ; mais, au grand étonnement du tribunal, la mercière lutta de tout son pouvoir contre sa propre déposition devant le juge d'instruction, et fit entendre que des motifs particuliers, que devait plus tard expliquer l'avocat, l'avaient poussée dans une voie de récriminations dont elle se repentait aujourd'hui. Pressée par le président de faire connaître ces motifs particuliers , M me Gorenflot se troubla, rougit et ne put trouver de paroles.

— Messieurs de la cour, s'écria l'avocat Corbin en • venant au secours de la mercière, vous avez entendu M me Gorenflot en vertu de votre pouvoir discrétionnaire, et rien dans sa déposition devant M. le juge d'instruction ne doit être pris en mauvaise part contre

mon client. Des liens trop étroits unissent ces époux fidèles pour que vous prêtiez attention aux nuages domestiques qui s'élèvent dans les ménages les mieux unis. Écoutez à de certains moments la meilleure des femmes, elle parlera de son mari comme du plus grand criminel que les enfers aient vomi : ce jour-là le mari aura refusé une toilette à sa femme. Ce n'est pas sur une telle accusation que vous amènerez un innocent sur les bancs de la police correctionnelle. On a appelé M. Gorenflot Y Amant de la forêt, et on a eu raison. Voilà ce qui troublait le ménage de mon client. Sa femme était jalouse!

En ce moment M me Gorenflot se couvrit la figure de son mouchoir.

— Oui, messieurs, elle était jalouse! Ne le voyezvous pas à ce sentiment de pudeur qui la pousse à cacher les cruelles sensations qui ont si longtemps déchiré son cœur! M me Gorenflot était jalouse de la forêt! Toute la journée son mari la délaissait pour adresser de secrets hommages à cette forêt qui absorbait toutes ses tendresses. Quelle que soit la nature des infidélités d'un mari, les femmes n'en sont pas moins .froissées. Cette forêt de Grateloup, cette rivale de M me Gorenflot était bien séduisante. J'ai voulu la parcourir moi-même, messieurs, pour me rendre compte de ses séductions, et peu à peu j'ai compris tous les charmes dont elle pouvait disposer pour séparer des

époux unis jusque-là. Me permettrez-vous, messieurs, de m'appuyer sur l'infidélité? Quelle est la femme, la plus tendre, la plus aimante, la plus belle, qui n'ait été sacrifiée à quelque objet nouveau? Pourquoi? Parce que cette femme a été trop uniformément tendre, trop uniformément aimante, trop uniformément belle. M me Gorenflot, en honnête épouse, ne connaît pas ces coquetteries que savent employer certaines femmes dont le rôle consiste à aiguillonner l'homme, à se faire désirer, à ne se rendre qu'après mille combats charmants. Ces maîtresses sont dangereuses, car le cœur est remplacé par l'art, cites ne sont occupées qu'à changer de sentiment, à se montrer toujours aimables sous un aspect différent. La forêt, messieurs, est la plus dangereuse des courtisanes : quatre fois par an elle se transforme et se métamorphose, de telle sorte qu'elle offre aux yeux épris de ses beautés des aspects toujours nouveaux. Si, pendant l'hiver, elle est triste et sombre, son réveil, au printemps, n'en est-il pas bien plus séduisant? M. Gorenflot l'aimait comme à cet âge où l'homme, revenu des illusions, s'attache à une jeune enfant timide. Les nouvelles pousses d'où sortent des feuilles si tendres et si vertes ne nous rappellent-elles pas ces jeunes filles élancées dont le corps se forme et dont l'haleine est plus pure qu'un vent frais? Dans l'été, la foret est au comble de sa splendeur; elle éclate de richesses, elle est couverte

de diamants, resplendissante; c'est une reine en toilette de cour un soir de grande réception. Tout est en fête : le soleil se met de la partie et illumine cette triomphante beauté... Qui n'aimerait alors la forêt? M. Gorenflot n'est pas coupable. Tous, si nous ne vivions pas enfermés dans les villes , nous partagerions la même passion. Vous comprenez maintenant ces folies, n'est-ce pas, messieurs? et vous les pardonnez. Que sera-ce quand je vous aurai montré la forêt se métamorphosant à l'automne et prenant les attitudes calmes d'une belle femme de trente-cinq ans, c'est-àdire de la créature arrivée à l'état le plus séduisant peut-être? Les grandes passions sont envolées, mais il reste encore une affection soutenue : ce sont les femmes de trente-cinq ans qui laissent le plus de traces dans le cœur des hommes. M. Gorenflot connut la forêt en automne, messieurs, et ce simple fait vous expliquera l'attachement sérieux qui en résulta. La forêt, à cette époque, se présentait comme une personne réservée, un peu fatiguée des ora'ges de la vie et à qui une douce amitié devait suffire. Trompeuses apparences! Mon client s'y laissa prendre; il était arrivé à cet âge où l'on se souvient à peine des folies de la jeunesse. 11 fréquenta la forêt, trop souvent pour son repos, et en reçut à chaque visite mille preuves d'affection auxquelles les cœurs les plus insensibles peuvent à peine résister.

— Maître Corbin, dit le président en interrompant l'avocat, ne vous laissez-vous pas entraîner un peu par votre sujet?

Les Amis de la Nature poussèrent une exclamation douloureuse en voyant couper si brutalement les belles comparaisons de leur ancien camarade.

— La défense n'est pas libre, dit le philosophe Bougon à Lavertujeon, occupé à dessiner là toque écrasée de l'avocat Corbin, qui, en pérorant, la pétrissait et lui infligeait des transformations aussi variées que celles de la forêt.

— Il y a un beau tableau à faire avec cette toque, dit Lavertujeon ; elle est d'un ton...

— J'en étais a la fin de l'automne, messieurs de la cour, continua l'avocat Corbin, iet je voulais vous mon* trer comment, peu à peu, M. Gorenflot se laissa séduire et comment il devint V Amant de la forêt.

En parlant ainsi, l'avocat Corbin renversa sa toque sur son bureau, l'aplatit et la tint dans la situation d'une femme qu'après de nombreux coups un scélérat essaye de détrousser sur un grand chemin.

— Messieurs, s'écria le procureur du roi, le ministère public ne saurait admettre le titre à* Amant de la forêt qui blesse les mœurs et semble faire de l'accusé un personnage poussé par des motifs d'un ordre tout particulier.

— Monsieur le procureur du roi, continua l'avocat

en donnant du jeu à sa toque et en la replaçant sur sa tête, discutera ce titre dans sa réplique ; mais je crois avoir le droit de m'en servir.

— Est-il convenable, reprit le procureur du roi, d'équivoquer sur une sorte d'adultère en présence d'une femme légitime, M me Gorenflot, qui ne peut entendre ces comparaisons sans rougir?

M e Corbin fit descendre la toque des hauteurs de son crâne.

— 11 ne laissera donc pas sa toque tranquille ! dit Lavertujeon, qui ne pouvait réussir à suivre avec le crayon les formes variées que la main de l'avocat modifiait à tout instant.

— J'engage maître Corbin à abréger son plaidoyer, dit le président.

— Je remercie messieurs de la cour, dit l'avocat, d'accepter ce titre d'Amant de la forêt.

— La cour ne l'accepte pas, maître Corbin, reprit le procureur du roi.

— Du moins elle le tolère.

— Maître Corbin, dit le président, dans l'intérêt de votre client, voué devriez chercher une autre qualification : nous sommes certains que votre imagination ne vous ferait pas défaut. Votre client lui-même vous en saurait gré.

L'avocat se pencha vers M. Gorenflot et lui parla à l'oreille.

— Messieurs de la cour, reprit-il, M. Gorenflot se trouve honoré de cette appellation; n'est-il pas juste qu'une voix dans cette enceinte lui fasse oublier la souillure qu'il éprouve de se trouver sur le banc des criminels, en essayant d'atténuer le délit, si délit il y a, par le récit d'une passion qui montre un cœur encore chaud? J'abrégerai donc et je vous montrerai M. Gorenflot allant tous les matins à ses rendez-vous dans la forêt...

L'avocat fit faire sur le bureau une petite promenade à sa toque.

— 11 trompait sa femme, continua-t-il, mais ce n'est pas là un de ces adultères qui entraînent des désordres dans les ménages , qui amènent des enfants étrangers au milieu des familles... Non,

messieurs. Ce sont des joies permises, et il faut bien que je vous dise la tristesse de mon client quand les feuilles jaunies tombèrent une à une, quand la forêt prit ses habits de deuil, quand des larmes sans fin coulèrent le long des troncs noircis, quand la neige étala ses tentures blanches comme pour l'enterrement d'une jeune fille... Alors, messieurs de la cour, le cœur de M. Gorenflot saigna, il crut à la mort de celle qu'il avait tant aimée. Tout le portait à cette idée... De longues files de corbeaux s'abattaient à de certains endroits, comme s'ils cherchaient à violer une sépulture...

L'avocat Corbin avait plié sa toque de telle manière qu'elle ressemblait véritablement à ces funèbres oiseaux. Aussi trouva-t-il bon de faire planer un moment sa terrible toque au bec crochu devant le tribunal.

— Seuls, les cyprès, les ifs et les pins gardaient leur sombre toilette verte, comme pour montrer que le deuil est éternel... Ce sont là, continua l'avocat, de ces douleurs poignantes auxquelles il est impossible de ne pas s'abandonner... V Amant de la forêt a résisté à ces tristesses, à ces mélancolies qu'une âme faible n'eût pu supporter... Mais aussi quelles joies, quels ravissements, quelles exta&s, quand aux premiers souffles du printemps la nature reprit ses droits!... Voilà, messieurs, l'image de ce renouveau dont j'ai voulu faire passer tles preuves sous vos yeux.

L'avocat Corbin se retourna vers les arbres qui ombrageaient son banc.

— Les voilà ces jeunes pousses, ces tendres et suaves verduFes, la fête des yeux... Et on accuse M. Gorenflot d'avoir fait arracher ces plantations naissantes ! Ah 1 messieurs, vous ne connaissez pas mon client... Il respectait un brin d'herbe, car ce brin d'herbe faisait partie du tapis de sa bien-aimée. (Roulée dans les mains de l'avocat* la toque prit la forme d'un brin d'herbe.) Un amant qui est reçu par une femme de qualité a-t-il jamais songé à enlever une rosace du tapis du boudoir? Ce serait de la démence.

Comment! messieurs, Y Amant de la forêt aurait employé la scie et la hache pour couper des arbres, quand il sait que ces arbres sont les enfants de la forêt!... On va jusqu'à dire qu'il a fait jouer la mine et fait sauter des rochers. Allons donc ! ces explosions, cette artillerie ne sont pas les concerts dont un amant régale les oreilles de sa maîtresse... Oui, M. Gorenflot a touché à la forêt, mais dans quel but? Il a nettoyé un sentier. (Avec sa toque, M e Corbin balaya son bureau.) Le fameux sentier de la mare, encombré de grosses pierres, il Ta sablé, il l'avoue. Si c'est un crime, condamnez-le; mais ne le condamnez pas pour des explosions de mines, pour des souterrains* creusés, pour des détournements de cours d'eau, pour des massifs enlevés, pour des futaies éclaircies. Rien que cet amas d'instruments de destruction l'innocente... Vous avouez qu'il y a d'autres coupables; trouvez-les, et nous serons heureux de les voir face à face de Y Amant de la forêt... Ce sont des maraudeurs, j'en suis certain, des vagabonds; mais M. Gorenflot n'est ni un vagabond, ni un maraudeur. Messieurs, si nous pouvions transporter le tribunal sous les chênes de Grateloup, je ne doute pas que les animaux, les biches au pied léger, les oiseaux, la brise, ne vinssent témoigner à décharge en faveur de Y Amant de la forêt.

Ainsi parla l'avocat Corbin, dont le discours fut suivi des murmures flatteurs des Amis de la Nature. 11 se

fit un moment de silence pendant lequel l'avocat considéra avec attendrissement sa toque, la redressa, et, pour la reposer de ses diverses incarnations, lui rendit sa forme naturelle, au grand désespoir du peintre Lavertujeon, qui depuis quelque temps s'était appliqué à en rendre les contours aplatis.

Cette toque lui inspira un mot cruel.

— Ce Corbin est toqué, dit-il.

— Messieurs, dit le procureur du roi, si l'accusé Gorenflot croit échapper à la vindicte des lois par cette profusion, trop longtemps soutenue, de comparaisons, d'images et de métaphores, il se trompe. Gorenflot est accusé d'avoir violé les lois de l'administration forestière en coupant des arbres, en faisant sauter des groupes de rochers, en salissant de ses peintures des grès centenaires, et cette sorte de passion pour la forêt qu'on invoque pour détourner la rigueur de votre jugement n'est qu'un moyen oratoire trop souvent employé pour qu'il puisse réussir en cette circonstance. Puisque le défenseur se retranche derrière l'amour, il devrait savoir que l'amour n'excuse rien. Un homme assassine une femme, une femme assassine un homme, il serait vraiment trop facile de dire : C'est la faute à l'amour; je n'ai pas assassiné; l'amour seul a armé mon bras. Si M me Gorenflot abandonnait demain le domicile conjugal et qu'elle invoquât l'amour pour expliquer cette fuite, que dirait son mari? M. Goren-

flot viendrait déposer sa plainte entre nos mains et la justice l'aiderait dans ses recherches. Tout amour qui ne prend pas sa source dans un but noble et élevé conduit au crime, et nous le jugeons sous cette nouvelle transformation. Que le défenseur ait tracé un séduisant tableau du printemps, je ne m'y oppose pas ; qu'il ait mis en regard l'antithèse d'un noir hiver, ceci fait l'éloge de son éloquence-, mais M. Gorenflot n'en est pas moins coupable des délits prévus par le code. Les avocats les plus brillants ne le sauveraient pas des peines qui l'attendent. Je veux vous montrer un Gorenflot plus réel, celui qui est assis en ce moment sur les bancs de la police correctionnelle, une sorte de maniaque, dont M. Pickersgill vous a fait remarquer l'idée fixe. C'est ce peintre anglais que nous remercions d'avoir déposé spontanément de ce qu'il a vu. Voilà le véritable Amant de la forêt que M. Pickersgill 1 II s'inquiète, il s'étonne, il s'irrite de voir dégrader les roches de Grateloup, et il s'en venge spirituellement. Pourquoi s'en venge-t-il ? Parce que, en artiste épris des charmes de la nature, il ne peut souffrir que dès roches soient marquées d'une lance bleue comme un passeport l'est du timbre de la préfecture de police. De cette manière, le peintre se moquait finement du maniaque; mais il y a eu d'autres délits. L'administration forestière jouit d'un code dont il ne lui est pas permis de s'écarter. Nous condamnons

tous les jours des malheureux qui enlèvent du bois mort, des feuilles sèches ; nous dressons procès-verbal contre les propriétaires d'animaux qui s'introduisent dans la forêt, et vous osez demander l'acquittement d'un homme poussé par on ne sait quelles étranges idées, qui fait sauter des blocs de rochers, détourne des rivières, creuse des cavernes et détruit des plantations! Qui a donné à l'accusé Gorenflot le droit de se poser en Créateur? A quelles idées obéit-il? S'il a un système, qu'il le déroule! Sa malheureuse épouse en a trop dit le premier jour pour se rétracter à l'audience. Sans doute, en sa qualité de femme de l'accusé, nous ne pouvons la regarder comme un témoin ordinaire, car si elle avait prêté serment, ce serait un faux témoin. Mais nous avons recueilli précieusement ses propres aveux lors du premier interrogatoire, au moment où, arrivant de Paris, déjà saisie du détournement des 5,000 francs, son indignation la poussait à découvrir toute la vérité. Ces 5,000 francs ont été dépensés en achats d'outils, en poudre, en maind'œuvre, en payement du silence de certains complices que l'instruction n'a pu découvrir, mais qui n'en sont pas moins sous l'œil de la justice. Non, messieurs, M me Gorenflot n'est pas jalouse de la forêt , elle a trop de bon sens pour s'inquiéter des tendresses de cette personne, ainsi que le disait le défenseur. Elle est inquiète de voir son bien passer en folies, en ter-

rassements, en mines, en serpettes, en scies et en pioches... Qu'elle se rassure! la loi la vengera. Qu'un châtiment sévère ramène M. Gorenflot à son devoir; je mets M me Gorenflot sous la protection de messieurs de la cour.

L'avocat Corbin demanda au président l'autorisation de répliquer. Comme il était novice au barreau, il dépensait follement son patrimoine de paroles, et il ne parla pas moins d'une heure, en donnaht à sa toque les formes les plus fantastiques, ce qui indisposa tout à fait le tribunal. M. Gorenflot fut condamné àl, 000 francs de dommages-intérêts et à deux jours de prison ; mais une ovation préparée par son avocat, dans le but de l'amener à un appel, lui fit oublier les émotions de l'audience. Le philosophe Bougon, le peintre Lavertujeon, le poëte Godard et leurs camarades s'avancèrent vers le banc des accusés et prodiguèrent au mercier (les poignées de main et de chaudes accolades, qui le surprirent profondément.

— Monsieur Gorenflot, lui dit l'avoèat, j'ai l'honneur de vous présenter les Amis de la Nature, qui ont suivi ces débâts avec le plus vif intérêt, et qui vous comprennent.

Le mercier, plein d'émotion, avait les larmes aux yeux.

— Allons, messieurs, cria l'huissier, il faut sortir de la salle !

— Mon mari va donc aller en prison ! s'écria M me Gorenflot.

— Non, madame, dit l'avocat, il est libre de vous suivre... Nous en rappellerons, et je vous assure que nous gagnerons.

— Viendras-tu , Gorenflot? dit la mercière à son mari que le philosophe et ses amis entouraient.

— Sortons de cette enceinte au plus vite, dit Bougon ; l'atmosphère est lourde et épaisse...

— Oh ! si vous connaissiez la forêt ! soupira M. Gorenflot.

— Tu penses encore à cette forêt! s'écria la mercière.

M. Gorenflot se tourna vers l'avocat Corbin, l'emmena à quelques pas et l'engagea à dîner, ainsi que les Amis de la Nature, ce dont Bougon fut particulièrement touché.

— Après le repas, dit le mercier, nous irons faire une dernière promenade dans cette forêt que j'ai tant aimée!

— J'accepte, répondit l'avocat, et je me charge de faire accepter également votre invitation à ces messieurs.

M me Gorenflot fut d'abord effrayée des singuliers convives que son mari entraînait à la maison, mais l'avocat Corbin lui offrit son bras et lui tint des propos si recherchés et si galants, qu'elle oublia les

fâcheuses impressions de l'audience. Il était quatre heures de l'après-midi ; le' mercier pria ses invités de revenir par la forêt, dont il connaissait assez les détours pour abréger le chemin et ne pas faire plus d'une lieue. Ce furent de gros soupirs que recueillirent les Amis de la Nature, quand M. Gorenflot passait près d'un endroit où il s'était permis quelques embellissements.

— Voilà ce que j'ai fait, disait- il au philosophe Bougon en les lui montrant, et personne ne m'en sait gré!

Mais il parlait à voix basse de peur que sa femme ne l'entendît. Arrivé à l'endroit où la mine avait disjoint les rochers, M. Gorenflot se baissa, ramassa quelques débris de grès et en offrit à chacun de ses nouveaux amis.

— Peut-être, dit-il, l'administration ne nous empêchera-t-elle pas de recueillir ces faibles traces de mes travaux.

Plus tard, dans la soirée, il signa de son nom chacune de ces pierres et pria les Amis de la Nature de les conserver précieusement.

A mi-chemin, l'avocat Corbin quitta le bras de la mercière, prit celui de son mari et lui dit :

— Il faudrait faire quelques concessions à M me Gorenflot. Elle craint que vous ne retombiez sous le

coup de la justice correctionnelle. Dans votre intérêt, je vous engage à la prudence. *'

— Mon parti est pris, s'écria le mercier... Voyezvous cette grotte que j'ai creusée au péril de mes jours? Nous allons nous y arrêter; ma femme sera satisfaite.

L'avocat courut à M mc Gorenflot et la pria de venir se reposer dans la grotte. Quand tous furent entrés :

— Que cette grotte porte à jamais le titre de Grolte du Serment ! s'écria le mercier. Ici je jure, en présence de ma femme et de nombreux témoins, que je renonce à embellir les charmes de la forêt. Que la vDûte croule sur ma tête si la vérité ne guide pas mes paroles... Une administration jalouse a arrêté mes travaux; elle est toute-puissante, je fais le serment de ne plus lutter contre ses ordonnances... Je respecterai son code, je le jure! Madame Gorenflot, es-tu contente de moi?

La mercière se laissa tomber dans les bras de son mari.

— Je te demande seulement la permission de venir quelquefois me réfugier dans cette Grotte du Serment, afin que les souvenirs que j'y puiserai me rappellent sans cesse ma détermination présente...

Ce nouvel incident mit tout à fait en belle humeur

M me Gorenflot, qui fit les honneurs de sa table avec la plus grande courtoisie.

— Que crayonniez -vous à l'audience? demanda l'avocat Corbin à Lavertujeon.

— Je voulais prendre un dessin exact de votre toque.

— Ma toque! s'écria l'avocat.

— Certainement, votre toque !

L'avocat troublé, craignant le peintre, alla vers Bougon et lui dit :

— J'aurais préféré que M. Lavertujeon fît une bonne caricature du procureur du roi.

— Lavertujeon ne dessine pas de caricatures, dit le philosophe ; c'est un peintre d'histoire.

— Notre ami Lavertujeon, reprit Bougon, méprise complètement la figure des hommes... En croquant ta toque, il couvait certainement une idée; n'est-ce pas, Lavertujeon ?

— Cette toque, qui ne pouvait rester un moment dans une attitude naturelle, m'a beaucoup contrarié... Tenez, voilà mon album ; j'ai pu à peine saisir quelques profils.

Le peintre tira un album de sa poche, et montra les divers aspects de la toque de l'avocat, tantôt penchée, tantôt droite, rejetée en arrière, penchée en avant, ressemblant à un gâteau de Savoie, à un brin

d'herbe, à un balai, à un oiseau de proie, puis les côtés aplatis.

— C'est très-bien ! très-bien ! s'écria le philosophe. — Je ne pourrai pas me servir de ces croquis, dit le

peintre.

— Oui, tu as sans doute peur de ton audace.

Le peintre ferma les yeux pour essayer de comprendre le philosophe.

— Voilà un bon tableau que Corbin devrait te commander.

— Je ne vois pas de tableau possible avec ma toque, dit l'avocat froissé.

— Quand Lavertujeon t'aura expliqué son idée, dit le philosophe en donnant un violent coup de genou au peintre.

— Je peux peindre une toque pour Corbin , s'il le désire.

— Et que ferai -je d'une toque peinte? Ce n'est guère intéressant.

— Attends, dit le philosophe, Lavertujeon aurait ajouté quelque chose à la toque.

— Dame! dit le peintre en réfléchissant, un encrier en plomb, avec une grande plume blanche, n'aurait pas mal fait à côté.

— Bravo! dit le philosophe, et je connais assez Lavertujeon , — il n'oublie rien , — pour savoir qu'il aurait posé, non loin de la toque, un gros dossier...

— Avec une couverture en papier gris, attachée par du fil rouge! s'écria le peintre dans la fureur de la composition.

— Quand je te disais, Corbin, reprit le philosophe, que La vertu jeon machinait quelque tableau pendant l'audience. Rien ne serait plus piquant dans un cabinet d'avocat!

— Il faut que je sois fatigué par les débats, dit l'avocat, je ne trouve pas ce sujet très-intéressant. .. Une toque, un encrier, du papier, des plumes. . .

' — Et un dossier; fais attention à ce gros dossier.

— Avec couverture en papier gris ; je peindrai cela à merveille, dit Lavertujeon.

— Je suis certain que M me Gorenflot comprend trèsbien le sujet, reprit le philosophe.

La mercière et son mari, qui ouvraient de grands yeux, se crurent obligés, par politesse, de s'incliner en signe d'assentiment.

— Tu aimes peut-être les sujets compliqués, dit le philosophe à Corbin. Si tu veux que Lavertujeon couvre son œuvre de symboles, il le peut, quoiqu'il préfère s'en tenir à la lucidité de l'action.

— Je ne te comprends pas, dit l'avocat; laisse parler Lavertujeon, il sera peut-être plus clair que toi.

— Je ne demande pas mieux, dit le philosophe,

que de laisser la parole à Lavertujron... Explique ton idée à Corbin.

Le peintre parla de sa façon de grouper le dossier et la toque; il prétendait poser l'encrier à gauche du spectateur, avec la grande plume penchée sur le côté; cependant il hésitait entre un encrier de faïence et un encrier de plomb. Son dossier devait-il être masqué à moitié par la toque ou apparaître dans sa volumineuse épaisseur, voilà ce qui le troublait : ses explications ne durèrent pas moins d'un quart d'heure, pendant lequel l'avocat s'appliqua à démêler de quels symboles il pouvait être question en pareille matière.

.-— Réellement, Corbin, reprit le philosophe, tu n'es pas fort; tu plaides bien, tu as parfaitement défendu Y Amant de la forêt, mais tu ne te connais pas en peinture.

— Si tu peux me démontrer qu'il y a un symbole dans les explications de Lavertujeon, je lui commande immédiatement le tableau.

— Est-ce convenu ? dit le philosophe.

— Parfaitement.

— Tope là dans la main de Lavertujeon : tu lui dois 500 francs. C'est un tableau de 500 francs que tu viens de lui commander. A un autre j'en demanderais 1,000 ; mais, comme tu débutes au barreau, il ne faut pas t'écorcher. Lavertujeon, passe-moi ton album.

— Bien. Maintenant, écris-moi au-dessous de ces toques : Souvenir de la séance du tribunal correctionnel du 10 juillet 1810. Voila le symbole ; passe le symbole à Corbin qu'il l'admire.

L'avocat regarda avec stupéfaction ces croquis qui ne lui apprenaient rien.

— Ce n'est plus une toque que Lavertujeon peindra! s'écria le philosophe; ce sont vingt toques dans l'état où tu les vois : vingt toques d'un brillant orateur qui s'est abandonné aux sensations les plus vives pour défendre M. Gorenflot. Vois-tu cette toque fière et droite? c'est un de tes arguments triomphants. On pourrait appeler ce tableau la Palme de l'Éloquence. La toque est écrasée, signe certain que ton rivala perdu la victoire. On te peindrait en pied, plein d'enthousiasme, l'œil brillant, la bouche frémissante, qu'un pareil portrait ne vaudrait pas le symbole de l'ami Lavertujeon. Connais-tu l'archange Michel terrassant le démon? Eh bien, si tu ne le connais pas, va au Louvre voir le tableau de Raphaël, et pense que tu as dans ton cabinet une œuvre supérieure.

Les Amis de la Nature soutinrent que le philosophe avait raison.

— Quel effet imprévu, s'écria Bigle, quand la toque de Corbin a pris la forme d'un gros corbeau !

— En brin d'herbe, ma toque ne m'a pas déplu, dit

l'avocat avec un sourire complaisant. J'ai trouvé tout à coup le brin d'herbe.

— Vraiment, demanda Bougon, ce brin d'herbe n'avait pas été préparé dans le silence du cabinet?"

— J'ai bien vu que ce jeu de toque était spontané, dit La vertu jeon.

— Voilà pourquoi il faut que Lavertujeon te soigne son tableau de la Palme de l'Éloquence, continua le philosophe qui avait à cœur d'enlever une dernière trace de grimace sur les lèvres de l'avocat; tu tiens dans ton cabinet tous tes effets à l'avenir. Tu as à plaider le matin ; avant d'aller à l'audience, tu regardes les toques de ton tableau, et tu te dis qu'à tel moment, en présence de tel argument, il faut renouveler le jeu de la toque. C'est à considérer.

Corbin, vaincu, accepta le tableau de Lavertujeon, et le philosophe ne se leva pas de table sans prévenir M me Gorenflot que prochainement le peintre creuserait un symbole pour son mari.

— 500 francs, dit-elle, c'est bien cher!

— Aimez-vous mieux que M. Gorenflot continue ses relations avec la forêt?

— Vous avez raison, dit-elle.

Le soir, comme M. Gorenflot reconduisait ses hôtes, charmé tout particulièrement de l'imagination du philosophe, il le prit par le bras.

— Venez donc me demander un jour à dîner sans façon, lui dit-il. Cette Grotte du Serment ne répond pas assez à son titre... Je voudrais trouver quelques accessoires pour la rendre plus significative.

L ALLEMAGNE S'iNQUIETE DES TENDANCES PANTHÉISTES DE LA FRANCE EN 1846.

Ce procès changea complètement les habitudes de M. Gorenflot, qui renonça dès lors à l'embellissement de la forêt; s'il y retourna comme d'habitude, ce ne fut plus secrètement ; et le hasard l'ayant fait se rencontrer sur le chemin avec l'inspecteur, celui-ci chercha à lui faire oublier ses tribulations au tribunal correctionnel.

M. de Cornulier, inspecteur de la forêt de Grateloup, était un galant homme, disposé à rendre service à ceux qui l'approchaient. Il promit au mercier de le soustraire à ses deux jours de prison, et il fut assez puissant pour y réussir. Les gardes à pied, les cantonniers, les gardes à cheval, qui rencontrèrent M. Gorenflot en compagnie de l'inspecteur, s'empressèrent dès lors de témoigner leurs respects à l'ancien mercier, et il en profita pour suivre leurs travaux de près et s'instruire dans l'aménagement d'une forêt. Ne pou-

vant plus travailler par lui-même, M. Gorenflot s'intéressa au travail des autres, et tous les jours il ne manquait pas, après déjeuner, d'aller tantôt voir pratiquer une coupe d'amélioration, tantôt assister aux essais qui se faisaient pour remédier aux maladies des arbres, tantôt voir des plantations nouvelles, tantôt suivre l'enlèvement des chablis, qui sont des arbres rompus par les vents.

Devenu questionneur perpétuel, M. Gorenflot faisait parler les ouvriers en leur offrant de quoi boire bouteille, et il obtint ainsi des renseignements plus précis que s'il avait étudié à l'école forestière de Nancy. Les ouvriers aiment à critiquer leurs maîtres : en même temps qu'ils parlaient au cabaret de leurs travaux, ils ne manquaient pas de décocher quelques coups de langue aux gardes généraux et au conservateur luimême.

Il se passe des luttes curieuses entre les jeunes plants d'une forêt, qui tous cherchent à s'emparer de la lumière et de l'atmosphère. Les plus faibles sont étouffés et tombent en pourriture; ceux qui doivent rester se débarrassent de plus en plus de leurs branches basses. 11 n'y a pas d'inconvénients à cette lutte pendant la première jeunesse de la forêt, car les jeunes brins se prêtent un mutuel abri contre les intempéries; seulement le forestier doit imiter la marche de la nature dans la coupe de régénération.

Il arriva, pendant que M. Gorenflot faisait son éducation, qu'une partie de la forêt fut négligée; les jeunes arbres trop serrés, privés d'air et de lumière, devinrent fluets et maigrekts, car il est dans leur nature de s'allonger le plus* possible, ainsi qu'un homme qui marcherait sur la pointe des pieds pour se grandir. Les malheureux font des efforts désespérés pour dépasser les autres, et ils s'allongent aux dépens du tronc qui est une sorte d'estomac, jusqu'à ce que leur taille, développée avec exagération, ne leur permette plus de se tenir droits. Alors le feuillage s'incline, jaunit, et l'arbre arrive à un rapide dépérissement. Un coin de la forêt fut victime du retard des agents chargés de la coupe de régénération; quand elle se fit, il n'était plus temps.

Pendant l'automne, il survint une sorte de trombe qui coupa toute une sapinière par le milieu des troncs. Ce fut un désordre comme il s'en voit rarement; d'énormes sapins furent brisés par le vent avec moins de résistance qu'une latte. Il ne resta de cette partie de la forêt que des quilles qu'on appelle par là des chandeliers; mais la chandelle, c'est-à-dire le feuillage des arbres, était morte et jonchait la terre de mélancoliques balais verts. L'inspecteur, dans un rapport qui rejetait l'accident sur cette trombe extraordinaire, constata le dommage, qui était immense, car on déracina pour plus de 20,000 francs de ces quilles;

mais les ouvriers, tout en arrachant les sapins, ne manquèrent pas de rejeter le tort sur l'administrateur en chef qui, en ordonnant des coupes autour de ces bois de sapins, avait laissé trop beau jeu aux vents. En effet, dans les endroits où les plantations se protégeaient par groupes serrés, la trombe n'avait produit que peu de désastres. Elle avait ravagé la sapinière par la prise que lui donnaient les coupes environnantes.

La plupart des journaux parisiens enregistrèrent ce fait aux nouvelles diverses, en le présentant à leurs abonnés comme un événement curieux; mais les feuilles de l'opposition en firent le sujet d'un entrefilet accusateur contre le ministre, dont l'inspecteur était la créature, disaient-ils. L'incapacité de cet employé supérieur, qui avait contribué au succès de la trombe, devait naturellement, ajoutaient ces journaux, retomber sur la tête du ministre qui l'avait appelé à ce poste important. M. de Cornulier méprisa cet article et le laissa sans réponse, croyant avoir affaire à quelque jaloux qui en voulait à sa place\ La vérité est que M. Gorenflot, en faisant connaissance des Amis de la Nature, s'était trouvé en relations avec le poëte Godard, qui gagnait sa vie en rédigeant quelques articles pour les journaux de l'opposition. Après avoir fait causer les ouvriers sur l'événement, le mercier prit le chemin de fer et tomba dans la brasserie des Amis de

la Nature, où il raconta le fait. La réception fut chaleureuse, car M. Gorenflot invitait tout le cénacle à dîner la semaine suivante à Grateloup. Godard, heureux d'apporter à son journal quelques récriminations contre le ministère, s'empressa de prendre note de ces détails, et ce fut ainsi qu'une première mine fut introduite sous la forêt. Godard allait toutes les semaines à Grateloup rendre visite au mercier et le faisait causer.

Dès lors, il ne se passa pas huit jours qu'il n'envoyât quelques lignes perfides contre l'administration forestière : c'étaient des futaies coupées trop irrégulièrement, des massifs trop serrés, des arbres à moitié déracinés qui menaçaient l'existence des voyageurs, des morts-bois dont l'entassement annonçait le mauvais état de la forêt, tous les propos des ouvriers recueillis , tous ceux des braconniers considérablement augmentés. Le journal parlait autant de la forêt de Grateloup que des suicides ou des morts par accident. Godard s'en frottait les mains, car ces notes augmentèrent considérablement son budget. Deux mois après le premier article, le fait divers Grateloup lui fit gagner 150 francs. .

— J'espère bien, disait-il, que la forêt va me rapporter 1,200 francs par an.

Le jour de cette bonne aubaine, il acheta un joli chapeau à sa maîtresse en lui disant : Voilà une bran-*

che d'arbre. Le mois suivant, il lui offrit un tronc, c'est-à-dire une robe, e.t des racines qui n'étaient autres que des bottines. La conversation des Amis de la Nature avait pris une teinte de la forêt.

— Je ne m'engage pas dans ce fourré, disait le peintre Lavertujeon en faisant, dans certains quartiers, un grand détour à cause de divers créanciers qu'il comparait à des épines.

La munificence de M. Gorenflot portait ses fruits : quand il venait à Paris, la table de la brasserie était couverte de jambons entiers et de petites tonnes de bière qu'il offrait à ses partisans dévoués. Peu d'hommes furent autant récompensés que le mercier de ses tribulations de police correctionnelle, car l'imagination s'étant jetée sur sa personne ne s'arrêta plus. Tantôt M. Gorenflot ressemblait à un vieux saule dont la tête rabougrie donnait encore de vertes pousses. Le saule fut rejeté à cause de sa vétusté et remplacé par un chêne. M. Gorenflot, avec ses grandes lunettes, fut traité un moment de chêne, eu égard à la solidité de ses opinions. Sans s'inquiéter de la justesse de la figure, le philosophe aperçut de la mousse sur le crâne de M. Gorenflot. On en fit aussi un frêne pliant sous le vent de la persécution et ne rompant pas; mais le frêne, à cause de son apparence svelte, alla rejoindre le saule. M» Gorenflot fut changé en taillis impénétrable i dans lequel ses ennemis se déchire-

raient le corps aux épines s'ils tentaient de s'y frayer un chemin. Comme le mercier, dans ses longues courses, avait contracté l'habitude de s'appuyer sur un long bâton de houx qu'il avait taillé à son usage, M. Gorenflot passa dans le tronc d'un houx toujours vert. Ces transmigrations dans le corps de divers arbres flattaient singulièrement l'amour- propre du mercier, qui comprenait par là combien il occupait l'esprit des Amis de la Nature. A chacun de ses voyages il était gratifié d'un nouveau nom, et il s'en retournait plein de joie de ce baptême.

Quand les arbres furent épuisés, le poëte Godard, dont l'imagination était tournée vers la Grèce, ouvrit l'avis que M. Gorenflot pouvait bien être le faune des temps modernes. Là-dessus, une discussion s'engagea •dans laquelle furent mis en avant les noms de Satyre et de Priape; mais ces deux dieux étaient trop connus par l'ardeur de leurs sens pour se prêter à la personnification du chaste mercier. Lavertujeon proposa humblement de peindre une flûte de Pan accompagnée d'un bâton de houx et d'un morceau de fromage de chèvre.

— Encore un fromage! s'écria le philosophe. Non, ce sont là des symboles d'un berger de l'Attique. Si M. Gorenflot jouait de la flûte, à la bonne heure. C'est un Sylvain.

— Gorenflot, Sylvain de Grateloup! dit le poëte Godard.

— Mieux encore , reprit le philosophe : Sylvain Gorenflot. Je propose de ne l'appeler plus que Sylvain Gorenflot.

— Sylvain tout court.

— Supprimons Gorenflot, qui fait penser à des gâteaux de province.

— Gorenflot est bourgeois.

— Sylvain embaume.

— On respire en prononçant Sylvain.

— Pourquoi pas Sylvestre? Il y a de la verdure dans le mot.

— Non, Sylvain est d'un champêtre plus contenu.

— Que ceux qui veulent du nom de Sylvain Gorenflot lèvent la main.

— Personne n'accepte plus ce nom odieux de Gorenflot.

— Enterrons le nom de Gorenflot.

On commanda quatre moss de bière, et c'est ainsi que fut noyé le nom de M. Gorenflot, qui ne fut pas peu surpris, à son nouveau voyage, d'entendre retentir le cabaret des cris : Vive Sylvain !

Les Amis de la Nature s'approchèrent du mercier en s'écriant :

— Tu ne t'appelles plus Gorenflot!

— Mort à Gorenflot! Vive Sylvain !

Le mercier était confus de ces exclamations.

— Tu seras désormais chanté en vers sous le nom de Sylvain.

— Ta biographie est commandée, et paraîtra sous le nom de Sylvain.

— Mes amis, que d'honneur! s'écriait l'honnête mercier.

Justement, ce soir-là, les Amis de la Nature avaient amené au cabaret les dryades et les hamadryades qui raccommodaient les boutons de leurs culottes, et M. Gorenflot se crut transporté en pleine antiquité. On ne but pas moins de trois petits tonneaux de nectar de Strasbourg pour arroser un certain fromage do mont Hymette, d'une odeur très-prononcée.

Godard saisit au bond le nom de Sylvain, et il fit dans son journal trois feuilletons où il racontait les travaux de M. Gorenflot dans la forêt, ses essais, ses aspirations, ses vues profondes et les persécutions dont il avait été l'objet de la part de l'administration. Un petit journal attaqua le style enflammé de Godard, qui répondit; ce fut une lutte qui posa tout à fait Sylvain dans l'opinion publique. De même que les Anglais ont toujours besoin d'un lion pour les désennuyer, ce lion fût-il une puce savante, Paris éprouve aussi le besoin de varier sa curiosité. M. Gorenflot, sous le pseudonyme de Sylvain, succéda dans l'admiration parisienne à un nain que toutes les femmes

voulaient embrasser, de même que ce nain avait remplacé une tragédie, de même que cette tragédie avait remplacé un géant écossais, de même que ce géant avait remplacé la chanson : Mire dans tes yeux mes yeux, de même que la chanson : Mire dans tes yeux mes yeux avait remplacé un célèbre assassin, de même que le célèbre assassin avait remplacé le fameux roman du Petit Sabotier ou le Défrichement des Landes, de même que le Petit Sabotier avait remplacé une danseuse maigre, et ainsi de suite.

Sylvain fit oublier les dernières brutalités d'un journaliste catholique, élève de Vadé; on laissa de côté le nouveau mot graveleux de M Ile Déjazet. On ne parlait alors que des mésaventures conjugales d'une rosière de Nanterre qui avait battu son mari le premier jour des noces. La rosière retomba dans l'oubli avec un certain crapaud centenaire qui avait été trouvé, disait le Constitutionnel, dans une boule de billard. La foule ne s'inquiéta même plus d'un pâtissier du faubourg Saint-Antoine qui mettait une pièce d'or dans ses brioches. Sylvain avait accaparé l'opinion publique à lui seul ; on parlait de lui dans les salons du faubourg Saint-Germain et chez les peintres de Montmartre. Les vaudevillistes se rassemblaient au nombre de dix-sept pour en faire le principal type de la revue de fin d'année. Sylvain fut peint en enseigne sur le boulevard et vendu dans les magasins de la rue des Lom-

bards sous forme de chocolat, ce qui est le dernier degré de la gloire; car on voit beaucoup de grands hommes en bronze que les confiseurs repousseraient comme tout à fait inconnus. Les Allemands furent surpris de ce retour à la nature, et un naïf et blond touriste en fit le sujet d'un livre impertinent pour les idées religieuses. Les reviewers français, qui vivent de ces gros livres, en prirent la substance et publièrent dans la Revue divers articles courts, mais lourds, où il était question des tendances panthéistes de la nation française en 1846.

La réputation de Sylvain rejaillit sur la forêt : Grateloup fut inventé. Les Parisiens ne connaissent même pas Paris, à plus forte raison les environs. Cette forêt, dont on s'occupait brusquement, leur fit l'effet d'un changement à vue dans une féerie. Chacun se promit d'aller faire un tour à Grateloup. Les filles entretenues disaient aux coulissiers de la Bourse qui leur apportaient leur rente habituelle : « Mon gros chat, quand est-ce me mèneras-tu à Grateloup?» Il fut question d'établir des trains de plaisir pour Grateloup. Cependant M. Gorenflot , que ce concert remplissait de jouissances, ne se montra pas ingrat envers les Amis de la nature, à qui il devait tant. Un repas somptueux fut annoncé par lettres lithographiées qui invitaient tout le cénacle à se réunir chez lui dans la huitaine suivante. Une petite note, pleine

de mystère, semblait annoncer quelque surprise ingénieuse de la part du mercier.

En se voyant l'objet de la curiosité publique, M. Gorenflot sentit de nouveau poindre ses ambitieuses idées : la forêt revenait à lui comme une ingrate qui, après avoir trompé un amant, se repent et tâche de faire oublier le passé ; mais, ainsi qu'il arrive chez certains hommes, M. Gorenflot, maître de la position, tint la bride haute à la forêt. 11 consentit à la reprendre, à condition de la traiter en esclave et de lui faire sentir le joug. Intérieurement, il se dit qu'il était le maître absolu de la forêt, et, pour prouver aux Amis de la Nature combien il était reconnaissant, il résolut d'attacher leurs noms à cette forêt. C'est ce qui fut discuté à table, au dessert. Les convives étaient nombreux, car aussitôt qu'il se forme quelque école à Paris, de nombreux néophytes se présentent comme desservants. Les dieux nouveaux, les Amis de la Nature, reçurent de toutes parts nombre de compliments sur la part qu'ils avaient prise à l'invention de Grateloup, et tous les curieux ge précipitèrent en foule à leur brasserie, pour admirer le temple nouveau et la manière dont on y officiait. Cette brasserie ressemblait à s'y tromper à un temple protestant : pas d'images aux murs, qui étaient blanchis à la chaux; des bancs et des tables de bois peints en jaune; pour sacristains, des Allemands qui préparaient la cuisine, et pour en-

cens d'épaisses fumées de tabac. Dans un coin, une sorte de garde-manger à treillage laissait voir empilées d'énormes meules de fromages; l'harmonie du plafond n'était troublée que par des jambons et des guirlandes de saucisses qu'on ne pouvait accuser de ne pas être fumés, car ils recueillaient le plus pur de l'encens des Amis de la Nature. On y discutait du matin au soir avec une ardeur particulière, mais la bière mousseuse de Strasbourg, servie dans d'épaisses burettes de grès, permettait aux discuteurs de ne pas s'arrêter.

Cette simplicité dans la décoration parut si nouvelle aux habitués des cafés dorés du boulevard, que la mode s'y attacha par le contraste. Les plus élégants voulurent aller au moins une fois s'enfumer en compagnie des Amis de la Nature, et même des sceptiques, jaloux de faire la connaissance de Sylvain , jurèrent que le luxe et la délicatesse étaient de tristes inventions de la civilisation, qu'il fallait se retremper au sein de la forêt de Grateloup, et que les nouvelles générations quitteraient certainement Paris pour s'y retirer. Quand les invitations de M. Gorenflot furent connues, elles devinrent le point de mire de ces curieux dont l'existence se passe à se faire remarquer aux premières représentations de l'Opéra, aux enterrements des célébrités, aux dîners des gens de lettres et aux exécutions de grands criminels. Leur besogne

consiste à s'introduire partout, à se faire voir avec de certains nœuds de cravate, une raie partant du milieu du front pour se continuer en courbe désespérante jusque sur la nuque, à distribuer deux cents poignées de main par soirée, à écouter le dernier mot spirituel, à l'aller répéter le lendemain dans vingt endroits différents, à appeler les gens célèbres par leur petit nom, enfin à amasser pour leur vieillesse toutes les maladies de corps et d'esprit dont l'épidémie ne quitte jamais Paris. Les Amis de la Nature, pressés par ces nouveaux néophytes, ne purent faire autrement que d'augmenter la liste des invités de Sylvain d'une cinquantaine de convives, parmi lesquels se remarquaient des poètes, des journalistes, des peintres, des comédiens, des chroniqueurs et une demi-douzaine de sots à raie circulaire et à cravate bleu de ciel. M. Gorenflot, prévenu à temps, put commander son repas en conséquence, quoique sa femme fût effrayée de ce nombre prodigieux de convives ; mais le mercier lui fit entendre qu'il ne s'agissait plus cette fois d'un poste vulgaire de conseiller municipal. Avec le concours des journaux dont il lui avait lu de nombreux fragments, une décoration prochaine ne brillait-elle pas à l'horizon?

Les Amis de la Nature attendaient avec impatience la surprise que la lettre d'invitation annonçait. Au dessert, M. Gorenflot se leva et remercia ses invités

d'avoir bien voulu accepter son trop modeste repas; mais il espérait leur offrir un cadeau plus sérieux.

11 ne s'agissait de rien moins que de donner à chacun un carrefour, une grotte, une futaie, un monticule, une oasis, un taillis, un fourré, une roche, un massif, une clairière. L'étonnement fut grand à cette annonce-, il redoubla encore quand M. Gorenflot ajouta que chaque invité pouvait choisir un chêne ou un tilleul, un charme ou un alisier, un peuplier ou un saule, un mélèze ou un sapin. Comme l'assemblée regardait avec stupéfaction Sylvain, il montra un grand plan de la forêt pendu dans la salle à manger et promena son doigt à divers endroits en faisant remarquer les accidents du terrain, des vallons, des montagnes et les sinuosités des cours d'eau.

— Tous ces accidents portent un nom, s'écria Sylvain, mais un nom administratif. Les agents des eaux et forêts ont baptisé sans intelligence les différentes parties de la forêt. Pourquoi, messieurs, consacrer à jamais ces appellations vulgaires? Après avoir étudié longuement la forêt, je l'ai jugée propre à entretenir le souvenir du génie et du talent. Qui peut m'empêcher de donner le nom du philosophe Bougon à un monticule? Le cerveau de notre ami Bougon n'est-il il pas gros d'idées qu'il couve?

— Cher Sylvain !... s'écria Bougon ému.*

— La grotte, le carrefour, la futaie, le massif ne

périront pas, continua M. Gorenflot; en y associant le nom de personnes recommandables par leurs talents, j'éternise leur souvenir plus noblement que par un monument funèbre. Illustre Lavertujeon, que choisissez-vous? car il y en a pour tout le monde.

— Je prendrais bien un taillis, dit le peintre.

— Vive Sylvain! cria-ton de toufes parts quand l'idée fut comprise.

— A la santé de Sylvain !

— Bigle, disait l'un, prends donc un tilleul.

— Non, je n'ai pas besoin d'infusion.

— Messieurs, dit le peintre Lavertujeon quand il vit que le bois était au pillage, que les chênes, les roclîes, les charmes, les carrefours, les peupliers, les taillis étaient déjà distribués, ne serait-il pas bon de conserver quelque chose pour les dames?

Cette motion galante fut acceptée.

— Si vous le permettez, reprit Lavertujeon, j'ai une maîtresse qui n'aime pas que je revienne à la maison sans quelque cadeau, je vous demanderai une oasis pour elle.

— Très-bien! dit Sylvain; l'oasis est accordée à M me Lavertujeon.

Un homme pâle, à grande barbe noire, à cheveux gras et plats, se leva.

k 250 LES AMIS

— Je réclame l'oasis, dit-il d'une voix sombre. J'ai choisi l'oasis avant Lavertujeon.

— Tu n'y penses pas, dit Bougon, avec tes idées avancées! Un démocrate n'a pas besoin d'oasis.

Ce fut une grande discussion, à la suite de laquelle l'oasis fut accordée définitivement au farouche homme noir.

— Ces démagogues n'ont pas de principes,- dit au peintre Lavertujeon le philosophe, à qui on fit cadeau d'une clairière pour une vieille tante de province, dont il cherchait à gagner les bonnes grâces.

— Et moi? s'écria M me Gorenflot, qui voulut avoir sa part du butin.

— C'est trop juste, dit le mercier; je te donne'une roche.

— Image de son caractère, souffla Bigle à son voisin de table.

Godard's'était décidé pour un chêne.

— Prends plutôt un genévrier, lui dit le philosophe : les chênes se couronnent et meurent vite; le genévrier dure plus longtemps.

Comme Godard s'inquiétait beaucoup de la mort, il profita de cet avis et s'empara d'un genévrier. On but à la santé de M me Gorenflot, on embrassa Sylvain, et tous les invités reprirent le chemin de

Paris, emportant un touchant souvenir de cette affectueuse réception. Il n'y eut que le seul Bigle qui demanda du temps pour choisir dans la forêt un endroit à sa convenance.

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