‹ Le violon harmonique: étude complétée par un cours d'harmonie à l'usage des violonistesChapitre 10 sur 51 · A PROPOS DE LA JUSTESSE · texte numérisé non relu

A PROPOS DE LA JUSTESSE

On lit dans les intéressants mémoires de M"® Vigée-Lebnin, parlant de ses impressions devant les cascatelles deTivoli : « J'entendais le bruit des cascades qui me berçait délicieusement, car ce bruit n*a rien d'aigre, comme tant d'autres, que je déteste, » à quoi, entraînée par une pensée tout à la fois plastique et descriptive , elle ajoute : « Sans parler du terrible bruit du tonnerre , il y en a d'insupportables pour moi , dont je pourrais retracer la forme, d'après l'impression que j'en reçois... Enfin, je serais , je crois , capable d'écrire un traité sur les bruits, tant j'y ai, toute ma vie, attaché d'importance.

C'est à cette pensée , que nous avons si souvent partagée , que, nous répondons aujourd'hui , mais ici musicalement pour en définir non la forme mais l'effet. Aussi est-il essentiel que l'on comprenne bien la différence que nous signalons entre les mots entendre, action inconsciente, et écouter, qui implique la volonté intelligente.

Notre ancienne langue française employait volontiers, pour exprimer l'action d'écouter, le verbe ouir; ce vieux mot dont l'usage est perdu aujourd'hui, avait cependant son caractère propre, son originalité, et ce n'est pas sans raison que nous le rappelons ici.

C'est cette action d'ouïr, à' écouter avec soin , que nous recom-

mandions à notre élève, dans un chapitre précédent, en parlant à\x croisé ei àe l' arrière-position, « Serrer les demi-tons, disionsnous, est pour Isijîistesse, le fait le plus utile, mais malheureusement le moins pratiqué; » c'était en dire à la fois trop et trop peu : car cette phrase incidente, qui sous-entend Tart d'écouter, soulève Tune des questions générales les plus intéressantes pour le violoniste ,

Ingres, le grand peintre, disait : « Le dessin est la probité de Tart ; )> nous pouvons , nous musiciens , appliquer ce mot à la justesse^ comme étant le vrai critérium, la qualité maltresse qu'il faut acquérir avant toute autre , puisque rien en musique ne compte sans elle.

Quelques-uns possèdent naturellement cette finesse d'oreille qui se plaît à réunir les vibrations , ce qui contribue tant au charme et à l'ampleur de son de Tinstrument; mais, comme ce cas n'est qu'une exception, on peut du moins consoler les moins heureusement doués, en leur disant que, si pour la peinture on apprend à i*egarder en fixant attentivement Tobjet qu'on veut admirer ou reproduire , il en est de même pour la musique , et qu'en fixant le son, on peut aussi apprendre à écouler.

Seulement sait-on assez que, dans cette délicate recherche, le bruit est l'ennemi du son, que l'impatience et l'agitation sont deux mauvais contrôleurs , et qu'en cette matière, comme dit ailleurs un bon conseiller, « mieux vault douceur que violence »? Ajoutons incidemment, pour le violoniste, qu'entre autres empêchements au résultat désiré , la vibration exagérée de la main gauche, dont on fait aujourd'hui un si déplorable usage, amène inévitablement un déplacement des doigts qui s'oppose à toute justesse possible.

C'est là surtout, dans ce travail d'assimilation, qu'il faut procéder harmoniquement. En théorie, la science peut satisfaire aux exigences de l'art par le chifire et ses déductions, mais, dans la pratique , la justesse ne peut se borner à être une ques-

tion mathématique, ni à rester une chose isolée, et ne peut même s'établir qu'à de certaines conditions : d'abord, par le rapport de deux ou plusieurs sons modifiés par l'ensemble de l'accord, dont la note qu'on cherche fait partie, puis, par l'influence ()e la modulation qu^elle amène. Combien de fois, dans un quatuor dont Franchomme, ce maître de la justesse, jouait le violoncelle, nous sommes-nous réunis sur sa note dans une justesse commune dont il était la base !

Voilà la justesse de Tartiste, sa justesse vivante, basée sur l'expérience et sur les observations pratiques.

Lorsque le piano est devenu faux, on fait venir l'accordeur qui commence par fixer le la^ d'après son diapason ; puis, il accorde sur cette note les 3"", 4'", 5^ et 7**, le tout soumis aux lois du tempérament. C'est ce travail que doit faire le violoniste sur son instrument, en se servant des notes à vide au lieu de chercher au hasard comme on le fait trop souvent, montant ou descendant la note isolée, selon que le maître crie : trop haut, trop bas! La seule différence à établir entre le violoniste et l'accordeur c'est qu'une fois le piano accordé tout est dit, tandis que pour le malheureux violoniste ce n'est jamais fini, et qu'il doit, sous peine de jouer faux toute sa vie , ce qui n'arrive que trop souvent , travailler sans cesse à exercer, à développer sa faculté auditive, à la rendre subtile et clairvoyante, même aux dépens des autres sens. Ne ferme- t-on pas les yeux pour mieux écouter?

Proportion gardée, le peintre regarde plus et mieux que le musicien n'écoute; ajoutons, pour être équitable, que le premier opère le plus souvent sur un objet réel et fixe, tandis que l'autre n'a souvent pour point de repère que des rapports de sons fugitifs et agités.

Le fait est qu'en général, nous laissons trop souvent, par distraction ou par paresse, passer les choses devant nous sans les interroger, au lieu d'aller au devant d'elles en nous servant de nos facultés intuitives. Aussi, que de secrets refusés aux indif-

férents et aux distraits, qui ne sont révélés qu'à Tattention intelligente et soutenue !

Pour le sauvage , c'est le moyen de percevoir à des distances infinies par les éléments d*action les plus rudimentaires les bruits, les sons, et d'en deviner, en quelque sorte la nature et le caractère.

Pour nous, civilisés , c'est le développement raisonné de cet admirable appareil d'audition qui nous permet d'écouter à la fois, tout en les séparant, chaque instrument, chaque partie d'une œuvre symphonique , en donnant à chacune d'elles son degré de valeur relative.

Pour quelques-uns , poète ou rêveur, c'est à la seule imagination que s'adresse cette faculté de l'audition , à cette double vue intérieure de la pensée, qui a le don d'en faire naître une autre. Alors, comme dit un poète, le vent n'est plus un bruit, c'est une voix; la goutte n'est plus seulement une perle, c'est une larme.

Enfin, quand nous ne soulèverions ici qu'une question de euriosités musicales il y aurait encore , dans cette gymnastique du sens de l'ouïe, une étude suffisamment intéressante.

Nous disions donc dans le chapitre précédent que le bruit est l'ennemi du son; osons dire ici , en modifiant la phrase, que , dans certaines conditions, le bruit peut à son tour devenir le son et donner matière à des déductions et à des découvertes aussi neuvesTju'inattendues .

C'est qu'il y a dans la recherche des vibrations des corps sonores , et même dans celles plus obscures ou plus lentes des corps opaques , tout une science nouvelle pour la plupart des musiciens, et dont ce que nous disons ici n'est que le premier mot.

Qui peut dire , comme en histoire naturelle pour la plante et l'animal, où finit le bruit et où commence le son? quelle est la limite qui sépare la nature inerte de la nature active, la mort de la vie?

En ce qui nous touche , la science les définit ainsi : « La sensation du son musical est causée par des mouvements rapides et périodiques du corps sonore ; la sensation du hruit par des mouvements non périodiques (1). Et encore : « Le son n'est saisissable qu'à la condition de fournir ses harmoniques (2). » Néanmoins, cette question, résolue pour le savant, n'en reste pas moins, dans la vie pratique, pour le profanum vulgus, un sujet de doute et d'indécision , mais à la fois rempli d'intérêt. C'est encore au fabuliste que nous avons recours pour éclairer la question par son côté descriptif et poétique :

A Fheure de l^affût, soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans Thumide séjour, Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière, Et que , if étant plus nuit, il n'est pas encor jour,

dit admirablement pour les yeux ce que nous cherchons à dire pour l'oreille. Chacun de nos sens n'a-t-il pas aussi son crépuscule? Chaque jouissance ne côtoie-t-elle pas la douleur? et, en étendant notre comparaison aux idées psychologiques, la sensation incertaine du réveil , qui flotte entre le songe et la réalité, n'est-elle pas aussi un crépuscule pour l'àme !

Nous n'exigeons certainement pas que, comme dans le conte de Perrault, oh entende l'herbe pousser; mais nous voulons qu'on exerce la faculté auditive, qu'on la développe au delà des limites fixées par l'habitude journalière.

Bruits de l'air, bruits de la terre, tout vibre, tout s'ébranle sans cesse autour de nous, depuis l'instrument spécialement construit pour vibrer jusqu'à la chose en apparence inerte. Non seulement, tout vibre , mais tel bruit en fait même vibrer d'autres en redoublant leur intensité. Tout son isolé double de

(1) Helmoltz, Du Son et de In Musique. (G. Dalllière, 1877.)

(2) Lacépède, La Poétique de la musique.

force quand il se rencontre avçc son unisson , et Ton ne parvient à fixer les 32 pieds de l'orgue qu^au moyen de Temploi simultané des redoublements des sons aigus composés de 3*, 5'^*, S^**, ce qu'on nomme la fourniture.

Dans cet ordre d'idées, combien d'exemples à citer (I)! Une scène dont nous avons tous été témoins bien souvent, et trop souvent aussi sans nous en rendre compte, peut servir à nous faire comprendre.

C'est le soir, un soir d'été, bientôt la nuit; calme et sereine la lune se lève à l'horizon ; au-dessous, au-dessus, on devine la vie, on la sent sourdre tout autour de soi ; mais rien encore de distinct dans ce fourmillement indéfinissable, qui sort à la fois de la terre et deFair, dans cette atmosphère voilée, mais vivante, qu'on nomme le silence.

Hais bientôt un bruit léger s'en dégage; c'est le vent dans les sapins. C'est du bois voisin que sort, apporté par la brise , un son doux et continu, sorte de jeux de fond de ce grand orgue naturel, égayé par les mille petits cris de la gent ailée que la nuitée rassemble. Déjà l'oreille est fixée.

Tout à coup, du gazouillement général sort une note au timbre d or, qui, d'abord fil délié à peine saisissable, croit, grandit, s'enfle jusqu'à l'excès de la passion, pour éclater bientôt en trilles incomparables, en improvisations inouïes : c'est l'entrée du grand virtuose chantant ses amours, le premier de ces légers musiciens de campagne dont la réunion forme le concert aérien. Maintenant, l'oreille est charmée.

Cependant, il manque à ces notes aiguës, l'intermédiaire , le

(1) « Celui qui ne sail pas tirer un sens allégorique du brull aigre des gonds de la porte, du bourdonnement de la mouche, de l'aboiement du chien, du mouvement des insectes qui s'agitent dans la poussière ; celui qui ne sait pas comprendre ce qu'indiquent la marche de la nue, la lueur du mirage, la teinte du brouillard, celui-là n'est pas au nombre des intelligents. » (Azz-Eddin-El Mocadessi , les Oiseaux et les Fleurs.)

Paul de Saint-Victor, Les Deux Masques.

LART DÉCOin ER. bb

grave; redescendons, et tout près de nous, terre à terre, Voreille sur le gazon, nous pourrons compléter cette symphonie naturelle , en écoutant ce que nous apporte du bout de l'horizon la partie terrestre de Torchestre, celle qui répond le mieux à notre nature, alors viennent à nous, un à un, tous ces bruits familiers que chaque jour amène avec le repos du soir, et que Tétendue, Téloignement transforment en les adoucissant.

C'est^ au loin , le chien qui aboie après les chevaux attelés à la pesante charrette qu'accompagne son sourd roulement; la voix de rhomme y répond, qui à son tour s'efface et disparaît; du troupeau qui rentre sort un dernier bêlement ; on écoute encore , mais tout rentre dans le silence , et la symphonie rustique est finie.

Continuons-nous dans ce domaine de Tinexploré? Que de discussions n'a pas soulevées cette vibration des cloches, tierce mineure pour Tun, tierce majeure pour l'autre? Combien de fois de très bons musiciens hésitent sur le ton réel dans lequel joue l'orchestre ou le virtuose, et n'y trouvent réponse que dans rarl d'écouter!

Et cette musique microscopique, aérienne, dont les effets, à peine perceptibles , nous ont si souvent étonnés , charmés , n'at-elle pas aussi droit, entre toutes, à être écoutée ! C'est la musique des fées, des gnomes et des lutins, Torchestre de Titania , bruits, sons, rythmes réunis au plus aigu de la gamme. C'est la bouillotte et sa chromatique chanson; c'est la mouche ou le papillon qui, en volant, touche étourdiment de son aile la corde du piano ou celle du violon. Tout cela est bien élémentaire, ne tient à aucune règle, ne répond à aucune indication précise, mais quelle perfection dans l'exécution de ces virtuoses inconscients! Quelle finesse exquise dans le résultat, et qui dépasse le nôtre de toute la puissance du naturel sur l'acquis , du modèle sur l'imitation !

Osons plus encore, en nous aventurant à la recherche des sons

dans la nature morte. L opinion d*un savant (1) qui, comme nous, a pratiqué tart d'écouter pourra nous donner raison. •

(( On peut, avec un peu d'attention, prendre, sur un violon ou une basse, l'unisson des sons brefs, produits en frappant sur des corps quelconques, et après qu'on aura ainsi donné Téveil à Toreille, il deviendra presque impossible d'entendre heurter deux objets quelconques, sans remarquer la hauteur du son produit, et être prêt à en prendre l'unisson avec la voix ou avec un instrument. »> Ainsi , chaque meuble qu'on remue, chaque porte qu'on ouvre ou qu'on ferme n'a-t-elle pas sa note de vibrations, opaques, il est vrai, mais dont le retentissement n'influe pas moins sur nous , en se mêlant à notre vie journalière. Ne devine-tnon pas, au son que produit l'objet qui tombe, ce qu'il est, sans avoir besoin d'y regarder?

En somme , si l'on nie cette assimilation des bruits , des sons naturels, à notre propre nature, il faut nier aussi l'influence mystérieuse dont ils sont doués, et qui donne à un bruit, à un son, comme à une odeur pour un autre sens, le pouvoir de faire tout à coup revivre en nous un fait, une figure de la vie passée, souvenir perdu, entraîné dans le courant commun, et qui cependant touche souvent à ce que nous avons ou avons eu en ce monde de plus cher ou de plus regretté.

Du reste , tout ce que nous crayonnons ici , fantaisie , rêverie d'artiste si l'on veut, n'est au fond que la recherche des premiers éléments de ce que, chaque jour, comme nous l'avons indiqué déjà, la science découvre ou constate, à l'aide des instruments puissants ou déhcats dont elle dispose aujourd'hui (2). Et combien n'a-t-elle pas encore à trouver, à perfectionner dans ses rapports avec l'art , dans cette assimilation progressive, dans cette recherche incessante de bien être qui nous domine aujourd'hui ?

(1) Traité élémentaire de physique, [>ar Daguin.

(2) Voir Helmoltz^ déjà cité, et la Syrène, de Cagniard de Latour.

Combien de dissonances barbares attaquent et déchirent à chaque instant nos oreilles, qui, réglées par la science, se transformeraient en consonances naturelles, en charmant et formant notre goût ! Jour heureux , où le mot blesser r oreille n'aurait plus de sens, où le cri céderait la place au chant, où le son remplacerait le bruit.

Concluons de tout ce que nous venons de dire que les intervalles jouent un rôle important dans Téconoraie générale de ce monde, et que notre élève a toutes raisons d'étudier et de pratiquer ce que nous lui recommandions dans un précédent chapitre : Tamour de la tierce , lie respect de la quinte , Tattrait raisonné de la dissonance.

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